CHAPITRE XIV
La paix ardemment désirée par la colonie. — Voyage de Bougainville en France. — Il obtient beaucoup de promesses de la cour et peu de secours.
La prise de Louisbourg et du fort Frontenac, l'occupation de la vallée de l'Obio par l'armée anglaise, enlevaient à nos troupes tous les avantages conquis par la victoire de Carillon. Redoutables et grands, les défenseurs de la patrie française devenaient, par l'inertie de leur gouvernement, faibles et plus impuissants que jamais. Les sauvages qui suivaient avec enthousiasme la bonne fortune de nos armes, et qui jusqu'à ce moment nous avaient juges supérieurs aux Anglais par la bravoure, le courage de nos soldats, le savoir et l'habileté de nos chefs, commencèrent à abandonner notre alliance et se laissèrent séduire par les promesses et les riches présents de nos adversaires. Leur docilité à nous suivre fit complètement défaut. Le plus grand nombre passa du coté des Anglais. Quelques-uns
nous restèrent fidèles grâce à Montcalm, qui profita encore de l'ascendant qu'il avait sur eux. Mais le mécontentement était général chez eux, et ils sentaient que notre domination allait s'affaiblissant tous les jours.
Plus que jamais l'occasion était favorable pour conclure la paix avec l'Angleterre. La situation nous l'imposait, et la prudence, le désir de conserver notre colonie, nous faisaient un devoir de la demander.
En France, où l'on ne recevait que défaites sur défaites, en Allemagne , aux Antilles, aux Indes, au Sénégal, et où la joie avec laquelle on avait accueilli la victoire de Carillon n'était pas encore dissipée , on jugeait la situation meilleure que le tableau que MM. Doreil, Bougainville , Montcalm et le gouverneur en faisaient au ministre de la marine. On s'illusionnait complètement sur l'état du Canada.
En présence des nouveaux dangers qui venaient de surgir, Montcalm abandonnait son idée de retourner en France. Son grand cœur se redressait, son âme grandissait et son patriotisme éclatait tout entier. Son bras était de nouveau au service de sa patrie; semblable au lion que l'on attaque, il se disposait à terrasser ses adversaires et à défendre la
— i^9 — colonie. Mais, malgré son vif désir de sauver le Canada contre l'invasion anglaise, il ne craignait pas de dépeindre au ministre, le Ier septembre 1738, sous son vrai jour l'état de la colonie. « La situation de la Nouvelle-France est des plus critiques, écrivait-il, si la paix ne vient pas au secours. Les Anglais réunissent avec les troupes de leurs colonies mieux de cinquante mille hommes; nonobstant l'entreprise de Louisboûrg, ils en ont eu trente mille qui ont agi cette campagne vis-à-vis le Canada. Qu'opposer à cela? huit bataillons qui font trois mille deux cents hommes; le reste, troupes de colonie, dont mille deux cents seulement en campagne, le surplus à Québec, Montréal, la Belle- Rivière, pays d'en haut ; puis les Canadiens ; il n'y en a eu cette année en campagne qu'environ mille deux cents. »
Et M. Dorcil de son coté écrivait plusieurs lettres au ministre. Dans toutes il réclamait à grands cris la paix si nécessaire, si indispensable à la sécurité et à la conservation de la colonie. Il n'était pas jusqu'à Bigot lui-même qui ne demandât la paix; mais il suppliait le ministre de vouloir bien lui permettre de rester encore au Canada pour servir le roi.
Pendant que M. Doreil se ruinait , pendant que Montcalm s'endettait et assurait le roi de son dévouement tout entier, ce fripon ne demandait qu'à vivre dans l'opulence et à achever sa fortune déjà commencée et considérablement grossie par ses rapines.
Pauvre Canada ! que de monstruosités il vit se commettre dans son sein; que de vols manifestes, que de hontes , que d'opprobres !
Comme les années précédentes, un hiver rigoureux arriva dans la colonie. Les terres, laissées incultes, n'avaient point donné de récoltes, et il fallait cependant se nourrir. Les soldats, sans cesse sous les armes, avaient besoin de nourriture. Les colons, qui faisaient partie de la milice et qui eussent préféré cultiver leurs champs, voyaient leurs provisions s'écouler rapidement. La famine était encore imminente en 1739, et les vivres demandés n'arrivaientpas. Le pain valait 8 sols la livre, le bœuf 20, le veau 25, le mouton autant. Un chou coûtait 20 sols. Une douzaine d'œufs, 5osols. Une livre de beurre s'élevait au prix fabuleux de f\o sols. Les bœufs de labour servaient de nourriture. C'est dire que l'on pensait peu aux travaux agricoles pour Tété suivant !
