CHAPITRE XVI
Capitulation de Québec. — Vains efforts du courageux de Lévis. — Retraite des Français. — Effondrement de la colonie française. — Noble conduite des compagnons de Montcalm.
Après la mort de Montcalm, les troupes françaises se retirèrent à Jacques-Cartier, où de Lévis prit le commandement en chef. En l'absence de Bougainville et de Lévis, dignes émules de Montcalm, officiers d'un rare mérite et d'un dévouement à toute épreuve, le gouvernement de Québec restait aux mains de gens incapables et impuissants pour organiser la défense de cette place . Une garnison de 1,760 hommes, composée en partie de miliciens, y fut maintenue. M. de Ramezay, créature de M. de Vaudreuil, homme faible et privé de toute initiative, fut appelé au périlleux honneur de la commander et de diriger les préparatifs du siège. De graves mécontentements s'élevèrent bientôt dans la ville. Les miliciens manifestèrent leur refus de
combattre. Les habitants, qui manquaient de vivres, poussaient le gouverneur à la capitulation. M. de Vaudreuil, qui aurait dû s'efforcer de relever les courages abattus, redresser les défaillances passagères et soutenir de son autorité le commandant de la place, conseilla au contraire à ce dernier de se rendre à bref délai. Le 18 septembre, M. de Ramezay arbora le pavillon blanc et capitula sans livrer de bataille, sans tenter le dernier effort des patriotes désespérés. Les Anglais, qui se disposaient à faire le siège de Québec, furent étonnés et ravis de cette capitulation inespérée.
Le lendemain de ce jour néfaste pour nos armes, jour de lâcheté et de trahison ou Ton vit un chef de troupes céder avec complaisance aux mécontentements de quelques miliciens indisciplinés, un gouverneur français conseiller la capitulation d'une ville défendue par des fortifications, de Lévis marchait sur Québec pour la secourir et la protéger contre l'attaque de l'ennemi. C'était trop tard! Les événements conspiraient contre nous, et l'incapacité d'un officier, la lâcheté d'un gouverneur ne faisaient qu'aggraver une situation déjà mauvaise par elle-même.
Qu'il est regrettable que le brave de Lévis n'ait
pu arriver à temps ! Qui sait ce qu'il fût advenu du Canada, si cet officier dévoué avait pu prendre possession de Québec le 18, avant la capitulation? Evidemment il aurait organisé la défense, résisté aux coups de l'ennemi pendant un certain temps; peut-être même, aurait-il culbuté les Anglais! Nos faibles troupes se seraient encore couvertes de gloire et, par leur courageuse résistance, elles auraient appris aux Anglais que tout n'était pas mort avec Montcalm. Les habitants encouragés, les miliciens satisfaits par cette résistance, le Canada tout entier renaissait à l'espérance de meilleurs jours. Tout cela ne devait pas se produire. Le destin avait marqué le jour de mort pour notre pauvre et malheureuse colonie ! Privés des ressources nécessaires à l'existence, sans habitations, errants dans la campagne ravagée, pillée, en proie à la misère, aux maladies de toute sorte, les Canadiens souffraient horriblement.
Partout la guerre avait semé la désolation, la famine et la terreur. Officiers et soldats s'étaient battus avec rage sous les ordres de Montcalm et de Bourlamaque. Quelques poignées de Français avaient suffi pour faire trembler des milliers d'Anglais bien disciplinés et bien armés. Mais partout
la quantité avait tué la qualité. Et, malgré le dénuement extrême dans lequel on se trouvait, malgré la famine et la misère qui sévissaient avec intensité, malgré les nombreuses défaites que notre armée avait essuyées sur tout le territoire canadien, de Lévis et de Bourlamaque organisaient encore la lutte, préparaient la résistance et rêvaient de s'emparer de Québec. C'était beaucoup oser évidemment ; mais à quoi n'arrive pas l'homme audacieux et dévoué, le soldat décidé à tout entreprendre? De Lévis rassembla ses troupes à Montréal durant l'hiver de l'année 1760. 5, 000 soldats, comprenant des réguliers, des miliciens, des Acadiens et des sauvages, furent armés et équipés tant bien que mal. On les habitua aux privations de toute sorte, aux exercices de guerre. Leur courage fut mis à toutes les épreuves et leur patriotisme eut à subir beaucoup de déboires.
