Montalembert et Lamennais
Monlalembert, Lamennais ! deux noms qui, soudain évoqués au hasard des enquêtes à travers les publications récentes, suffisent à troubler la quiétude de nos pensées journalières, et nous précipitent, un peu malgré nous, dans le dédale très compliqué de ces problèmes d'âme dont nous voudrions bien, malgré ieur difficulté, essayer de forcer l'énigme (1).
Sympathie, colère ou pitié? — D'abord, on ne sait pas très bien. Et non plus les causes subtiles qui nous inclinent, malgré de respectables conventions, à réunir, dans le même cadre, leurs deux portraits.
Monlalembert et Lamennais, tous deux, également, furent de rudes jouteurs dans ces luttes mémorables où se trouvèrent engagés, vers le milieu du siècle, l'avenir avec l'honneur de la religion et de la liberté. Tous d^ux encore, avec des fortunes différentes, mais une bravoure égale, ont largement contribué à en assurer le progrès, sinon le triomphe définitif. Que d'autres ressemblances, encore, et si profondes qu'ils en étaient venus, à un moment de leur existence, à ne plus avoir, à eux deux, qu'une seule Ame, pour vivre, avec une égale passion, les mêmes amours ! La Chênaie ! Le journal L'Avenir! Le procès de L'École libre ! Que de souvenirs I Rien qu'à ks avoir évoqués, d'un seul mot, il semblerait bien qu'il n'est pas possible de jamais plus séparer Lamennais de Monlalembert.
Mais voici qu'on a pu raconter cette période de la vie de Montalembert qui va de 183o à I80O sans y jamais prononcer le nom de Lamennais. Et cependant il vivait encore, le glorieux compagnon de jadis, à Paris même, luttant lui aussi,
(1) Lellres iiiéilifes de Lamennais ù Monlaletnberf, Peruix, 1 vol. in-8°, Paris-, 1898. — H. P. Lecan'uet, de YOraitoire, Monlalembert, Tome II, La Liberté d'enseif/netnent, Poissielole, 1 vol. in-S" écu, Paris, 1898.
dans l'ombre, soutenant cette même cause de la liberté pour laquelle, autrefois, mais sous d'autres drapeaux, eusemblc ils avaient combattu. On ne peut se résoudre à croire que l'existence do Lamennais, vers son déclin, fut si pleine de redoutable tristesse. On voudrait, tout au moins, avoir le droit d'en douter. Est-il vraiment possible qu'après son apostasie il ait mis tout un quart de siècle à mourir, le Lamennais des Lettres à Montalembert ! Quelle ironie dans l'évolution de ces deux existences qui semblaient, tout d'abord, devoir se développer parallèles, également nobles et fécondes, également magnifiques! Mais voilà que c'est à peine, aujourdliui, si on l'ose, timidement, rapprocher ces deux noms qui, jadis, sonnaient si fièrement, quand l'enthousiasme des contemporains les imposait, en même temps, à l'admiration du monde catholique tout entier. Cela ressemble presque à une inconvenance d'essayer une comparaison entre Montalembert et Lamennais.
Au seul contact avec le nom du prêtre parjure, la conscience catholique s'émeut, se raisonne et comprend qu'il ne peut être question de s'apitoyer iuiprudemment. Mais il fut malheureux? Qu'importe! On ne veut pas même le savoir trop pertinemment. A se surprendre soi-même en complicité inconsciente d'attendrissement avec ses modernes apologistes, on est soudain humilié et contristé encore plus. Quelle horrible chose d'imaginer, fût-ce un seul instant, que ceux-là qui ont lâchement trahi leur Dieu, ou leur patrie, pourraient, quelque jour, être réhabilités ! Plutôt renoncer à écrire et môme à penser, si de toute cette littérature une réelle sympathie menaçait de percer sourdement pour ceux-là que, tout au contraire, nous voulons apprendre à détester de plus en plus.
Mais voici encore un plus grand sujet de tristesse, et c'est de constater, tout au fond de nos âmes, je ne sais quelle paresse à sympathiser largement avec ceux-là que nous savons devoir être, pour la belle vie, nos plus sûrs modèles. A d'autres je laisse les vaines palinodies en l'honneur de prétendus dieux qu'ils encensent, en public, avec d'autant plus d'ostentationr qu'ils se réservent, dans l'intimité do leurs chapelles secrètes, de les démolir plus savamment. Ils ne se lassent donc pas de célébrer Montalembert, le grand catholique, comme si l'admi-
ration, à eux, ne leur coûtait rien. Oh ! les heureuses gens l Belles âmes où, tout naturellement, les nohles vertus s'épanouissent, comme aux jardins de rêve, sans aucun travail, lesfleurs rares, en attendant les très beaux fruits ! Mais j'en connais d'autres qui confessent en toute loyauté, et humilité, comment, quoi qu'ils fassent, Montalembert ne leur est pas des plus sympathiques, et précisément parce qu'il fut trop excellemment un grand catholique. Ils l'avouent avec d'autant moins d'embarras qu'ils sont bien décidés à lutter, avec toutes les énergies de leur àme, contre cette paresse d'admirer qui les fait souffrir encore plus qu'elle les humilie. Et je sais bien que, de ceux-là, personne ne s'emploiera jamais à la réhabilitation des hérétiques ou des apostats.
Pour débrouiller ce chaos de sentiments contradictoires, il n'est encore rien de mieux que de recourir à ces explications simplistes si familières à la conscience catholique. Ce sont les meilleurs remèdes aux angoisses les plus douloureuses de l'intelligence et du cœur. S'oublier soi-même et vivre pour les autres, tel est, sans doute, l'idéal de la vie chrétienne. Et s'il reste encore vrai que la vie se caractérise par le mouvement, nous dirons que la perfection chrétienne consiste à délaisser de plus en plus l'égoïsme, sous toutes ses formes, pour s'élever delà, graduellement, jusqu'à cette manifestation supérieure de l'altruisme qui s'appelle l'amour désintéressé de Dieu. L'àme est chrétienne, c'est-à-dire parfaite, tant qu'elle n'a pas renoncé, de plein gré, à cet idéal de belle vie, et c'est la vieille thèse, si consolante, de la boiine volonté.
Lamennais n'a pas connu cette lente et féconde évolution qui conduit les êtres, sous le rythme des influences divines, chacun à sa perfection. Tard il est parti, il ne faut pas l'oublier, à un âge où Montalembert, au contraire, devait paraître un grand catholique, et trop tôt, encore très loin du but, fatigué, lassé, découragé, il s'est arrêté en chemin. Sa religion, tout prêtre qu'il était, du moins qu'il crut être, sa religion ne s'est jamais élevée très au-dessus d'un égoïsme troublant et d'une notable
infécondilé. Il n'eut pas mémo, dans sa plénitude, la religion de l'art, non plus celle de l'amitié. De toutes les voies qui s'ouvraient devant lui pour essayer de sortir de son moi, il n'a pas eu le courage, franchement, d'en choisir aucune. Après avoir prêté délicieusement l'oreille à tous les rythmes sous lesquels l'idéal se révélait à son esprit ravi, il n'a pas su, chrétiennement, se résoudre à prendre son parti du moins noble d'eux tous, le seul pourtant qu'il aurait pu réaliser pleinement. Il est mort de s'être trop aimé, lui seul, et pas assez les autres.
