CHAPITRE V
Le Canada. — Premiers établissements français. — Fondation de Québec. — Lutte contre les Anglais.
Avant de signaler les exploits de Montcalm au Canada et de faire connaître au lecteur les premières victoires que nos armées remportèrent sous ses ordres, il est, croyons-nous, indispensable d'indiquer, de la façon la plus sommaire, ce qu'était en l'année 1^56 cette contrée américaine dans laquelle la France luttait si énergiquement. Beaucoup d'historiens et de géographes ont décrit, mieux que nous ne pourrions le faire, cette terre autrefois française. Il est donc inutile de répéter ce qu'ils ont dit sur les premiers établissements fondés au Canada. Que la découverte de ce pays soit due au Vénitien Cabot, ou qu'elle revienne véritablement à Denys et à Verazzani, cela importe peu, à notre humble avis. Cependant nous nous croyons obligé, pour la clarté des faits qui vont suivre, d'esquisser à longs traits
les phases les plus importantes de la domination française avant l'arrivée de Montcalm au Canada .
Sous le règne de François Ier , certains explorateurs français , effrayés par le développement incessant que prenaient les colonies espagnoles dans l'Amérique, formèrent le projet d'y établir quelques comptoirs pour le commerce français. Le roi se prêta peu à celte combinaison et cette tentative, assurément très louable, échoua complètement.
Henri IV comprit mieux que son prédécesseur tous les avantages d'une colonie française dans le nouveau monde. Il accorda toute sa protection à Samuel de Champlain, qui explora le Canada, revint en France et fit valoir au roi les ressources immenses que le commerce pourrait en retirer, s'il s'y établissait. Des colons, encouragés par les discours et les récits de l'explorateur français, partirent, peu de temps après, pour cette terre lointaine, à laquelle on donna le nom de la Nouvelle-France (i).
L'élan était donné.
(1) L'excellent et magistral ouvrage de M. Dussieux : le Canada sous la domination française (1862, Paris), nous fournit beaucoup de renseignements sur la matière.
Une compagnie de Saint-Malo se fonda en 1604 en Acadie. Des établissements français se créèrent aussitôt sur les principaux points de cette terre américaine, et un village canadien, composé de quelques misérables cabanes de chaume, devint la capitale de la nouvelle colonie française et le centre du commerce. Ce fut Québec (1608).
La Nouvelle-France prit subitement un vif essor. Le commerce des fourrures, assurément très abondant et très lucratif, contribua beaucoup à établir des relations directes et fréquentes entre cette partie de F Amérique et l'Europe entière. Le cardinal de Richelieu , avec sa perspicacité ordinaire, devina toutes les richesses que renfermait le Canada et comprit quelle nécessité urgente il y avait pour la France à coloniser et à civiliser cet immense pays.
A cet effet il créa, en 1627, la compagnie de la Nouvelle-France, à laquelle il conféra des droits très avantageux en échange de certains devoirs à remplir. De Champlain se trouva naturellement à la tête de cette importante compagnie et employa toutes les ressources de son puissant génie pour son succès. On le nomma gouverneur du Canada. Nous ne voulons pas retracer la vie de ce grand
patriote, mais nous tenons à dire qu'il rendit des services incontestables à la colonie par sa douceur à l'égard des indigènes, par ses rapports bienveillants, par sa courtoisie envers tous les colons, et par son ardent patriotisme. Et cependant deCbamplain a été longtemps méconnu. Vous chercheriez en vain, lecteur, un souvenir de lui en France, vous ne le trouveriez pas. Aucune place ne porte son nom, aucune statue ne lui a été dressée. Mais il vit dans le cœur des Canadiens, qui ont conservé à la vieille patrie française leur amour et leur admiration. De Champlain a sa place marquée dans l'histoire de la Nouvelle-France, en lettres d'or, et dans ces pages immortelles la postérité apprendra qu'il fut un grand patriote et un grand homme : cela suffît à sa gloire. A mesure que la Nouvelle-France pro gressait, un ennemi séculaire et redoutable jalousait déjà dans l'ombre ses établissements commerciaux et les richesses de son sol. L'Angleterre s'inquiéta bientôt de nos progrès en Amérique et nous réclama l'Acadie. Puis, en pleine paix, elle brûla Port- Royal (i6i3) et, voyant que le gouvernement français restait impassible devant cet acte de férocité, en présence de cette violation flagrante de ses droits , elle essaya de s'emparer de Québec.
