CHAPITRE IV
Montcalm dans les assemblées civiles et militaires. — Ses vastes connaissances. -— Sa nomination de commandant des troupes en Amérique.
À partir de l’année 1749, Montcalm quitte la vie agitée des batailles, délaisse un peu le métier des armes et les occupations fatigantes et absorbantes du camp, se consacre entièrement à sa famille et prend soin de l’éducation de ses enfants. Dans la correspondance qu’il entretient avec sa femme , il est édifiant de voir la place immense que ses enfants occupent dans son affection. Cet homme de guerre si rude, si brave sous les armes, aime, à ses heures de repos, à caresser ces jeunes enfants qui sont pour lui les douceurs du présent et l’espérance de l'avenir. C’est pour eux et pour la patrie qu'il vit, qu'il combat, qu’il acquiert de la célébrité et qu’il brüle d’arriver à la gloire. Ce nom
qu'ils portent et qu’il leur a transmis est désormais inséparable de l’histoire militaire du pays. Noble
par son origine, il a reçu une consécration plus belle et plus glorieuse, la plus durable de toutes, celle, en un mot, qui permet à un inconnu, à un déshérité de la fortune, de prendre rang parmi les illustrations d’une nation guerrière, si, l’occasion aidant, il parvient à accomplir ces traits d’héroisme et de courage que l’histoire enregistre dans des pages immortelles pour l’honneur de son nom et pour notre gloire nationale.
Montcalm profite de son séjour à Montpellier, en 1750, pour siéger aux états du Languedoc et prendre une part très active à leurs délibérations. En 1955, il assiste aux états du Gévaudan, à Marvejols, en sa qualité de seigneur de Gabriac. Toujours actif et infatigable, Montcalm remplit tous ses devoirs et s’acquitte avec le plus grand soin et un zèle admirable de ses nombreuses fonctions. De temps en temps il s'échappe, pour quelques jours, et se soustrait aux honneurs des assemblées dans lesquelles il a accès, pour visiter son régiment, tantôt caserné à Limoges, tantôt dans d’autres villes. Les questions administratives ne lui font pas oublier les questions militaires, car il est appelé quelquefois à donner son avis sur des mesures de réforme militaire qui sont agitées au sein des assemblées
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Dans sa retraite, au milieu des siens, il se préoccupe de tout ce qui intéresse, de près ou de loin, l’armée française. La moindre amélioration apportée dans le service militaire attire son attention ; en un mot, il étudie et approfondit avec une violente passion toutes les questions militaires. Dans la vie calme et paisible du foyer conjugal, ce guerrier lettré reste le meilleur époux et le plus bienveillant père de famille. IL apprend à ses enfants à lire et à compendre ses auteurs favoris, ceux-là mêmes qui lui ont inculqué ce vif sentiment du devoir qui grandit de plus en plus avec les dangers qu'il court. Il essaye déjà de faire passer dans l’âme de son fils aîné cette flamme patriotique qui brûle et vivifie son cœur, il développe en lui cette vocation militaire qui est l’apanage de sa famille, et pour laquelle il a lui-même une si violente passion, nous pouvons dire un véritable culte. Et c’est dans ces longues réunions de famille, dans
ces causeries intimes, instructives et légères à la
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fois, que ce jeune enfant s’initie au métier des
armes en écoutant le récit des campagnes de son : père bien-aimé. Noble exemple, lecon éloquente, £ touchant épisode de la vie de Montcalm ! p En 1752, le seigneur de Candiac n'avait plus ; que deux fils et quatre filles. C’est dire qu'il avait q perdu en quelques années quatre enfants. Sa dou- pe leur avait augmenté à la mort de chacun d'eux, M F mais ceux qui lui restaient encore le dédomma- ! geaient largement de la perte des autres. Il avait p une véritable sollicitude pour sa nombreuse famille je et se préoccupait sans cesse de l'avenir de tous ses de
enfants. Sa fortune, quoique assez élevée, suffisait
à peine aux besoins de tous, mais il se moquait bien de la richesse, Pour lui, l’éducation véritable, celle qui se donne dans la vie intime et toute sentimentale de la famille, était la meilleure part qui devait incomber un jour à sa descendance.
Ses deux fils firent leurs études au collège des Jésuites à Paris, et accomplirent de rapides progrès sous l’œil vigilant de leur père. Montcalm sut toujours leur inspirer le goût de l'étude, les préparaut ainsi aux épreuves et aux lrttes de la vie. Sa femme, la marquise de Montcalm, s’occupa plus
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particulièrement de l’éducation de ses filles. La vieille marquise de Saint-Véran, qui ne quittait son château de Candiac que pour se rendre à Montpellier, aimait à recevoir, à caresser et à instruire ses petites-filles, qui lui rappelaient, par leur physique et leur imagination ardente, les traits du noble et courageux officier qui illustrait, à lui seul, toute sa famille.