Montalembert, lui aussi, n"a connu qu'un seul amour, auquel il a sacrifié tout le reste. Sans doute il a aimé l'art, il a aimé sa famille, ses amis et /a /iôertr plus que tout le monde, mais, comme il disait encore, la religion plus que la liberté. 11 a vécu de cet amour : on peut dire aussi qu'il en est mort, après une agonie qui dura, comme celle de Lamennais, près de vingt ans. Ce serait saisir, par les entrailles même, l'histoire de son existence, que de raconter comment, toute sa vie, il en a souffert. S'il combat sans peur, c'est aussi sans espoir. Les causes qu'il défend sont toujours perdues d'avance : du moins faut-il qu'il semble les abandonner quand c'est le moment d'en assurer le succès définitif. Il resta toute sa vie catholique, mais ne voulut être que cela : et pour réussir en ce monde, c'est peut-être la vraie morale de son histoire, il paraîtrait que ce n'est pas toujours suffisant.
Lamennais lui-même, de son vivant, avait essayé de réunir toutes ses correspondances pour les publier. Il les regardait en cfTet, a-t-il dit lui-même, parmi tous ses écrits « comme ceux où se marqueraient le mieux les progrès de son esprit, ses variations même, si l'on préfère ce mot ». Il s'imaginait donc, au cours de sa longue existence, avoir beaucoup changé : les éditeurs de ses lettres le pensent avec lui, qui nous -promettent régulièrement, à chaque nouveau volume, de nous révéler un Lamennais plus ou moins inconnu. I>erryer, en tout cas, n'était pas de cet avis : à Lamennais, en ellel, qui essayait un jour de lui démontrer l'évolution de son caractère, il s'obstinait à répondre : « x\on, vous êtes toujours resté le même, vous n'avez jamais changé. » Il est arrivé que les correspondances inédites, plus encore que les autres écrits, nous ont démontré que,
contre Lamennais, c'était Berryer qui avait raison. Plus on nous apprend sur lui des choses nouvelles, et mieux on nous persuade que ses contemporains l'avaient bien jugé. De variations, en tout cas, on voit de plus en plus clairement qu'il n'y en eut pas d'essentielles dans ce caractère, malgré les apparences, très peu compliqué.
De Montalembert, également, nous dirons que lui non plus n'a jamais changé. II y a même quelque monotonie dans cet héroïsme qui reste toujours le même : on en vient à désirer •que ses historiens, par condescendance pour notre petite vertu, s'essayent à en tempérer quelque peu l'éclat. Les petits côtés des grands hommes, est-il bien sûr que ce ne soit pas encore admiration bien entendue que de nous en faire, parfois, la discrète confidence, ne serait-ce que pour donner à leur caractère un peu plus de bienfaisante vérité (1) ? Mais c'est besogne que nous nous garderons d'aborder, puisque, tout au contraire, nous ne voulons insister que sur le côté héroïque de sa belle vie et qu'à en noter les accords un peu discordants nous risquerions d'en voiler la plénitude harmonieuse.
Il importe cependant de chercher à percevoir plus clairement, dans l'existence de Montalembert, ce rythme du meilleur qui est la condition de la belle vie, comme aussi de se demander si l'immobilité que nous avons signalée en Lamennais ne serait pas, elle aussi, une forme subtile de l'inévitable évolution. Caria vie, la vraie vie, qu'est-ce autre chose que le mouvement ?
(I) Les lecteurs de />/ Ounizaine n'ont pas senti, j'en suis sûr, diminuer leur estime pour Montalembert, quand un de nos collaborateurs racontait, il y a quelque temps, de quelle façon il accueillait les visiteurs qui avaient oublié de solliciter une entrevue. On est presque heureux d'apprendre (|ue notre grand Montalembert avait, lui aussi, quelques petites faiblesses. (Cf. la Qtdtizahip du Ui avril IS'.IS.) H court encore sur lui bon nombre de charmantes anecdotes qui ne sont pas toujours indignes de Fliistoire. D'apprendre, i)ar exemple, que certain rédacteur de ['Uiiwers ne lui a jamais pardonné irètre le seul qui eût, à la rédaction, le droit de garder son cigare allumé, cela nous en dit beaucoup plus long que les dissertations les mieux documentées. Son dernier historien me semble presque convaincu de cette nécessité de Thistoire vraie. Pourquoi ne s'est-il pas résigné, encore plus souvent, à nous montrer dans son héros quelques-unes de ces vertus moyennes si bien faites pour donner à nos âmes, n)oins héro'iques, avec un peu plus de courage, beaucoup de résignation? La correspondance de Lamennais est, à ce point de vue, bien autrement instructive, .le note cependant, au second volume, une tendance plus marquée à goûter davantage cette prose charmante de Texistence de Montalembert. Les détails sur sa vie intime sont plus nombreux qu'au premier volume, et c'est exquis.
Seuls, les êtres notoirement médiocres, qui n'ont de la vie que les superficielles apparences, n'évoluent pas, irrémédiablement fixés, par leur imperfection volontaire, dans l'ornière oii,. tout d'abord, ils se sont laissés choir pour y croupir. Lamennais ne fut pas de ceux-là : il faut bien, malgré tout, le ranger parmi ces êtres d'élite, splendidement organisés pour la vie, qui s'en vont, sans arrêt, toujours et quand même, vers l'inconnu de leur rêve. Fatalement, ils évoluent.
Mais l'évolution d'une vie généreuse peut, en quelque manière, s'organiser de deux façons. On l'expliquerait, au tableau noir, à peu près comme il suit. L'évolution de l'être, a-t-on dit, se peut figurer par un cercle fermé : partis tous du même point, au même point, tous, également, nous devons arriver. A ce compte, ils évolueraient donc, ces organismes médiocres dont nous signalions tout à l'heure la croupissante inutilité. — Mais le cercle fermé de l'existence bourgeoise et vide, les âmes nobles et vraiment actives, après l'avoir une fois parcouru, comme pour faire l'inventaire de sa pauvreté, ont vite fait de le briser, afin d'en sortir : alors seulement commence la vraie vie. Après .avoir rompu le cercle fatal où elle menaçait de s'éterniser, l'activité se développe enfin librement, à la façon de la spirale qui devient des lors le vrai symbole de l'évolution.
Mais un cercle a un dedans, comme aussi un dehors. C'est l'infini de l'espace qui s'ouvre devant la spirale qui, du premier coup, affirme son indépendance absolue du cercle qui semblait, primitivement, la vouloir contenir. Mais l'autre, celle qui tente de se développer par le dedans, elle est irrévocablement condamnée, par cette nécessité même du dedans qui la poursuit, à réduire sans cesse l'horizon de son mouvement, toujours, de plus en plus, à tourner enlin, à vide, dans le néant. L'amour de soi, l'amour des autres, nous avons le choix, et notre activité se peut développer indifféremment vers l'un ou l'autre de ces deux horizons. Le premier fut celui de Lamennais, l'autre celui de Montalembert. llien de vraiment commun dans leurs deux existences, sinon des ressemblances toutes de surface. Ils ont toujours marché dans des directions formellement opposées, alors même qu'ils croyaient aller côte à cote, au cours
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de ces belles années où on les pouvait croire unis. |3arce que leurs gestes, à l'extérieur, semblaient traduire des âmes semblables.
