Bancroft, Histoire des États-Unis
glées reçurent pour mission de prendre Louisbourg, dans l'île du Cap-Breton ou île Royale, la clef du golfe Saint-Laurent.
Pour résister à la formidable invasion qui se préparait sur trois points, quelles étaient en Amérique les forces de la France? A Louisbourg, cinq vaisseaux et une garnison de six mille hommes. Dans le Canada, sous les ordres de Montcalm, sept mille soldats des troupes de France et de la colonie, les sauvages et les miliciens. Un mot sur ces derniers. Grands, robustes, accoutumés en cas de nécessité à vivre de peu, bons tireurs, rompus à la vie des bois, issus pour la plupart de familles militaires, les Canadiens semblaient éminemment propres à la guerre. Et cependant Montcalm les comptait pour peu ; officier de la vieille école, il ne se fiait qu'aux bataillons de ligne. Selon lui « des soldats qu'on ne peut garder cinq mois en campagne ne pourront jamais lutter contre des troupes régulières ».
On lui fit un crime de cette opinion. « A l'égard de » la valeur, répondit-il au ministre en se justifiant, » nul ne rend aux Canadiens plus de justice que moi î» et les Français, mais je ne les emploierai que dans » leur genre et je chercherai à étayer leur bravoure de » l'avantage des bois et de celle des troupes réglées *. > La levée en masse lui inspira jusqu'à la fin peu de confiance, et il paya de sa vie le seul essai qu'il fit en opposant des milices à des régiments de ligne. Montcalm était un classique en art militaire comme en littérature.
Dans rhiver qui venait de s'écouler, la disette avait tout paralysé. Comment les soldats affaiblis par tant
1. Dépèche du 19 février 1758, extraite des Archives de la Guerre et publiée par M. Dussieuz.
dé privations auraient-ils pu soutenir les terribles fatigues d'une campagne sur les glaces ? On s'était donc borné à lancer des partis de Peaux-Rouges sur les frontières de New- York, du Massachusetts et de la Pensylvanie ; ils y avaient « levé des chevelures » et saccagé les défrichements... « J'étais allé au prin- !> temps dernier, écrit Montcalm, chanter la guerre » et festiner avec mes enfants les Iroquois, les Algon- » quins et les Nippissings ; je suis all^ cet hiver faire
> même cérémonie chçz les Hurons et Abenakis. Les » sauvages m'aiment vraiment beaucoup, et moi je î> leur trouve souvent plus de vérité qu'à ceux qui se » piquent de police. » Dès le printemps, nos belliqueux alliés, qui avaient pris goût aux expéditions, pressaient Montcalm en plein conseil. ^ Sommes-nous des femmes ou des guerriers? t> demandaient-ils. Avec quelle joie il les eût menés jusqu'à New-York ou à Philadelphie. Son génie actif, hardi et plein de ressources était fait pour une telle entreprise. Hélas I c'était un rêve. A peine, avec les forces dont la Nouvelle-France dispose, pourra-t-elle défendre son propre territoire; Montcalm ne franchira jamais la frontière : une armée française, cependant, entrera victorieuse dans Philadelphie, mais ce sera vingt-trois ans plus tard. — Le 18 avriH758, Montcalm écrit à sa mère : ^ Nous ne pouvons douter que les Anglais qui » ont reçu du renfort en automne, n'aient dans l'Aj> mérique septentrionale, avec leurs montagnards
> d'Ecosse, vingt-trois bataillons de troupes de la » vieille Angleterre bien complets. Quand même nous
> ne ferions qu'une défensive, pourvu qu'elle arrête » l'ennemi, elle ne sera pas sans mérite. Imaginez » que je ne puis être en campagne avec des forces I médiocres avant six semaines, et toujours obligé
» de licencier moitié de mon armée pour la récolte. )^ Ne serai-je jamais en Europe à la tête d'une armée » où ces obstacles ne se rencontreront pas! Pour » cette année- ci, je croirai faire beaucoup de parer à » tout : ainsi n'attendez-rien de brillant ; je veux être
» Fabius plus qu'Annibal, et c'est nécessaire »
Montcalm était trop modeste, il pouvait promettre du brillant et même du très brillant. La bataille de Carillon que nous allons raconter est un des faits d'armes les plus étonnants et les plus inconnus accomplis par la vieille infanterie française.
Où les Anglais frapperaient-ils le grand coup? C'était le secret du plan de campagne. On finit cependant par savoir que le nouveau généralissime Abercromby concentrait l'armée d'invasion au pied même des ruines de William Henry. Les troupes ré§fulières, Royal-Américain, les bataillons écossais, les régiments de ligne avec leurs grenadiers, s'y rendaient par la vallée de l'Hudson. — Déjà des corps de partisans, des sauvages alliés, et dix mille miliciens y étaient réunis. A ces volontaires venant, presque tous, des colonies puritaines de la Nouvelle-Angleterre, à ces fils des ardents et sombres Indépendants*, on montre de loin le Canada français, papiste et féodal : on leur prêche, au milieu du camp, « le rerenouvellement des jours où Moïse, la verge de Dieu \ la main, envoyait Josué contre Amaléc. >
Le lieu de concentration connu, le plan d'invasion est révélé. Du lac du Saint-Sacrement, les Anglais descendront dans le Champlain, et par la rivière
1. Secte républicaine des Presbytériens ou Puritains, qui en Angleterre eut pour chef Olivier Cromwell. Après la restauration royaliste de 1660, la plupart des Indépendants émigrèrent en Amérique et s'établirent de préférence dans les colonies du nord-est, qui formaient un groupe à part, connu sous le nom de Nouvelle-Angleterre.
Richelieu qui en sort, ils déboucheront dans le Saint- Laurent près de Montréal, coupant ainsi en deux la colonie française. Mais, pour le succès de cette campagne, il leur fallait d'abord enlever Carillon. Ce fort commandait en amont la courte rivière de la Chute ou de Saint-Frédéric, par laquelle les eaux du lac Saint-Sacrement, après avoir écume sur des rapides, se déversent dans le Champlain. C'est devant Carillon que Montcalm va attendre les Anglais ^
Son plan était aussi simple qu'ingénieux. Sur la lisière des bois qui, sauf du côté du lac, entourent le fort, s'élève à une demi-portée de canon, devant la place, un mamelon qui la domine. C'était la clef de la position. On décida d'enfermer cette éminence, ainsi que le fort lui-même, dans un retranchement bastionné construit avec des troncs superposés : en même temps on déboiserait les entours, et les arbres abattus là resteraient à terre, leurs branches aiguisées servant de chevaux de frise. Avant tout, il fallait gagner du temps pour achever l'enceinte et pour attendre les renforts que le général suppliait le gouverneur d'envoyer sans perdre une heure. Il n'y avait alors, autour de Carillon, que deux mille huit cents soldats de France et quatre cent cinquante Canadiens. Le gros des forces françaises, y compris les sauvap^os, était campé aux portes de Montréal ou réparti dans les garnisons. Cependant la descente de l'enueiin était imminente : neuf cents bateaux, cent trente-cinq grandes chaloupes, étaient amarrés devant William Henry : l'artillerie et le matériel déjà chargés sur les radeaux.
Par une manœuvre audacieuse, Montcalm se porte