LE BAL DE L'IMPERATR
de ^ \ associer et envoie mille francs au maire de Besancon. Cette somme devra être versée à L'Œuvre des apprentis de cette ville.
u... Je ne pense pas, écrit-il, qu'il entre dans les attributions des corps politiques même salariés, de faire danser la cour et la ville. Je cherche en vain un précédent analogue dans la chronique des législatures antérieures, même sous le premier Empire. Nos travaux ne paraîtront, je le crains, ni assez importants ni assez laborieux, pour faire comprendre au public que nous ayons besoin de pareilles distractions. Je suis a'ailleurs bien sûr que les électeurs du Doubs, dont j'ai trois fois reçu le mandat, n'ont jamais prévu qu'on dût un jour substituer un ballet législatif à l'intervention sérieuse du pays dans ses affaires et remplacer la tribune renversée par un orchestre. (1) » Faut-il le dire? Pour complaire au gouvernement, les curés de Sainte-Madeleine et de Notre- Dame de Besançon, qui dirigent le Comité de patronage, font repousser l'offrande de Montalembert. L'effet de cette courtisanerie est déplorable (2).
Cette attitude fière et indépendante, Montalembert ne s'en départit jamais; elle se remarque dans tous ses discours. — Quand le gouvernement propose de rétablir la peine de mort en matière politique, il le confond par cette seule question : Comment l'Empereur, ayant commis lui-même trois attentats de ce genre, oserait-il rétablir une pénalité que les mœurs si douces et si libérales de la monarchie constitutionnelle avaient fait disparaître?
Quand le ministre présente une loi pour régler le système des retraites, Montalembert s'élève avec énergie contre la limite d'âge que cette loi prétend établir, dans l'intention
(1) Lettre à M. Convers. maire de Besançon, '30 mars 1853.
(2) L'année suivante, un de ces prêtres s'en alla quêter pour son patronage chez le président Bourgon, « type du vieux magistrat comtois, à 80 ans plein d'esprit et de courage, tenant tète à la défection et à la défaillance universelles : « Je ne donne rien, répondit le magistrat, à ceux qui refusent l'ar- « gent qu'on leur offre. >) Le prêtre parut ne pas comprendre : — a Vous « avez refusé les mille francs de M. de Montalembert. — Oui. parce que le « gouvernement nous en promettait quinze cents! — Eh bien, allez dire au « gouvernement que je vous ai refusé 20 francs, il vous en donnera 30. »
évidente de créer un personnel plus jeune et plus audacieux; il s'étonne qu'on s'attaque à cette aristocratie des cheveux blancs, la dernière de toutes, la seule que l'on puisse conserver; il s'indigne qu'on frappe indistinctement, à l'heure fatale marquée par le calendrier, tous les serviteurs de l'État qui ont vieilli sous le harnais, sans tenir compte non pas seulement de leurs services passés, mais de leur état moral, intellectuel, physique même, comme si tous les hommes, à un âge donné, pouvaient être placés sous le même niveau, comme si tous se ressemblaient à 60 et à 70 ans, comme si l'on ne voyait pas des vieillards pleins de vigueur, d'énergie et de sève, tandis que d'autres, à un âge moins avancé, devraient être relégués dans la retraite, si l'on consultait les indications de la nature et du bon sens. Et le projet gouvernemental ne passe qu'à la majorité de 128 voix contre 98 (1).
L'année suivante, le Corps législatif discute le projet Fortoul, qui modifie profondément la loi de 1850 et rétablit les seize rectorats. Montalembert ne va-t-il pas défendre l'œuvre essentielle de sa vie? Il est tout prêt pour la bataille. Mais, d'une part, à ce moment même, il se trouve sous le coup du procès Dupin que nous racontons plus loin, et vient d'être livré par la Chambre.. D'autre part, les évêques et les catholiques se désintéressent de la loi Fortoul; le nonce déclare qu'il n'y a rien à faire; Lacordaire presse son ami de s'abstenir; il obéit, la mort dans l'âme.
Il prit sa revanche dans la discussion de la loi militaire au mois de mars 1855, et, quelques mois plus tard, en combattant l'arrêt qui exigeait l'autorisation des préfets pour distribuer les bulletins de vote. Peut-être eût-il réussi à former au sein du Corps législatif un noyau d'opposition parlementaire, si la campagne de Crimée n'avait absorbé presque exclusivement l'opinion publique. La guerre contre la Russie réalisait un des rêves de Montalembert et, d'ailleurs, le patriotisme domina toujours dans son âme l'esprit d'opposition; il vota les crédits demandés par le pouvoir et applaudit de toutes ses forces aux succès de nos troupes.
(1) Séance du 14 mai 1853.