Ce serait inutilement cruel d'insister sur la pauvreté de la vie sacerdotale de Lamennais. ?sul ne fut, en effet, moins prêtre que lui. On a tenté récemment de le réhabiliter comme directeur de conscience, en publiant quelques-unes de ses correspondances spirituelles. Mais cela n'a servi qu'à mettre davantage en lumière un côté, jusqu'alors peu connu, de son incorrigible cgoïsme. La correspondance avecMontalembert renferme quelques lettres de ce genre. Je conseille de les éclairer par celles que, de son côté, Montalembert lui écrivait dans le même temps. Du maître ou du disciple, qui était vraiment le directeur de conscience? — Montalembert, sans aucun doute, par la sérénité de ses idées, la sagesse de ses conseils, par sa virile tendresse, enfin. Et pour diriger sagement les autres dans la vie, il n'y a encore que cela qui vaut.
La religion de Lamennais fut toujours orientée vers cet horizon de son moi qui le bornait de tout côté. Il convient de le lui reprocher, mais non pas sans lui avoir accordé, au préalable, les circonstances atténuantes. Indépendamment de l'excuse du tempérament, et d'autres que nous dirons tout à l'heure, il y a encore d'engagé dans la question une raison plus profonde et qui tient au fond môme de notre être.
L'amour de soi est en effet la loi primordiale de notre activité. La vie chrétienne la mieux organisée admet encore un fond d'égoïsme dont l'àme la plus héroïquement parfaite ne pourrait sans danger s'abstraire complètement. Si nous recherchons avec une sainte passion le bien des autres, ce n'est pas, en effet, avec un désintéressement absolu. Nous ne pouvons, en effet, nous empêcher de savoir que c'est précisément le meilleur moyen de sauvegarder les plus chers intérêts de notre moi.
Le mieux, je le sais, serait de n'y jamais penser : Lamennais, pour son malheur, passa toute son enfance, et la meilleure
partie de sa jeunesse, à y songer douloureusement. Les circonstances, il faut bien l'avouer, ne lui ont guère été favorables. Quel mystère douloureux que cette enfance ù laquelle a manqué ce qui lui aurait été précisément le plus utile, la tendresse prévoyante d'une mère, et qui se passa, désolée, dans la solitude d'une vieille bibliothèque, avec un seul conlident pour en adoucir quelque ])eu Tamerlume, J.-J. Rousseau! Car ce fut dans les ouvrages d'un tel maître que se fit toute l'éducation de Lamennais, y compris son éducation religieuse. Le résultat fut navrant. Quand arriva sa vingtième année, le jeune TJreton n'avait encore pu se résoudre à faire sa première communion. Puis tout à coup, presque sans transition, voilà ce disciple passionné de Jlousseau qui se fait prêtre, sous l'inlluence peut-être de son premier commerce avec Dieu, un ecclésiastique, son ami, lui ayant imprudemment révélé ce qu'il y avait de généreux et de vaillant dans la vie du prêtre catholique. Ce fut une folie, sans aucun doute, de celles, cependant, qu'il ne convient pas de lui reprocher trop durement. La grande erreur de Lamennais ne fut pas de s'être fait prêtre, mais, puisqu'il avait noblement choisi de l'être, de n'avoir pas fait ce qu'il fallait pour l'être pleinement, et le rester.
Montalemberl, lui aussi, un moment y avait songé. Mais il eut toute sa vie la sagesse de ne tenter les grandes folies qu'après s'être bien assuré qu'elles étaient souverainement raisonnables. Né à Londres, pendant l'émigration, d'une mère anglaise, élevé par un grand-père, anglais, lui aussi, par conviction encore plus que par tempérament, avec, en plus, une nuance de tendresse charmante qui n'est pas précisément dans le génie de la race, Montalembert tenait d'autre part d'un père français tout ce qu'il y a de plus généreux dans les traditions de l'héroïsme chevaleresque. Ainsi, par le seul fait des circonstances, déjà un type très rare semblait devoir se réaliser en lui, où les plus généreux enthousiasmes s'allieraient avec un sens inaltérable des résolutions les plus pratiques. Tel il fut, en effet. Selon les nécessités du moment, son âme s'élève jusqu'aux rêves presque troublants de l'idéal le plus mystique, mais pour revenir ensuite, dès qu'il le faut, au terre à teric de la prose quotidienne de la vie. Il n'a été vraiment mystique
que clans la mesure où il a jugé nécessaire de rètre, c'est-àdire rarement et posément. Mai? sa religion, dans l'habitude de la vie, ressemble à celle des bonnes petites gens. Quelles leçons exquises, à ce point de vue, que celles extraites de son Journal quotidien^ entr' ouvert enfin discrètement par son dernier biographe 1 Jamais Montalembert ne nous avait paru plus grand que dans ces confidences sans apprêts où il nous révèle la simplicité charmante de sa vie intime, nous racontant, par exemple, les visites qu'il faisait souvent, dans nos églises parisiennes, pour y recommander aux madones du lieu les entreprises de chaque jour.
Lamennais a composé, pour son commentaire de Y Imitation, des prières merveilleusement belles. On a pu se demander, cependant, s'il avait jamais su prier I Et le plus grand mystère de son âme, c'est qu'il semble avoir banni irrévocablement de ses habitudes, môme littéraires, l'usage du nom de Marie I On aurait dit qu'il lui écorchait la bouche! Qu'a-t-il donc enfin aimé sur terre, ce malheureux Lamennais ! On voudrait le savoir... ou plutôt on préfère n'y pas trop songer. Sa religion, en tout cas, n'a jamais été une religion pratique.
Celle de Montalembert le fut peut-être trop uniformément : on lui en voudra toujours quelque peu, je le crains, de n'avoir jamais eu que des enthousiasmes qui devaient servir à quelque chose. Bien à tort, d'ailleurs : car tout le monde devait profiter de son héroïque dévouement, tout le monde, excepté lui.
11 a toujours laissé aux fanatiques de son parti la responsabilité d'un certain catholicisme à outrance qui ne semble verser aux extrêmes que pour se dispenser plus aisément d'être un catholicisme pratique. Lamennais déjà, au temps de sa jeunesse, lui faisait un reproche de sa pusillanimité : que d'autres, dans la suite, firent comme Lamennais, avec moins de mesure encore et de charité I On trouva mieux encore et l'abbé Dupanloup nous a raconté comment on essaya plus d'une fois de le pousser de l'avant « afm de constater aux yeux du public qu'il y a un parti catholique extrême, que les évêques n'en sont pas et qu'il faut par conséquent leur faire des concessions ». Je ne voudrais pas assurer qu'on lui ait vraiment tendu, pour le discréditer, un piège de ce genre. En tout cas, il sut l'éviter.
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Les exagérations passionnées ne furent jamais son fait. Au cours même des polémiques les plus vives il conservait son sang-froid, alors que tout le monde, autour de lui, semblait v avoir renoncé. Rien d'instructif, à ce point de vue, comme son attitude pendant ces longues luttes en faveur de la liberté de l'enseignement qui ont rempli les meilleures années de sa maturité.
