LES ÉLECTIONS DE
Depuis longtemps, le gouvernement songeait à se débarrasser du seul adversaire qu'il eût rencontré au Corps législatif. Déjà, en 185i, le maire de Besançon, M. Convers "ancien républicain rallié à l'Empire (Cœsari conversus, disait Montalembert), avait eu une entrevue avec M. de Persigny. Il sollicitait je ne sais quelle faveur relative au chemin de fer de Besançon: « Vous n'obtiendrez rien, absolument rien, déclara le ministre, tant queM.de Montalembert restera votre député. Il faut que cet homme soit brisé, expulsé de la Chambre et plongé dans une obscurité profonde. » Aussitôt, suivant ce mot d'ordre, l'administration se met en campagne. On colporte chez les paysans les bruits les plus absurdes : M. de Montalembert est l'ennemi de l'Empereur. Pendant la dernière guerre, il a trahi la France, fourni des renseignements aux Russes et envoyé à nos soldats des cartouches de son!
M. Billault, qui remplace Persigny, se montre plus acharné encore. Par ses ordres, un chambellan de l'Empereur, M. de Conegliano, est opposé à Montalembert et la candidature officielle fleurit dans tout son éclat. Les élections sont fixées au 21 juin 185T. Le préfet réunit les maires, les instituteurs,, les principaux fonctionnaires, excite leur zèle,' multiplie les* promesses et les menaces. Que va faire le clergé? Que va faire l'Univers, son organe? De tous côtés, on le presse de prendre parti. Le 1T juin, il s'exécute de mauvaise grâce par cette phrase dédaigneuse de Louis Veuillot «... A Besançon, par exemple, qui pourrait blâmer un électeur catholique de préférer M. de Montalembert, malgré ses torts, au concurrent sans doute très honorable, mais très nouveau, qui lui est opposé? » Les prêtres ont compris et désertent la lutte; les uns voteront pour Montalembert, les autres contre, et, le jour de l'élection, on refusera aux séminaristes l'autorisation d'aller voter en sa faveur.
Cependant, à Besançon. l'Union Franc-Comtoise, dirigée par M. Michel, soutient ardemment Montalembert ; un comité des principaux citoyens s'est organisé dans le même but. Lui, ne conserve aucune illusion et la lettre pleine de fierté qu'il adresse aux électeurs du Doubs semble moins un appel qu'un adieu suprême
« En me présentant, de nouveau à votre choix, je ne crois pas avoir besoin de vous adresser une profession de foi détaillée. Vingt-cinq années de service public à la Chambre des pairs et dans les assemblées électives disent assez ce que j'ai été. Je n'ai point changé. Je suis resté en tout l'homme que vos libres suffrages ont choisi en 1848 pour l'associer à ceux qui, alors et depuis, ont tenu tète aux dangers dont la France était menacée. Je veux encore toutce que je voulais alors, ce que j'ai voulu pendant toute ma carrière, ce que je voudrai jusqu'à mon dernier jour : le triomphe de la justice et de la vérité par la liberté et la probité.
a Si toutes vos opinions d'autrefois vous sont devenues indifférentes, ne pensez plus à moi; mon nom ne saurait vous convenir.
« Mais si vous croyez qu'il y a encore des vérités à dire, des garanties à réclamer, des droits à préserver, des progrès à obtenir, des idées généreuses à servir, des abus à corriger, des impôts à réduire, une fortune publique à surveiller;
« Si vous ne voulez pas que toutes les forces vitales de la France soient concentrées a Paris;
« Si vous tenez encore à ce que votre député conserve l'indépendance et la dignité qui conviennent à un homme public;
« Si enfin l'honneur et le devoir ont conservé leur ancien prix à vos yeux;
« Alors je suis prêt à recevoir de nouveau le mandat que vous m'avez déjà trois fois confié.
« Quel que soit d'ailleurs le résultat du vote qui aura lieu le 21 de ce mois, je n'en conserverai pas moins une profonde et sincère reconnaissance pour les suffrages si désintéressés dont vous m'avez honoré jusqu'ici et dont j'ai la conscience de ne m'être jamais rendu indigne. »
La catastrophe fut plus complète qu'il ne pouvait le prévoir. Il n'obtint que 4.378 voix sur 29.000 votants. « Je demande à me taire sur cet échec qui fut la honte du pays, a écrit Mgr Besson, alors supérieur du collège Saint-François- Xavier à Besançon. Il étonna l'Europe entière; il affligea les partisans les plus dévoués et les meilleurs amis du second Empire; la justice, la liberté, l'honnêteté publique, l'éloquence, la religion, toutes ces grandes choses qui sont les maîtresses de la vie humaine, se sentirent frappées par ce coup fatal, dont le contre-coup a porté plus loin qu'on ne le croit. On ne s'est jamais demandé ce qu'aurait pu arrêter ou prévenir de mal cette fière parole, si elle eût été conservée à nos Assemblées. Il eût fallu compter avec elle pendant la guerre d'Italie, si désastreuse pour l'Église, et dont le souvenir pèsera comme un remords, malgré nos victoires,