‹ Montcalm et le Canada françaisChapitre 11 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Au milieu de l'apparent effondrement de la puîsisance britannique, Pitt reste inébranlable; avec l'assurance du génie, il a déjà choisi sa conquête : ce sera le Canada. Dans sa pensée profonde, la possession de ce pays était, entre la France et l'Angleterre, le véritable enjeu de la guerre de Sept Ans, car le Canada, c'était l'Amérique septentrionale tout entière. Pitt avait compris que, les Français une fois chassés du nord et de l'ouest, les Anglais resteraient sans rivaux sur un continent où notre Louisiane, encore dans l'enfance, et les colonies espagnoles, déjà en décrépitude, ne pouvaient être qu'une proie et non une menace pour leurs voisins. Conquérir le Canada, c'était assurer à la race anglaise la dominatioft sur la moitié d'un hémisphère.

Les échecs que Montcalm faisait subir en Amérique aux armées du roi George eussent découragé une âme médiocre; ils ne firent que décupler les efforts du grand Pitt et hâter son triomphe.

Le succès, hélas ! était plus facile qu'il ne le semblait. En Canada, l'Angleterre avait trois alliés qui la servaient sans subsides : la discorde, la famine, la concussion ; son allié d'Europe, le grand Frédéric, lui coûtait plus cher. Il nous faut enfin aborder le pé-

nible récit des maux intérieurs de la Nouvelle-France : on verra au sein de quelles difâcultés inouïes se débattait Montcalm ; en connaissant les ennemis qu'il avait derrière lui pendant ses campagnes, on sentira mieux ce qu'il appelait lui-même c le critique de sa position ».

Le premier des fléaux de la colonie, c'était l'administration coloniale. Pour l'honneur de notre pays, les scandales dont le Canada fut alors le théâtre n'ont été qu'une monstrueuse exception ; et les fonctionnaires de l'ancienne France ont transmis à leurs successeurs un juste renom de probité, véritable patrimoine national, que ceux-ci légueront, avec leur propre exemple, aux administrateurs à venir.

Dans la nature physique, la corruption monte ou descend; dans l'ordre moral, la gangrène n'est jamais ascendante ! elle vient toujours d'en haut : un chef seul peut empoisonner un corps entier.

En François Bigot, treizième et dernier intendant de la Nouvelle-France *, s'incarnait toute la corruption brillante et audacieuse du dix-huitième siècle. Ses rapines à Louisbourg,lors du premier siège en 1745, avaient déjà provoqué dans la garnison des mutineries qui hâtèrent la capitulation de la place. Au lieu d'être puni, le coupable, bien apparenté, fut envoyé avecavancement au Canada. Il y porta ses vices, ses séductions et son intelligence. Maître absolu dans tous les services de finances, Bigot créa une administration à son image, et pour voler il eut, comme le géant de la

1. Dans rancienne administration, les intendants étaient des fonctionnaires de l'ordre le plus élevé, ayant des attributions à la fois administratives, judiciaires et financières. En réalité, soit dans les provinces du royaume, soit dans les colonies, ils concentraient entre leurs mains presque tous les services, les gouverneurs généraux n'exerçant guère qu'une autorité nominale.

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fable, des mains par centaines; chaque fonctionnaire pillait, depuis l'intendant et le contrôleur « jusqu'au moindre cadet > ; dans cette honteuse concurrence, le chef ne reprochait à l'inférieur que € de voler trop pour sa place t.

Sur tout le Canada il se répandit comme une épidémie de vols : vols sur l'approvision Dément des place s i vols sur les transports, vols sur les travaux publics, vols sur les produits de la traite des pelleteries réservés au roi, vols sur les fournitures du matériel de la guerre et del'équipem entlMaisc'étai sur les marchandises livrées en présents aux Peaux- Rouges qu'on faisait les plus belles "" '«tknbant *d svm' siùelb.

aflaires; au fond d.pri. j.«ph Vema..

de sa forêt, le pauvre sauvage était volé comme dans un bois. Ce n'est pas tout : parfois le brigandage prenait un autre tour, et les employés de Bigot, devenus commerçants, opéraient, sous la protection de leur

chef, d'immenses accaparements de toutes choses, qu'on revendait ensuite à l'État et aux malheureux colons à 150 p. 100 de bénéfice. Enfin arriva la famine : ce fut le bon temps, nous en reparlerons *.