La vieille thèse des droits imprescriptibles de TKglise, laquelle se démontre avec des textes évangéliques très connus, Montalembert l'admettait comme tout le [monde, et savait même, au besoin, la défendre mieux que personne. Mais, à côté de la thèse, il importait d'envisager l'hypothèse, car la sagesse souvent consiste à sacrifier une partie de son droit, quand c'est l'unique moyen qui nous reste pour en sauvegarder quelque parcelle. C'était, du moins, la conviction de Montalembcrt : peu de monde la partageait autour de lui. On le lui lit sentir, fréquemment et durement.
Il convient d'ailleurs de remarquer que sa loyauté courageuse était peu faite pour lui concilier l'indulgence de ses adversaires, et même celle de son parti. S'il reproche en effet à Yillemain, dans des lettres indignées, d'avoir réduit « à des spéculations industrielles les nobles efforts du clergé de France pour sauver les àmos de la jeunesse », il ne consent pas davantage à fermer les yeux sur les défauts qu'il croyait reconnaître dans les méthodes de l'enseignement libre. Il s'en ouvrit un jour avec une terrible franchise au P. de Bavignan lui-même (1).
Il se défend encore de confondre la lutte contre l'I niversité avec la cause même de la liberté de l'enseignement. Le seul monopole vraiment redoutable, c'est celui de l'État, et il com-
(l) Cette lettre au 1'. do Ravi^riian a t-tr publiée par le I*. Lecamet au second volume de son ouvrage sur Montaleiiibeit. fCf. vol. II, p. 2'7.!.) Elle est vraiment remarquable et honore à la fois relui ipii eut assez de rouraireuse francbise pour l'écrire et celui à cpii on le pouvait l'aire sans ternir, fût-ce dune ombre légcre, la noble amitié qui les unissait lun à lautrc. Nous croyons, pour bien dos raisons, qu'il est opportun aujourd'hui de n'en citer (|uc la conclusion. « Il importe avant tout de former aujourd'hui, nctn seulement des chrétiens, mais des citoyens < hrétieiis. Si nous n'avons pas bientôt des ritoyens de cette sorte. l'Kglise en viendra rapidement à l'état où elle est au Tonkin ou dans les autres pays de mission, i^e ne peut »'tre là l'intention de ceux qui élèvent la jeunesse catholique de nos jours, mais ce sera la, mi peut y tompler. le résultat de l'éducation qu'ils lui donnent. »
bat énergiquement le sophisme tenace de Cousin, Thiers et de tous les professionnels de la politique, à savoir que l'Université « c'est la France », l'Etat lui-mcme enseignant, en vertu d'un droit essentiel, le droit « de frapper la jeunesse à son effigie ». Ce qu'il demande, en un mot, et non pas timidement, comme une grâce, pour obtenir, par surprise, à l'aide d'un mot sonore, ce qu'il ne pourrait espérer avoir autrement, ce qu'il réclame, comme un droit, c'est la liberté, rien que cela, la liberté pour tous, également, et par conséquent la liberté pour les catholiques au même titre que pour les autres, et pas davantage. Il soutient donc, le noble pair, d'ailleurs si peu démocrate, que ce mot de liberté est le seul cri de ralliement qu'il conviendra d'employer désormais pour les luttes en faveur de la religion. Sa^thèse frisait l'hérésie. Mais ses raisons étaient si lucides, sa conviction si puissante et si contagieuse que, dès cette époque, sans y prendre garde, les plus intransigeants furent sur le point de se laisser entraîner, et Louis Yeuillot lui-même, que le P. Lecanuet a la malice de citer, ne recula pas un jour, le 14 avril 484.j, devant un aveu de ce genre : << Ce n'est pas sa protection que nous demandons à l'Etat contre la liberté de Terreur, c'est la liberté de la vérité ! »
Voilà précisément ce que ne pouvaient admettre les défenseurs de la religion théorique. Ils acceptent liien la liberté pour les catholiques, mais à condition qu'on la refuse à ceux qui ne le sont pas. Et Montalembert de protester, car il est trop loyal pour combattre le monopole, au nom de la liberté, et travailler en même temps à le rétablir, toujours au nom de cette même liberté, en faveur de qui que ce soit, et pas même de l'Eglise. Il ne l'a pas caché. « Si on pouvait transporter au clergé un monopole comme celui de l'Université, je suis convaincu que c'est le plus triste cadeau qu'on pût lui faire, et le plus sûr moyen d'anéantir ce qui reste de religion en France. » N'avait-on pas, d'ailleurs, tenté l'expérience, quelques années auparavant, lorsque, raconte le P. Lecanuet « on décida de livrer l'Université au clergé? — Quel fut le résultat de cette transformation? Une réaction violente contre l'Eglise... Les «fforts que l'on tenta pour christianiser la jeunesse achevèrent de la rendre voltairienne et impie. » Aussi bien, quand Thiers,
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pris soudain do tendresse en faveur de la religion, voulut conlier excLusixcment à l'Eglise tout au moins l'enseignement primaire, MonialemberL se refusa à le soutenir, « car je ne veux en aucune façon, osa-t-il dire, abdiquer le principe même de la liberté d'enseignement ».
Cette noblesse d'altitude était bien faite pour déconcerter les habitudes de son parti. On le lui fit bien voir. Lorsque fut enfin votée cette fameuse loi pour laquelle il avait si longtemps combattu, presque tous les catholiques furent d'accord à la blâmer énergiquement (1).
Ce fut sa récompense, Montalembert, durant sa vie, en eut rarement d'autres : c'était dans sa destinée de travailler toujours et uniquement pour le bien des autres. On ne lui a jamais reproché de s'être trop préoccupé de lui-même.
11 fut donc prêtre à sa façon, qui n'est peut-être pas la plus mauvaise, s'étant toujours sacrifié, avec une générosité sans égale, aux intérêts de cette religion que, dès sa jeunesse, il s'était promis de servir exclusivement. Le souci de son moi n'a jamais entravé la liberté de son apostolat : c'est pour cela qu'il fut extraordinairement fécond. Rien ne lui fut étranger qui touchât en quelque manière aux intérêts de la religion catholique. La lutte pour la liberté de l'enseignement n'est quim épisode de sa vie militante : on le voyait sur la brèche toutes les fois que l'honneur de Dieu ou de son Eglise était enjeu. La variété de SCS entreprises est vraiment déconcertante. Il faut bien se garder d'en aborder la nomenclature, car ce serait déjà, en quelque sorte, morceler son existence et en atténuer la splendide unité.
Ce qu'il cherche à réaliser, au point de vue de l'action catholique, c'est ce qu'on appellera plus tard le ratholicismc intcf/rat, en se plaçant uniquement sur le terrain constitutionnel, il travaille donc de toutes ses forces à assurer « la concentration catholique » ce qui fut, de tout temps, la plus difficile des entro-
(1, L<ir;,'aiio îiltilrc «lu parti ("Uli()li(|nc donimit eu fcs termes le nutt de la lin, " Oui! soit liicii eiitcinlii ((ue nous ne souunes ji.is de ceux <|ui uni voulu la loi. <|uc nous liivons conibnltiie depuis le premier jusqu'au dernier jour, et dans son prineipe, et dans son ensemble, et dans ses détails. ç)u<' eette flernit^re protestation soit écoutée, car nous ne protestims pas seulcuienl en notre nom, et la majorité des ratholiques est avec nous. » Umi-eri, 10 mars 18."iO.