Montcalm, voyant ses doléances restées dans l'oubli , engagea vivement Bougainville fatigué à partir pour la France, afin de ranimer par sa présence le patriotisme endormi et d'obtenir aussi des secours en faisant un tableau exact de la colonie. M. Doreil, commissaire des guerres au Canada, raccompagna (i). Tous deux désiraient ardemment obtenir ce que leur clief réclamait dans l'intérêt de la colonie. Arrivés en France, ils furent présentés au ministre et au roi. De Bougainville, reçu le 8 avril à Versailles par Louis XV, lui exposa la véritable situation du Canada, et, à l'aide des plans qu'il avait apportés, il fit entrevoir à ce4 monarque l'avenir de la colonie américaine, si l'on ne parvenait à empêcher les Anglais d'assiéger Québec. Bougainville lit justice des calomnies et des attaques dont son chef avait été l'objet. Il apprit également au roi et à ses ministres que plusieurs dépêches avaient été interceptées ou arrêtées au bureau de la marine. Il tint essentiellement à ce que Ton vît de quel coté étaient les torts dans cette rivalité entre Montcalm d'une part, et de Yaudreuil, Bigot et consorts de l'autre. Désormais on ne pouvait douter
(1) Novembre 1758.
des rapports sincères et complets que MM. Doreil, Montcahn et Bougainville avaient écrits au ministre. On ouvrit enfin les yeux sur la colonie, et, malgré le mauvais vouloir du ministre de la marine Berryer, qui fit à Bougainville la réponse que Ton sait, la cour se montra généralement favorable à la cause américaine soutenue et défendue par Montcalm et ses officiers. M. de Belle-Isle écrivit à Montcalm pour lui dire la confiance que le roi mettait en lui. On couvrit Montcalm de fleurs , on lui prodigua toutes les félicitations, tous les encouragements, qu'il avait d'ailleurs bien mérités, et on le pria de continuer à défendre la colonie mourante.
En résumé, la mission de Bougainville et de Doreil valut au Canada dix-sept bâtiments ebargés de vivres et de munitions et trois cent vingt-six recrues.
Tels sont les secours que la cour, désireuse de conserver l'influence française en Amérique , envoyait à notre colonie. Bougainville revint pour reprendre sa place aux cotés de son vaillant général et participer à l'effort suprême tenté par la colonie.
Et Montcalm écrivait encore à sa mère, à sa femme, pour les consoler sur son état, les initiant à ses fatigues, à ses occupations et faisant miroiter à leurs yeux son retour. Hélas ! il ne se dissimulait
pas en janvier 1709 qu'il ne reverrait plus laFrance, celui qui lui avait tout sacrifié, patrie, famille, richesses et qui ne devait pas tarder à verser pour elle jusqu'à la dernière goutte de son sang!
Ce ne sont pas les Bigot et autres qui prendront en main la défense du Canada, qui rassembleront les dernières forces de cette colonie abandonnée pour tenter le coup final : tel le naufragé, sur le point de sombrer, se cramponne aux dernières épaves du navire qui le porta si longtemps, tel Montcalm se liait, d'une façon plus étroite que par le passé, à cette colonie qu'il aimait profondément, qu'il avait défendue et qu'il voulait encore défendre et
sauver !
La misère qui sévissait jetait tout le monde dans une gène extrême. Les officiers ne pouvaient suffire à leurs besoins. Ils vivaient d'expédients. Les héros de Carillon se disputaient entre eux les lambeaux d'un uniforme usé pour se garantir du froid, et Bigot, qui thésaurisait toujours, refusait de payer à nos soldats de modestes sommes fixées par Montcalm. Que de traits touchants d'abnégation ne vit-on pas dans la Nouvelle-France à ce momentlà î Que d'exemples de fraternelle charité furent mis sous les yeux de notre héros, exemples qu'il
fui le premier à pratiquer et qu'il encouragea toujours!
Mais l'hiver terrible disparaît avec les cruelles douleurs qu'il a apportées. La belle saison arrive sans que le Canada se trouve, au point de vue militaire, dans une situation meilleure. Bougainville n'a pu amener de France qu'un nombre dérisoire d'hommes, qui, joints à toutes les forces réunies de la colonie, forment un effectif de 10,000 soldats, en y comprenant les milices, sauvages et Canadiens. Que faire contre ce rempart anglais qui est formé de 80,000 hommes sous les ordres de William Pitt et des valeureux chefs qu'il a choisis pour conquérir le Canada? Le moment est suprême pour notre colonie. La lutte terrible qu'elle va livrer sera certainement la dernière , et de tous les points de son territoire viendront quelques dévoués patriotes combattre pour elle sous le drapeau de la France. Le gouvernement, de la métropole, eu refusant tout secours, en ne voulant pas s'imposer de légers sacrifices qui eussent suffi à grossir notre effectif, commit une faute énorme, irréparable. L'exposé des faits qui va suivre le démontre suffisamment, et le lecteur comprendra combien nous avions raison d'être indigné contre la cour, qui ne fit jamais rien
pour la Nouvelle-France, et qui cependant ne se privait d'aucune fête, d'aucun plaisir. Il est écrit que les honnêtes gens mourront toujours à la peine, et que les fripons, les viveurs, se prélasseront dans le luxe et le bien-être!