Entre cette bande et le marquis de Montcalm, la guerre naquit dès le premier jour. € Quel pays! » s'écrie-t-il dans une lettre à sa mère ; tous les ma- » rauds y font fortune et tous les honnêtes gens s'y * ruinent. » Peut-être en d'autres temps eût-il, avec dégoût, détourné les yeux de ce spectacle, mais, ici, le patriotisme chez Montcalm se révolte encore plus que la probité. Par ces incessantes rapines, la colonie est restée désarmée en face de l'ennemi ; la friponnerie est devenue trahison; — on donne aux soldats a des fusils de l'ancieâne façon, dont les baguettes cassent comme un verre ». On n'a que des c bicoques i> où l'on croit avoir des forts; « celui de Ca- » rillon rempli de défauts, coûte au roi aussi cher que » Brisach et sert à enrichir l'ingénieur du pays. » A peine débarqué, Montcalm, parcourant les quartiers des troupes, y trouve « hôpitaux et ambulances dans un » état affreux et nombre d'articles nécessaires man- » quant dans les magasins ». Ce qu'il redoute dans les friponneries dont les sauvages sont victimes, c'est qu'on ne laisse gagner ceux-ci par les Anglais. Indigné du présent, inquiet de l'avenir, il avertit le ministre de la marine de qui relèvent les colonies; il fait écrire aussi par l'honnête Doreil, commissaire des guerres (intendant militaire). Autant se plaindre aux vers de la pourriture. Bigot a là-bas un complice:

i . M. Le Moine vient de publier, dans le Guide historique du Ca^ nada, de curieux détails sur Bigot et ses associés, y compris leurs femmes : Dernières années de la domination française ; Bigot et son groupe.

« c'est l'œil même du ministre* ». Les dépêches sont interceptées au passage; on égare jusqu'au rapport sur la prise de William Henry. Sans doute un jour ces misérables seront confondus et même châtiés après un grand procès, mais il sera trop tard : Montcalm et la Nouvelle-France auront vécu.

Malgré tout, le général, fort de sa bonne cause et de l'indignation publique, eût peut-être écrasé sur place quelques-uns des vampires du Canada, si les intelligents fripons, dont Bigot était le chef, n'eussent trouvé un auxiliaire dans un homme qui ne leur ressemblait en rien. A la tête de la colonie, il y avait alors pour gouverneur général un simple capitaine de vaisseau, le marquis de Vaudreuil. Il était probe et sincèrement dévoué à la France et à la colonie, mais ses lumières et son activité n'égalaient ni son désintéressement, ni son patriotisme; ses irrésolutions surtout étaient fâcheuses, et si son neveu, l'intrépide marin, n'avait pas eu plus de décision, il n'aurait pas reconquis le Sénégal en 1780. « Notre gouverneur veut être gouverné, » écrivait Doreil au ministre en 1756; Montcalm s'en fut bien acquitté : malheureusement M. de Vaudreuil abdiqua entre les mains de fiigot. Né dans le pays, il était rempli de préjugés coloniaux et jaloux à l'excès de ses prérogatives : on exploita habilement près de lui les tiraillements, les rivalités inévitables dans les colonies entre les autorités indigènes et les fonctionnaires venant

1. M. de la Porte, qui depuis plusieurs années, sous des ministères éphémères, dirigeait lat^marine. Ce fonctionnaire archiconcussionnaire, run des associés de Bigot, finit par être congédié. . . avec une pension de 9000 livres. D'ailleurs le gouvernement n'avait rien à apprendre sur les scandales du Canada; les cartons de la Marine et de la Guerre étaient remplis de révélations et d'avertissements dont on ne tenait aucun compté.

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de la métropole. A ce pauvre gouverneur, les misérables qui dévoraient la colonie eurent le talent de faire voir un ennemi de la Nouvelle-France dans le seul homme capable de la défendre.

Une lutte sourde d'abord, puis ouverte, qui dura jusqu'à la mort de Montcalm, s'établit entre celui-ci et le gouvernement colonial. On se dénonça réciproquement à Versailles. M. de Yaudreuil se plaignait que le € militaire fût parvenu au comble du despotisme ». Il accusait Montcalm de ne pas savoir profiter de ses avantages et insistait pour le rappel du général. Montcalm, lui aussi, demandait à revenir en Europe, « n'y tenant plus à exécuter des ordres obscurs » donnés avec duplicité par un chef qui ne sait pas » parler guerre ». En attendant, il s'inclinait devant le gouverneur, dépositaire de l'autorité royale. < Je lui » représente, écrit-il, mais, en même temps, j'emploie » tous les moyens pour la réussite de ses projets, alors ]» même qu'ils diffèrent des miens. » D'ailleurs le général ne pouvait rien sans le gouverneur. Sauf pendant les opérations de la campagne, aucun droit ne lui était accordé ni sur les troupes coloniales ( ou de la marine), ni sur les sauvages, ni sur la milice. Jamais il ne put avancer ou reculer d'une heure le départ d'un bâtiment. Pour la solde, l'équipement, les munitions, le matériel de guerre, l'armée dépendait absolument des autorités coloniales, et, à la moindre plainte, on la menaçait de lui couper les vivres. Hélas I au Canada, ce mot-là faisait trembler les plus braves I A qui en eût-on appelé? On était à 1500 lieues de la France avec blocus des glaces pendant •six mois.