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prises humaines. Il disait souvent : « Nous ne sommes pas assez foiis pour nous diviser. » Le devoir est donc de travailler à faire disparaître les causes les plus irritantes des dissentiments. Mais cela ne se fera qu'à force de sacrifices. Il ne cesse de le répéter. Il fait mieux, et donne lui-même, tout le premier, l'exemple du désintéressement. Alors que la seule hypothèse d'un sacrifice personnel faisait frissonner Lamennais, Montalembert n'hésite jamais quand on lui demande simplement de sacrifier quelque chose de lui-même. « Il ne s'agit pas de moi, mais de l'Eglise. » Il se fit donc lui-même, en connaissance de cause, et pour le plus grand bien du parti, victime volontaire. C'était d'autant plus méritoire qu'il se doutait bien, par expérience, que ceux de son bord ne seraient pas les derniers à pimenter son sacrifice.
Je ne sais trop comment le P. Lecanuet s'en tirera pour écrire son troisième volume, celui dans lequel il devra raconter la lente agonie de Montalembert et du catholicisme libéral : il ne l'abordera pas, en tout cas, sans appréhension, si j'en crois les paroles mélancoliques sur lesquelles il termine son livre d'aujourd'hui, en évoquant, pour l'appliquer à son héros, l'image douloureuse des dernières aventures de Jeanne d'Arc : « Il fallait qu'abreuvée d'épreuves, abandonnée de ceux qu'elle avait servis, accusée d'hérésie, consumée vivante, elle atteignît ce je ne sais quoi d'achevé que les grandes douleurs ajoutent aux grandes vertus. » C'est un peu solennel, je l'avoue. Et cependant comme la voilà bien la vraie note pour caractériser la religion de Montalembert I Elle fut véritablement pour lui une religion de sacrifices. Mais en même temps qu'elle lui imposait de dures épreuves, il y trouva plus d'une consolation, et surtout la plus précieuse de toutes, à savoir de ne plus être capable de s'intéresser vraiment à autre chose qu'aux intérêts de ce qui, précisément, le faisait le plus souffrir. Ce fut, dans ce monde, sa meilleure récompense comme ce sera, devant la postérité, sa plus grande gloire.
Lamennais, au contraire, n'avait trouvé dans la religion que des motifs plus pressants de s'intéresser aux aventures de son moi : elle ne le délivra point des tourments de l'égoïsme, mais ne fit qu'en augmenter l'amertume et l'angoisse, en prolongeant
jusqu'à l'infini ses capacités de souflrance. Le dogme, la morale, la discipline, tout, dans la religion, fut également, pour Lamennais, une source intarissable de tourments, et les consolations idéales qu'il semble parfois y trouver ne sont encore que des efforts douloureux pour échapper à Thorreur de la réalité qui l'angoisse et le poursuit.
Il avait donc usé, avant même de s'en être utilement servi, le meilleur des remèdes contre le mal qui le rongeait et dont, bientôt, il allait mourir. Où la religion n'avait pas réussi, il était à prévoir que l'art ni l'amitié n'auraient pas grande efficace. Car le progrès vers le mieux, qui est la loi de la vie, s'accommode mal de ces retours vers un idéal amoindri. A côté de la religion simplement et proprement dite, la religion de Monlalembert, oh I que c'est peu de chose, la religion de la beauté!
Mais encore, pour s'élever au meilleur, c'est une route praticable, de même que la religion de l'amitié, chemins détournés, je l'accorde, sur lesquels, cependant, Lamennais aurait gagné à s'engager avec plus de générosité. L'amitié nous sort de nousmêmes, qui consacre autour de nous certains êtres de choix, pour leur bonheur bien plus que pour le nôtre. Lamennais a eu, dans sa vie, l'incomparable fortune de rencontrer les plus nobles amitiés qu'il soit possible de rêver, sans qu'elles aient jamais diminué, dans son àme inquiète, l'intolérable souci de son moi. On pourra dire de lui qu'il n'a jamais rien aimé au monde, rien, sinon lui-même. 11 n'a pas même été un véritable amant de la beauté, lui que la nature avait si admirablement organisé pour cela. Car il s'obstina toute sa vie à se croire un grand philosophe, alors qu'il en était la négation la plus pitoyable et la plus absolument irréductible.
Doué pour son malheur, et sa gloire, d'une sensibilité très aigui' et vraiment extraordinaire, avec une puissance merveilleuse pour en traduire les impressions dans une forme d'art splendidc et tout ù fait rare, Lamennais, grand passionné, avait tout ce qu'il faut pour devenir un incomparable artiste. 11 lu
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été, sans aucun doute, à un moment de sa vie. Mais pourquoi ne l'est-il pas toujours resté? — Une seule chose lui a manqué, malheureusement essentielle, à lui surtout qui était prêtre catholique, et ce fut le secret de ne se passionner que pour les seules causes tout à fait justes et incontestablement belles. Trop artiste pour être toujours raisonnable, il aurait dû, par modestie, s'en souvenir toujours, et prendre bravement son parti de ne s'échauffer que sur les enthousiasmes d'autrui.
N'avait-il pas le pressentiment de cette loi très intime de son être, quand il protestait, au début de sa carrière, ne vouloir s'en remettre qu'à une seule raison, celle des autres? C'était une hérésie, je le sais, et ceux-là firent bien qui s'appliquèrent, aussitôt, à la faire écraser par les foudres officielles. Quel malheur, cependant, qu'ils n'aient pas plutôt employé leur zèle dévorant à découvrir la subtile distinction qui eût permis à Lamennais de s'endormir en paix sous l'ombre protectrice de ce fameux critérium lequel, finalement, a bien, lui aussi, sa petite valeur, le cunsentetnent universel!
La débâcle se fait pressentir du jour môme où Lamennais commence à s'en remettre à l'autorité de la raison. Car la raison, pour lui, ne fut jamais autre chose que sa raison, et ses puissances d'héroïsme n'étaient pas assez considérables pour lui permettre, là comme ailleurs, de sortir de son moi. Il commence donc à philosopher sans se douter, même un seul instant, qu'il n'était pas, pour cela, devenu infaillible. On se charge, autour de lui, de le lui apprendre. Peine perdue. Absolument dénué de sens philosophique, il s'obstinera, toute sa vie, à raisonner et précisément, a-t-on dit, parce qu'il en était plus incapable (I ).
Cela ferait sourire, si la chose n'était pas si triste, d'entendre l'artiste merveilleux que fut Lamennais se réclamer sans cesse de la raison. La raison seule, à l'en croire, aurait inspiré toute sa conduite. Comme il sait peu déchiffrer son moi, malgré son incapacité radicale à en sortir ! Il est persuadé n'obéir à aucune
(1) E. Faouet : Lamennais : lU-vuc des Deux-Mondes, 1" avril 1897. « La considération du jugement universel... est une méthode parfaitement vaine et stérile et elle est même, à mon avis, la marque en soi d'un esprit dénué de sens philosophique. C'est pour cela que Lamennais y donnait si pleinement. ».
passion, quelle qu'elle soit, et il reproche souvent à Montalcmbert, dans ses lettres, de se laisser guider au contraire par les vains fantômes de Timagination, au lieu de s'en tenir aux données de la froide raison. Quelle pitié de l'entendre critiquer aussi vivement la prudence de son jeune ami, qu'il appelle dédaigneusement, « une timidité excessive qui va jusqu'à l'anéantissement de la raison ».