Le 28 avril, de Lévis parut devant Québec avec ses troupes, et livra bataille au générai Murray sur le plateau d'Abraham, témoin naguère des exploits et de la mort glorieuse de Montcalm et de Wolfe. La mêlée fut terrible, le combat opiniâtre et sanglant. Nos grenadiers succombèrent presque tous sous la mitraille ennemie. Nos soldats résistèrent
longtemps au feu de l'artillerie anglaise et mirent en déroute les troupes du général Murray. M. de Bourlamaque fît culbuter les Anglais à coups de baïonnette , cette arme si terrible dans les mains des soldats français. L'armée anglaise se retira à Québec, qu'essaya de prendre de Lé vis, le 1 1 mai suivant. Le 16, après une lutte acharnée et inégale pour nos armes, les Français se retirèrent à Montréal, abandonnant le siège de Québec. De Lévis organisa alors la défense de cette ville et résolut de résister, le plus longtemps possible, aux 20,000 Anglais qui n'allaient pas tarder à l'assiéger, et à leur formidable et puissante artillerie. Les fortifications de Montréal étaient dérisoires et à peu près nulles, mais l'énergie de ses défenseurs n'avait pas de bornes. De Lévis animait ses soldats des plus viriles espérances et faisait partager à ses troupes son patriotisme ardent et son courage à toute épreuve.
Mais pendant que cet officier travaillait au salut du Canada et cherchait à réunir les épaves de ce grand vaisseau à moitié englouti dans les flots anglais, un homme conseillait la capitulation de Montréal et semblait désirer ainsi la perte de la colonie. Cet homme, en qui s'incarnèrent toujours la faiblesse, l'incapacité et l'inertie, était le gouverneur
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M. de Vaudreuil. Fort de l'approbation qu'il avait obtenue des membres importants de la colonie, réunis dans un conseil de guerre, et croyant à la loyauté et aux promesses du général Amherst, il demanda et obtint la capitulation. De Lévis protesta et refusa énergiquement de se soumettre à cet acte de lâcheté. Le 8 septembre 1760, le Canada tombait définitivement aux mains des Anglais. La colonie changeait de maître, son territoire d'habitants. Les braves défenseurs de la Nouvelle-France, ceux qui avaient juré de s'ensevelir sous ses ruines, fuyaient cette colonie perdue qu'ils avaient tant aimée et pour laquelle ils avaient souffert et lutté très longtemps.
De Lévis se refusait à ce marché odieux proposé par M. de Vaudreuil, et se retirait à l'île de Sainte-Hélène avec 2,200 hommes qui lui restèrent fidèles. Ainsi, pour éviter aux habitants de Montréal les horreurs d'un siège, il fallait capituler honteusement, subir le joug lourd et pesant des Anglais; abandonner Québec, Montréal, le Canada tout entier; rendre anglaise une colonie qui ne cessait de manifester son patriotisme pour la France, qui donnait chaque jour de nouvelles preuves de cet amour ardent qu'elle professa toujours et qu'elle
professe encore pour nous. Il est temps enfin de se demander à qui incombent les responsabilités et de désigner les coupables! Avant de terminer cette biographie, nous tenons à énumérer certains griefs adressés à Montcalm par les inhabiles et les incapables qui gouvernèrent la colonie, par les gens véreux et les pillards qui ruinèrent sa richesse commerciale et industrielle, qui l'affamèrent avec intention et la mirent dans l'incapacité de supporter une lutte toujours inégale, toujours opiniâtre. C'est avec douleur que nous aborderons ces considérations dernières qui clôtureront notre récit, et que nous dégagerons de toutes ces machinations, ourdies contre ce qu'il y eut de plus noble, de plus viril, de plus patriote dans la colonie, par ce qu'il y eut de plus bas, de plus mesquin, de plus fourbe, la mâle et grande figure de Montcalm , ce martyr immolé sur le champ de bataille, ce héros qui succomba avec courage et qui ne survécut pas à la défaite de l'armée française et à la ruine du Canada (i). S'il eût vécu, il est certain que la Nouvelle- Ci) L'historien américain Bancroft a tracé un portrait admirable de Montcalm que nous tenons à reproduire :
« Infatigable au travail, juste, désintéressé, toujours rempli « d'espérance et quelquefois jusqu'à la témérité, sage dans les « conseils, actif dans l'action, c'était une source continuellement
France ne serait pas devenue anglaise. Montcalm vivant aurait défendu Québec, Montréal et le Canada tout entier. On aurait eu beau lutter contre lui avec des troupes supérieures, avec des parcs d'artillerie abondants, on ne fût jamais arrivé à vaincre son patriotisme. Cet homme de génie, ce patriote expérimenté, aurait trouvé des moyens de résistance inespérés et de nature à prolonger longtemps encore Pagonie de la colonie. Mais avec sa mort tout s'est écroulé, tout a sombré, malgré le pilote habile incarné dans la personne de M. de Lévis. Et d'ailleurs le Canada pouvait-il survivre à la mort de Montcalm, lorsqu'il avait contre lui les Anglais et le gouvernement français qui l'abandonnait complètement ?
« jaillissante de hardis projets. Sa carrière au Canada fut une « inexorable destinée. Il supportait avec une égale patience la « faim et le froid, les veilles et les fatigues. Plein de sollicitude « pour ses soldats, il ne pensait pas à lui. Souvent il apprit aux « sauvages américains à s'oublier et à tout souffrir, et, au milieu « d'une corruption générale, il ne chercha jamais que l'intérêt de « la colonie. »