La ville fut défendue et sauvée, grâce à l'énergie de M. de Champlaiu qui refusa toute sommation et obligea l'ennemi de se retirer. Le coup fut paré cette fois; mais, à la deuxième passe, les Anglais s'emparèrent de Québec et se rendirent maîtres du Canada en 1629, favorisés par la trahison et la défection de plusieurs colons français que les fonctionnaires et les religieux avaient mécontentés et auxquels on voulait enlever certaines prérogatives inhérentes à leur qualité. De Champlaiu protesta énergiquement contre l'invasion anglaise et somma le cardinal de Richelieu de faire une démonstration navale en Amérique , et , s'il le fallait même, d'organiser une véritable expédition pour reconquérir le Canada. Le puissant ministre se rendit aux instances pressantes du gouverneur et obtint, en iG32, la rétrocession complète du Canada. La partie n'était que remise pour l'Angleterre.
Cet exemple , qui aurait dû servir et faire changer un état de choses tout à fait vicieux, fut, hélas! vite oublié. À partir de ce moment, le Canada subit diverses vicissitudes et devint le théâtre de longues luttes avec les diverses peuplades qui l'habitaient el que nous ne pouvions soumettre à notre domination. Les Anglais et les Hollandais se me-
laient en outre de la partie, et cherchaient à nous créer, à chaque instant, de nouvelles difficultés avec les sauvages du Canada. Il fallait combattre par tous les moyens possibles le flot toujours montant de la révolte et abattre les prétentions des Troquois menaçants. L'habileté, la persuasion ne pouvaient triompher de leur résistance, ni amener leur soumission. Et cependant , malgré les soulèvements multiples des Indiens et les difficultés nombreuses qu'elle rencontrait, la colonisation française étendait ses bienfaits dans ce vaste territoire.
La Nouvelle-France devenait une position militaire hérissée de défenses importantes. Les extrémités les plus reculées, les endroits les plus dangereux et les plus douteux pour notre sécurité et notre influence, étaient occupés par nos troupes et rendus inaccessibles aux attaques de l'ennemi. Nous serions arrivés certainement à la pacification complète de cette immense contrée, si une grave raison n'était venue renverser toutes les espérances conçues depuis de longues années et les rêves caressés par tous les habitants delà colonie. Le Canada possédait peu de Français et, malgré les appels nombreux adressés à diverses reprises à la métropole par le gouverneur, la colonie recevait rarement de nouvelles recrues. 11
était de toute nécessité, d'y établir sans retard des colons français qui en s'y installant prissent, en quelque sorte, l'engagement formel de vivre au Canada, d'en défricher le sol, de le faire produire, et de fonder en Amérique une postérité française. Ce fut l'œuvre de Colbert, œuvre louable, œuvre patriotique assurément, qui resta incomplète et ne porta pas tous les fruits qu'on pouvait en attendre.
A peu près tous les survivants du régiment de Carignan obtinrent de prendre leur congé, après leur brillante victoire remportée en Hongrie sur les Turcs en i644> a ta condition expresse qu'ils iraient habiter pour toujours le Canada. Les officiers obtinrent de véritables seigneuries, vastes domaines qu'ils administrèrent eux-mêmes, qu'ils firent défricher et sur lesquels ils fondèrent des familles françaises dont les glorieux descendants vivent encore. La meilleure noblesse d'épée eut des représentants et des rejetons qui s'établirent et vécurent définitivement en Amérique, où ils s'adonnèrent à la colonisation et participèrent, pour une large part, à la prospérité de la Nouvelle-France.
Ils étaient, à coup sûr, animés des plus louables intentions et du plus grand patriotisme, tous
ces héritiers des plus beaux, noms de la France monarchique. La fibre patriotique vibrait dans leur cœur. Exilés dans un nouveau monde, éloignés de leur patrie, ils reconstituaient leur pays d'origine au Canada, en conservant les mêmes usages, les mêmes goûts, le même dévouement, la même langue que dans la métropole qu'ils ne devaient plus revoir. Ils aimaient à se rappeler la mère patrie, cette fdle des dieux, cette terre nourricière de héros. Dans leurs réunions de famille, dans leurs conversations de tous les jours, leurs pensées s'envolaient sans cesse vers la France. Profondément pénétrés de la mission qu'ils accomplissaient au Canada et de l'œuvre vraiment nationale et patriotique à laquelle ils coopéraient tous, ils n'éprouvèrent jamais de découragements ni de regrets, et n'exhalèrent, au milieu des circonstances les plus graves et des dangers les plus sérieux, aucune plainte, aucune parole malveillante pour la patrie française qu'ils aimaient sincèrement et à laquelle ils restèrent toujours attachés.