Lamennais, sans aucun doute, fut un grand artiste. Dans l'éloquence passionnée, la forme d'art qu'il alTeclionne, il n'a vraiment pas d'égal : c'est à peine s'il est possible de lui trouver quelques rivaux. Les preuves de son tempérament artistique, on les trouve partout, dans sa vie comme dans ses ceuvres. C'est à lui que nous sommes redevables d'une des meilleures esthétiques qui existent. Et cependant, comme s'il ne s'était jamais consolé de n'être qu'un artiste, il n'a pas compris, en aucune façon, quel aurait dû être, pour son existence, le rôle bienfaisant de l'art. N'en déplaise à un célèbre directeur de conscience contemporain, l'art est parfois bienfaisant, qui nous permet d'atteindre, par plaisir ou par jeu, certaines choses dont l'absence nous torture, et que nous ne voulons, dans la réalité, ni rechercher ni aimer. Cela peut s'entendre de la Vénus Callipyge, mais de beaucoup d'autres choses encore, et de plus nobles. La liberté et tant de beaux rêves, que Lamennais n'at-il su se contenter d'en caresser le fantôme charmant, au lieu de chercher, avec une regrettable imprudence, à les réaliser trop vite et au profit de gens qui n'y voulaient môme pas songer ! La sagesse conseille parfois de rêver, quand il n'est pas permis de faire davantage, et il arrive que l'art devient ainsi la forme la plus excellente de l'activité, bien loin d'en être la négation humiliante et stérile.
L'art délivre, l'art console. Bien mieux que Lamennais, Monlalembert l'a compris au lendemain de cette double crise de jeunesse, dont les LcLLrrs iiu-ditry viennent, pour la première lois, de nous révéler discrètement l'angoisse douloureuse. C'était d'abord, au seuil même de la vie, l'écroulement des plus nobles espérances, la ruine iirémédiable, il le pensait, «lu moins, de cette cause de la liberté, la seule qui lui semblait digne d'être aimée et servie sur terre avec celle de la religion.
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Mais c'était précisément avec la religion qu'on écrasait la liberté, et on lui demandait, à lui, son plus fier champion, de se résoudre volontairement à cette auivre néfaste, on le priait même d'y mettre la main î II le fit, après quelque hésitation, mais avec une souffrance horrible : son cœur, pour longtemps, en demeura comme anéanti. Mais voilà qu'au môme instant, parce qu'il avait besoin de se donner, Montalembert se prend à aimer d'amour, d'un amour très pur et très beau : il n'avait pas trente ans, et sa vie, déjà, lui semblait trop égoïste qui menaçait de se continuer dans la solitude de son moi. Des raisons de famille, et d'autres encore orientèrent son àme vers d'autres horizons. Cette fois, encore, son cœur saigna, et les lettres de Lamennais nous permettent de suivre assez bien, comme à la trace, les péripéties de ce drame intime. Que fit-il alors? N'ayant plus le droit de vivre de l'avenir, non plus celui de s'absorber dans le présent, il en prit son parti, comme il faisait toujours, sagement, et projeta bien loin, dans le culte du passé, les admirables ressources de sa faculté d'aimer.
Ainsi s'explique, dans la vie de Montalembert, sa belle campagne en faveur du moyen âge et de l'art chrétien. Elle correspond à la période aiguë de la crise où devait sombrer la foi du solitaire de la Chênaie. On devine que les encouragements ne lui vinrent pas de là : tout ce qu'il fallait au contraire pour le décourager, Lamennais le tenta :
Il faut étudier le moyen âge avec la raison bien plus quavec rimagination, si Ton veut produire autre chose qu'un rêve. Or, la raison ne peut s'emjiècher de reconnaître que cette société, qui te séduit tant, était une société profondément barbare, inférieure de tous points à la nôtre, en tout ce qui appartient aux vrais progrès de Thumanité. Que Dieu garde le monde de revoir jamais une époque semblable I
Il lui disait encore :
Tu t'en vas t'enfoncant dans le passé, c'est-à-dire dans le vide, d'un mouvement aveugle et désordonné, au lieu de tourner vers l'avenir ta jeune nacelle. C'est te séparer de l'humanité, c'est faire schisme avec elle, c'est choisir pour demeure la région des ombres et ensevelir l'espérance dans de froids et stériles souvenirs que nul
soufllo dliomme ne ranimera jamais. Car la vie, toujours plus belle, toujours plus puissante, se développe comme la vaj^ue de l'océan, et ne rétrograde point.
11 lui conseillait encore « d'éviter une sorte d'enthousiasme qui fait naître la déliance », n'ayant pas compris que c'était avec une parfaite lucidité que Montalembert, à cet instant de sa vie, ne demandait à l'histoire, comme au reste, que des motifs bienfaisants d'enthousiasme. Lamennais le pressentait, cependant, quand il lui écrivait des paroles comme celles-ci : '( Toutes les choses humaines ont deux faces. Qui n'en montre qu'une peut faire de l'art, mais à coup sur il ne fait pas de l'histoire. » Il disait vrai, h' Histoire de sainte Elisabeth n'a qu'une valeur scientifique assez contestable. Mais comme il faut louer Montalembert de s'en être médiocrement soucié ! lia fait mieux que cela, et tout le monde, avec lui, y a gagné.
Nous louerons cependant Montalembert d'avoir renoncé assez vite à l'idéal artistique. On peut douter, d'ailleurs, qu'il y eût longtemps excellé. 11 était trop pratique et trop bien doué pour cela.
Car l'activité artistique n'est qu'un mode inférieur de la belle existence. Ceux que la nature a richement outillés pour la vie ne pourraient, sans manquer le but de leur existence, s'en tenir à la recherche de la beauté. L'art ne fut donc qu'un épisode dans la vie de Montalembert. S'il y revint plus tard, vers 1844, ce fut de môme en passant et préoccupé, cette fois encore, beaucoup plus par les intérêts de la religion que par ceux de l'art, voire même de l'art religieux. Il fut un médiocre artiste, en somme. Et il faut l'en féliciter. Car il avait à remplir de plus glorieuses destinées. Pour Lamennais, au contraire, on regrettera qu'il n'ait pas eu la sagesse de se contenter de n'être qu'un artiste excellent. Il n'aurait pas été obligé de renoncer, pour cela, aux nobles ambitions de sa jeunesse. Les poètes sont, à leur manière, de grands philosophes. Lamennais, luimême, l'a prouvé, et il n'aurait tenu qu'à lui de le faire encore plus splendidement (1).