Mais bientôt l’heure de la séparation sonnera pour notre héros. Il lui faudra quitter, et pour toujours cette fois, sa famille et abandonner sa terre de Candiac. Cette société de Montpellier dans laquelle des liens étroits le retiennent et où il occupe une place si grande, les nombreux amis de Nîmes et de Vauvert, avec lesquels il a passé des mois entiers en partageant leurs goûts, leur existence, tout, en un mot, va être bientôt perdu pour lui et réduit à l’état de souvenir.
Le devoir, ce mot sublime, se dresse devant lui. L'avenir est sombre, indécis, mais glorieux et superbe. La France mutilée a besoin de son bras. Une colonie mourante, dont un ennemi impitoyable et rapace nous dispute les précieux lambeaux, ré-
clame son génie militaire, son patriotisme et son courage. Montcalm est choisi par la cour de Ver-
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sailles pour défendre le Canada, cette terre lointaine d’où arrivent les nouvelles les plus sinistres et les plus alarmantes.
Un pareil choix ne doit point surprendre, malgré la jeunesse de celui qui en était gratifié. Le ministre d’Argenson connaissait depuis longtemps la valeur militaire de Montcalm, il avait appris les actions d'éclat qu'il avait maintes fois accomplies, et il n’ignorait pas de quelles marques d’affection ses soldats et ses chefs l’honoraient ; aussi pensa-t-il, au moment où un coup décisif allait être porté en Amérique, à en confier l'exécution à ce jeune officier qui entrait déjà dans la gloire.
Le 19 novembre 1755, au moment de quitter Paris pour se rendre dans le midi de la France, Montcalm était allé le voir et s'était entretenu avec lui des nouvelles récentes venues du Canada, de la situation difficile que la défaite du baron Dieskau venait subitement de créer à la colonie française. Les courtes heures qui l'avaient rapproché d’un ministre aussi clairvoyant avaient suffi pour faire valoir ses hautes connaissances et gagner la sympathie de d’Argenson.
À peine arrivé dans sa terre de Candiac, Montcalm fut rappelé à Versailles par une lettre officielle
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du ministre. Nous détachons les phrases les plus
importantes de ce document.
A Versailles, 25 janvier 1756, à minuit.
« Peut-être ne vous attendiez-vous plus, Monsieur, à recevoir de mes nouvelles au sujet de la conversation que j'ai eue avec vous le jour que vous m'êtes venu dire adieu (c’était le 19 novembre), à Paris. Je n'ai cependant pas perdu un instant de vue, depuis ce temps-là, l'ouverture que je vous ai faite alors, et c’estavecle plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. Le roi a donc déterminé sur vous son choix pour vous charger du commandement de ses troupes dans l'Amérique septentrionale, et il vous honorera à votre départ du grade de maréehal de camp.
Mais ce qui vous sera encore plus sensible, c’est que Sa Majesté vous accordera en même temps, pour M. votre fils, l'agrément de votre régiment. C’est un avancement un peu différent de celui de capitaine que vous désiriez avec tant d’empressement pour lui, et il faut convenir que ce ne sera pas lui qui gagnera le moins au mar-
ché. Vous n’avez pas, au surplus, un instant à 2,
« perdre pour venir remercier le roi de ses grâces 1 a
« et de la distinction qu'il fait de vous. L’applau- M n
« dissement que vous en recevrez de la part du 1 n
| « public ajoute encore à la satisfaction que vous ! Il | « devez en avoir, elc., etc. Î él Signé : D'ARGENSON. : k
Dès la réception de cette missive, Montcalm se ; é
rendit à Versailles, où il n’arriva qu’à la fin du ! ce
mois de février. Les préparatifs nécessités par la M d
nouvelle expédition étaient hâtés avec une certaine frénésie, car la cour comme la ville ne s’occupaient que du Canada. Le roi lui-même avait été ému 4 par les revers que ses troupes y avaient éprouvés. 4 Sa Majesté daignait jeter les yeux sur cette lointaine colonie et s’occuper de ses intérêts. Elle ne tarda pas, hélas! à la laisser à son malheureux sort et à l'oublier complètement,
Montcalm avait quitté sa femme, sa mère la vieille marquise de Saint-Véran, avec une certaine émotion, mais aussi avec une grande espérance, celle de les revoir un jour, après s'être couvert de gloire devant l’ennemi. fllusions du soldat qui escompte sur le lendemain et qui ne pense pas assez
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aux chances de la guerre! Durant son voyage, le
nouveau commandant des troupes d'Amérique se mit à lire tout ce qui avait été écrit sur le Canada, Il étudia attentivement l’ouvrage si complet et si éminent du père de Charlevoix, et acqnit ainsi des notions exactes et détaillées sur la situation, les mœurs, les avantages du pays qu'il venait d’être appelé à défendre et à conserver à la patrie franaise. Il se façonna, en quelque sorte, l'image de cette Nouvelle-France qu’il devait un jour arroser de son sang après l'avoir illustrée par son héroisme et son génie.
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