(L Expatriés, manquant de tout, écrit Bougainville, » ne pensant plus qu'à cette espèce de gloire qu'on

> acquiert en se raidissant contre les difficultés de » tout genre, haïs, enviés, ayant tout à souffrir du )) climat, du pays et des habitants, nous n'apprenons » ici qu'à être patients. »

C'est ainsi, dans le néant de toutes ressources, que Montcalm lutta quatre années sans relâche, ne trouvant, pour soutenir la colonie croulante, d'autre point d'appui que son grand cœur. Ce qu'il souffrit, pourrait-on le dire ? Quel supplice pour un homme d'une telle valeur de voir sa réputation militaire livrée à tous les hasards par une incapacité sans cesse hésitante et dont tout dépend! Quelle angoisse et quelle rage de sentir que soi-même, l'armée, la colonie entière, n'étaient que la vile matière avec laquelle des hommes, qui eussent vendu jusqu'à nos drapeaux, bâtissaient leur exécrable fortune I

L'amour des troupes, le respect et la confiance du peuple consolaient, fortifiaient Montcalm, L'armée l'avait vu avec surprise, pendant les campagnes, coucher sur la terre nue, et, revêtu de son cordon rouge, se contenter de la ration du soldat; elle l'avait admiré exposant au feu, comme un simple grenadier, son ct)rps couvert de cicatrices. Entre les troupes et le général l'attachement fut inviolable, et dans les débris de cette petite phalange qui revinrent en France, pas un officier, pas un soldat qui, malgré tant de malheurs, ne fût fier d'avoir servi sous le général Montcalm. On sait quel fanatisme il inspira aux sauvages du Canada : dans leurs wigams, où séchèrent de terribles trophées, vécut longtemps le souvenir du grand chef de guerre qui avait conduit par la main ses enfants rouges à la victoire. Montcalm, après avoir obtenu d'eux de servir sans recevoir ni eau-de vie, ni équipement, ce qui ne s'était jamais vu.

avait le droit de dire : « Pour ce qui est des sauvages, j j'ose croire avoir saisi leur génie et leurs mœurs. > Il conquit moins vite les Canadiens; entre lui et eux existaient des préventions qui tombèrent quand ils se connurent mieux : l'instinct populaire finit par discerner en Montcalm le défenseur désintéressé, le véritable ami. Sa popularité fut bientôt au comble. € Les Canadiens, les simples habitants, écrit-il aumî- » nistrè, me respectent et m'aiment : lorsque je > voyage, j'ai l'air d'un tribun du peuple. > Sur son lit de mort, il se souviendra d'eux.

C'était un petit homme defière mine, à l'allure nerveuse, avec un nez busqué et de grands yeux noirs étincelants, que la poudre de la coiffure rendait encore plus vifs. Quand l'hiver, sur la route de Québec à Montréal, un traîneau filait au galop, et que du fond d'une pelisse de fourrure deux éclairs avaient brillé, a Voilà le marquis, ]> disaient les passants. Le trait saillant de son esprit, ce fut aussi le coup d'œil, mais un coup d'œil dont la vivacité n'ôtait rien à la justesse ; la vérité vite saisie, souvent discernée de très loin, jaillissait avec une lumineuse précision des jugements portés par Montcalm sur les hommes et les événements. Imagination hardie sans chimères, féconde sans rêveries, il fut par-dessus tout un homme d'action et d'action rapide.

Mais allons au but. La grandeur de Montcalm, il ne faut la chercher ni dans ses facultés, ni dans ses talents, elle était dans son âme, tout entière subjuguée par le devoir. Montcalm fut — le soldat, — il en eut toutes les vertus, il en accepta toutes les servitudes, même celle de la mort. Corneille, le grand poçte du devoir, était son auteur, ou plutôt son conseil ; Plutarque, qu'il avait le bonheur de lire dans le

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texte grec, lui parlait aussi du devoir. Sous le rayon de cette idée fortifiée par la foi religieuse, Montcalm, pendant sa longue agonie, grandit de sacrifice en sacrifice jusqu'à l'heure suprême : lorsqu'elle sonna, il était prêt; la tête haute, l'âme sereine, il se leva, sakia k France et mourut.

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