(1) Bien mieux ijnc Montalciiihcrl ol que Lacordairc, I-aniennais a vu juste dans le prnhlt'Miic, alors (n'-s cnibrouilh', des futures destinées, en France, de la
Il était bien de la race Je Chateaubriand, non seulement par des origines communes, mais encore par ces mille riens qui font du Breton le moins raisonnable et le plus passionné des hommes. Avec de nobles enthousiasmes, le Breton ne saurait être moins qu'un héros : il s'y entête avec une constance admirable, peut-être précisément parce qu'il ne peut pas la raisonner. C'est un chef-d'œuvre, sans aucun doute, aussi pur, aussi bienfaisant que le Génie du Christianisme, et au même litre que lui, ce premier volume de VEssai sur r indifférence, œuvre de jeunesse et d'enthousiasme, écrite par Lamennais au lendemain de son sacerdoce, pour prolester avec passion contre les hypocrites ou les lâches qui marchandaient encore à Dieu leur acte de foi. Mais il n'y fallait pas de second volume. Lamennais commence à errer dès qu'il cherche à documenter ses enthousiasmes et à leur donner, après coup, un fondement philosophique et doctrinal. Pauvre artiste ! Et qu'il faut le plaindre de n'avoir pas su se résoudre à n'être jamais que cela 1
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Il y a moyen d'agrandir son moi, sans chercher toutefois à en sortir. Telle est, à vrai dire, la fin de l'art, de l'art véritable, s'entend, qui se propose de réaliser, à sa manière, le bien des auties, et non pas, comme on le dit parfois stupidement, de décupler notre égoïsme en prolongeant à l'excès nos subtiles puissances de jouir. L'artiste est, par vocation, un être malheureux ; c'est dans la souffrance que se sont engendrés les plus beaux chefs-d'œuvre dont s'honore l'humanité. Le seul mal de l'artiste serait de s'attarder à pleurer vainement sur ses incomparables douleurs, au lieu de les faire servir à l'embellissement de la vie des autres. Lamennais, s'il Fa jamais essayé, en tout cas n'y a guère réussi. 11 n'a jamais su s'occuper vraiment des autres, les aimer.
Bien plus que de tendresse, son âme était pétrie de colère et
liberté. On la démontré un peu partout, et je n'y insiste pas. La question est de savoir si ses intuitions ne doivent pas être mises au compte de son imagination, •bien plus que de sa raison.
de liaine. l'out-êlre n"a-l-il aimé, quelquefois, que par besoin de se reposer de haïr. S'il déteste tout le monde, c'est que tout le monde, plus ou moins, le torture secrètement. Ses meilleurs amis lui ont causé plus de peine que de joie. Au ciel de son àme la sérénité n'a jamais paru, et qui le connaît bien ne peut s'empêcher de le prendre en pitié. 11 semble avoir été créé pour souIVrir el pour faire souffrir. Au fond de ses colères les plus terribles, il y a toujours des larmes : car il n'est point capable de s'oublier un seul instant, de sortir de lui-même, de ne plus s'attendrir sur l'incomparable misère de son pauvre moi.
La publication des J.tHtrfs a Montalcuibrrt, venant augmenter d'un volume le recueil des correspondances déjà connues, ne modifiera pas sensiblement l'opinion qu'on avait des amitiés de Lamennais. De toutes ces conlidences. il s'en faut d'ailleurs qu'il sorte grandi. Dans les autres, ce qu'il aime, c'est encore et toujours lui-même. Ses amis doivent être comme un miroir fidèle 011 il aime à se contempler, ses idées surtout, dont il est si fier, et qu'il faut accepter les yeux fermés, sans jamais avoir la témérité de les regarder en face. Son amitié est jalouse, elle est ombrageuse, elle est tyrannique. 11 faut qu'on se donne à lui corps et àme, sans réserve aucune. S'il aime ^[ontalembert plus que tous les autres, c'est que, du premier coup, il a réussi à le prendre tout entier. Mais à Lacordaire, aux beaux jours cependant de leur amitié, il ne pardonne pas d'avoir certains côtés de l'âme qui ne s'ouvraient jamais. Quand viendra l'heure de la débâcle, il tentera vainement de conserver un peu de son cu;ur à ceux qui désormais lui refusent leur intelligence. Ce compromis, qu'il désire secrètement, il n'a pas le courage de s'y résoudre : c'eût été, pour son incorrigible amourpropre, un trop lourd sacrifice. Il ne savait pas accepter d'aumônes. Les uns après les autres, il éloigna ses amis, et renon(,'a à ce qui avait été, jusqu'alors, la meilleure partie de lui-même. Il voulut oublier qu'il leur devait, pour le moins, une bonne partie de sa gloire.
Car les amis de Lamennais l'ont grandi autant, sinon plus, qu'il les a grandis lui-même. Lacordaire, Ventura, Montalemberl, Herryer. l»io. Cerbet, Combalot, Uohrbacher, d'Al/on...
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que d'autres encore, car la liste en est longue, lesquels ont brillé d'un éclat très pur à l'horizon du siècle, sans compter les modestes, comme ce Benoît d'Azy. dont on ne faisait encore que soupçonner, avant la publication de M. Laveille, la noble figure et la grande âme (i) ! Ce sont eux, les amis de la période glorieuse, qui vont gagner à la publication de ces correspondances inédites, à mesure que les convenances permettront de les faire connaître. Et celui qui apparaîtra de plus en plus amoindri, malgré la supériorité incontestable de son génie, ce sera toujours ce pauvre Lamennais qu'une incorrigible sympathie s'obstine à nous faire rêver comme ayant été le plus grand. Ne furent-ils pas les vrais maîtres, en somme, ces disciples, dont plusieurs commençaient à peine à compter parmi les jeunes hommes? C'est précisément parce qu'il le sentait trop bien que leur férule, si douce qu'elle voulût être, lui parut très vite insupportable.
Il écrit à Montalembert, à propos du pieux abbé Gombalot : « Je ne l'ai point choisi pour pédagogue, et je ne ratifie nullement l'espèce de mission qu'il lui a plu de se donner lui-même à cet égard. » La plainte est ici très douce. Elle ne donne guère l'impression des incroyables fureurs où la plume de Lamennais s'oubliait trop souvent. Car ses haines sont vraiment effroyables dans la farouche explosion de sa correspondance intime. Peut-être faut-il s'exercer quelquefois à détester franchement les hommes. Mais il en est qui devraient nous rester toujours sacrés, ceux-là, du moins, qu'un jour nous avons aimés (2).
(1) La Quinzaine a publiù les plus intéressantes de ces lettres en juillet et août
(2) Suivre, à ce point de vue, rhistoiro des relations de Lamennais avec un de ses plus anciens amis, M-r Brûlé. (Les Leltres de Lamennais à M'J'' Brûlé ont été publiées, depuis longtemps déjà, par M. de la Gournerik. — Le recueil des Lettres à Montalembert contient, à ce sujet, deux lettres intéressantes, du -i et du 14 février 1846. i Au premier volume de la Correspondance, publiée il y a près de quarante ans par M. E de Forgues, à lire également, avec une lettre de Msr Brute lui même, admira le, diron<-nous, cependant que d'autres l'ont dite ridicule (Cf. lib. cit. II, page 457), deux lettres de Lamennais au même. La seconde surtout est effrayante de haine concentrée. Et j'y note cependant cette restriction de Lamennais : « Le ugement que vous m'avez forcé de porter de vous serait plus sévère encore, si la raison calme ne tenait compte de ce qu'il y a d'exceptionnel en vous. » Lamennais d'ordinaire y mettait moins de formes. A propos de son évéque,
Lacordairo a écrit quelque part « qu'il slionorerait à jamais de la i-fSsistance qu'il a opposée, malheureusement seul, à un homme qui s'est perdu, parce que ses amis ont été fascinés par sa gloire et l'ont adoré à genoux ». — D'autres que lui cependant, avec autant de générosité, et peut-être plus de sagesse, ont tenu un rôle analogue. Dans son premier volume, le P. Lecanuet a publié quelques-unes des lettres de Montalembert dont nous retrouvons, dans la correspondance de Lamennais, un écho alTaibli. Elles sont d'une beauté souveraine, courageuses, d'une prudence consommée et d'une impeccable orthodoxie, remplies encore de ce je ne sais quoi qui vient du cœur et nous remue jusqu'au plus profond des entrailles : on ne dira pas d'elles qu'elles ont causé en quelque manière la défection de Lamennais. Cet homme a eu vraiment toutes les fortunes, môme les plus rares. jNon,Lacordaire n'a pas été le seul à tenter le sauvetage de ses croyances et de son sacerdoce, en essayant de le sortir de lui-même et de lui prouver, par sa résistance, qu'il n'était pas encore le centre du monde. D'autres Font essayé, avant lui, peut-être mieux que lui, et ce n'est que justice de le rappeler (1).
Je note à peine, dans la totalité des lettres publiées jusqu'ici, celle d'un jeune correspondant de Rome qui lui conseille la résistance. Tous ses amis, au contraire, le supplient de garder le silence, ceux-là même, comme Montalembert. qui, très résolus à continuer de penser avec lui, sont non moins décidés, puisque Rome le demande, à ne plus le faire tout haut.
En vain les accuse-t-on d'avoir manqué de prévoyance. Au début de la crise, la discipline, bien plus que le dogme, était
M"' de Lcsqiien, il déplore ;ivec fureur « les stupiditrs qui se si»nt logées runime d'elles-uiéuies sous le crâne épiscopal de riioinnie sans esprit et sans àuie à qui ce malheureux diocèse est livré. » (Jil juillet 1833.) A propos de ranhevêque de Lyon : « Quelle infâme rare qu'une partie du clergé de notre temps 1 » Pour llooïe, " c'est le pays de la haine, de la haine basse qui marche dans roml)re et blesse en .se cachant ».
(1) Je le dis d'autant plus rapidemenf que Montalembert, si j'en juge par levobime du P. Lecanuct, n'a pas toujours été pour Lacordairc d'une parfaite justice. Il est vrai que Montalembert ne comprenait guère la iléinocrnlic, étant resté grand seigneur justpiau bout des ongles, alors qu'on pourrait presque déplorer que l^acordaire ne le soit pas assez devenu, .le regrette que \c Joitnitil intii/n- de Montalembert trahisse la crainte excessive qu'il éprouvait à certaines heures di' voir Lacordairc finir lomme Lamennais. (Cf. Lecanuet, tome II, page 397, note 2.)
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en jeu. Exception faite pour certaines imaginations philosophiques, peu dangereuses d'ailleurs, jusqu'au moment où il tente de les transformer en machine de guerre contre les dogmes essentiels de la foi, Lamennais, dans son œuvre politique et religieuse, n'a mis en avant que des idées très généreuses auxquelles nous sommes presque fiers, aujourd'hui, d'avoir le droit de nous rallier ouvertement. On ne lui demandait que d'aller un peu moins vite. Montalembert Favait bien compris et, loin d'arrêter Lamennais par des conseils intempestifs, il ne cherche qu'à le calmer ; il irait presque jusqu'à le louer de la résistance de sa raison, car il n'est pas convaincu que leurs idées, en théorie, ne sont pas souverainement raisonnables. Mais, en fait, il est nécessaire de ne plus les soutenir ouvertement. Il le prouve avec une logique souveraine, il le demande avec prières, avec larmes. — En vain Lamennais essaie de se dérober à des supplications aussi pressantes. « Nul ne sait ce que je pense, écrit-il, et nul n'a droit démettre ses conjectures à la place de mes aveux. » Mais il se flatte inutilement de tromper son jeune ami qui lisait, depuis longtemps, dans son âme troublée, malgré de vaines tentatives pour se dérober à son affectueuse perspicacité. 11 le lui dit. Lamennais, alors, de s'irriter, mais encore timidement, car Montalembert lui en impose, malgré tout, par la sérénité de son jugement; mais il l'assure, <( qu'il cessera entièrement de parler des choses qui le concernent ». Que pouvaient être des lettres où Lamennais ne s'intéresserait qu'aux affaires des autres! — 11 s'y essaya, cependant, par habitude et besoin de confidences et d'amitiés.
On suit avec un intérêt poignant, dans les lettres à Montalembert, l'agonie douloureuse de cette amitié qui semble déjà très lointaine et dont on ne saisit plus que des échos gémissants. Depuis longtemps elle était irrévocablement condamnée. Lamennais ne l'avait-il pas pressenti, dès l'année 4833, lorsqu'il écrivait, trois années avant la catastrophe finale : « Je renonce à tout ce qui a rempli ma vie antérieure. J'essaierai, quoique bien sur le tard, d'en commencer une nouvelle... Nous nous rejoindrons, j'espère, là-haut, mais nous marcherons par deux voies sur terre. » Pendant près de trois années, cependant, avec une patience et une délicatesse maternelles, Montalembert
Gl LA QUINZAINE
essaie de sauvegarder, dans celte âme ulcérée et dolente, quelques-uns de ces liens par lesquels ils avaient semblé, jadis, être si intimement unis. Malgré lui, comme d'fux-momes, ils s'étaient lentement détachés. Lamennais, le premier, osa s'en apercevoir. Il l'avoue dans une lettre. « Je ne veux associer personne à mes destinées futures, quelles qu'elles soient. » Peut-être eût-il fait une exception en faveur de Montalembert, s'il n'avait deviné, par avance, que l'honnêteté de son àme ne lui permettrait pas une compromission de ce genre. « C'est un caractère généreux que Montalembert; il sait ce que c'est que de se dévouer; seulement il est fanatique... mais il l'est de bonne foi. »
Pendant près d'un quart de siècle Lamennais vécut encore, sombre, le cœur toujours saignant, dans une solitude farouche. Quelques-uns de ses amis tentèrent cependant de lui rester fidèles. Il les repoussa. Mais à son lit de mort, malgré des ordres formels, il eut la suprême douleur de voir accourir, près de sa touche désespérée, plusieurs de ses disciples, autrefois tendrement aimés, qui malgré tout, malgré lui, avaient conservé, pour le maître d'autrefois, quelque chose de l'ancienne tendresse.
Montalembert ne fut pas de ceux-là. Pourquoi? — Serait-ce que les grands intérêts de la vie l'avaient rendu inhabile à s'intéresser aux aventures humiliées d'un ami de jeunesse ? Faut-il l'accuser d'indifférence ou d'oubli? Ou bien supposer que l'intransigeance de sa foi ne lui permettait plus d'approcher de trop près un misérable apostat? Il doit y avoir d'autres raisons. Si Montalembert n'a pas tenté de sauver Lamennais, c'est sans doute qu'il se devait à lui-même, et aux autres, de ne plus , même s'y essayer.
On n'a pas tout dit sur Lamennais et il resterait à sonder le fond de son cœur pour savoir s'il y a des abîmes devant lesquels, par conscience ou pudeur, finalement il a reculé.
Mais à quoi bon ! Le mieux sera, sans doute, avec Montalembert, de chercher à l'oublier.
J.-G. BROUSSOLLE.