‹ Montcalm et le Canada françaisChapitre 16 sur 39 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le froid a paru : déjà les bandes d'outardes et les autres troupes émigrantes, se hâtant vers les chaudes Florides, ont passé au-dessus du camp de Carillon, l'hiver est proche, la campagne va finir. Avant de quitter le théâtre de sa victoire, Montcalm écrit à sa femme et il laisse entrevoir une partie de la vérité qu'il a révélée au ministre.

€ En voilà, Dieu merci! jusqu'aux premiers jours » de mai, car si Dieu n'y met la main, il faudra se » battre courageusement la campagne prochaine. Nous » avons, le 13 septembre, battu une avant-garde de » neuf cents hommes à la Belle-Rivière, mais nous ï sommes inquiets que les six mille sous Forbes j> n'aient pris revanche. Les Anglais ont eu cette année » à Louisbourg, ici, ou à la Belle-Rivière, de cinquante » à soixante mille hommes en campagne, et nous, je » n'ose l'écrire. Adieu, mon cœur, je soupire après la » paix et toi; aimez-moi tous. Quand reverrai-jemon i> Candiac! Il faut que ma santé soit bonne, mais elle » s'use par le travail, car il faut être ici tout et de tout !f métier, bonne école pour le détail. Je t'aime plus ]» que jamais. »

En regagnant ses quartiers d'hiver, l'armée essuya sur le lac Champlaia une violente bourrasque, suivie

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4'un froid soudain qui menaça d'enchaîner au milieu les glaces la pauvre flottille. Chacun y courut quelque risque; <k mais pour moi, ajouta gaiement Montcalm, ► j'avais au milieu de la tempête le bateau qui porî> tait César et sa fortune. » Dans ce mot échappé à sa plume, le vainqueur de Carillon s'est-il trahi? Ses ennemis, on sait à son éternel honneur qu'il n'en manquait pas, ont essayé de faire de lui un ambitieux. On a même vu un historien canadien se laisser égarer dans cette voie. Montcalm rêvait, dit-on, le bâton de maréchal de France. C'est vrai! et jamais le bâton fleurdelisé n'eût été dans une main plus digne. Par malheur, la France n'eut pas alors beaucoup d'ambitieux comme lui. Toutes les nobles ambitions, il était digne de les éprouver. Cet homme de guerre, tant épris des beautés de l'antiquité et d'un esprit si cultivé, aspirait à un autre honneur, à une place à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Mais il n'obtiendra de cette Académie qu'une épitaphe*.

Il y avait peut-être pour la colonie quelque chose de plus affreux qu.e l'avenir, c'était le présent. Tout commerce, toute industrie avaient cessé ; le Canada n'était plus qu'une place assiégée ; la monnaie obsidionale, le papier, se dépréciait chaque jour davantage; la ruine partout et pour tous. Le pire était que le Canada avait encore faim; le terrible hiver de 1758 et une culture insuffisante, suite du manque de bras, avaient fait avorter la nouvelle récolte comme la précédente. De loin en loin un navire, franchissant à tire-d'aile la croisière anglaise, apportait quelques vivres que Bigot vendait à Québec dans une maison à

1. Cette épitaphe, composée parTAcadémie des Inscriptions en 1760, a été gravée sur le tombeau érigé à Montcalm, en 1859, par les ha* bitants de Québec.

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laquelle est resté le surnom de < la Friponne » ; puis il fallait attendre de nouveau que l'insouciante métropole jetât un morceau de pain à cette fâcheuse colonie qui mangeait trop. Quand Paris avait bien dîné, le Canada était rassasié.

Le cœur de Montcalm se déchirait ; au milieu de la misère publique, le général était le témoin de détresses inconnues. Les simples soldats souffraient; cependant, mis en pension chez l'habitant aisé, ils vivaient à peu près. Mais les officiers 1 Depuis deux ans leur chef, endetté lui-même de 26 000 livres, par la dépense exorbitante d'un état de maison obligatoire, sollicite, implore pour eux quelque supplément de solde, ou du moins le paiement en espèces. « Les 3 réclamations sont restées sans effet et même sans » réponse. » Ces officiers victorieux vivent d'expédients et de charités secrètes dans la colonie qu'ils ont sauvée. L'histoire le croira-t-elle ? il y a eu les pauvres honteux de Carillon! Qui saura jamais ce qu'un uniforme usé peut recouvrir de souffrances, de résignation et de désintéressement! Enfin la misère est telle, que Montcalm somme l'intendant de payer 20 sous par jour à chaque lieutenant : « Vous > avez, lui écrit-il, secouru l'année dernière le peu- » pie; l'officier chargé de le défendre devient peuple » toutes les fois que ses appointements ne lui donnent » pas de quoi vivre*. *

1. Nous trouvons dans une lettre inédite de Montcalm à la marquise de Saint-Véran rindication du prix de quelques denrées de première nécessité; pour su rendre compte aujourd'hui du prix réel, il faut au moins doubler :bœuf, la livre, 30 à 40 sous; pain, 10 sous; sel,45fr. le minot; la pinte de vin, 10 francs; les œufs, la douzaine, 3 francs; souliers, 30 à 40 francs la paire. « Le lieutenant, sgoute-t-il, meurt de faim avec ses 115 francs par mois, ainsi que son général avec ses 25 000 francs par an, qui en doit autant, et mange la solde de l'année prochaine ! a

Vers la fin de l'automne le général eut une joie; qu'elles étaient rares alors I II parvint à faire partir à la fois pour la France l'honnête Doreil et le fidèle Bougainville : il donna à chacun ses instructions. Enfin un rayon de lumière va pénétrer dans Fombre où se traitent les affaires de la colonie.

Voici comment il présente Bougainville au ministre delà guerre.

«Vous avez là un officier capable de vous instruire de 5) tout sans réserve. Il importe au bien de TÉtat qu'un » ministre comme vous soit instruit d'un pays d'où )) la vérité n'a jamais paru. Ce ne sera pas le sieur » Pearij capitaine de la colonie, envoyé au mois d'août, » qui vraisemblablement l'y aura fait parvenir. Cet » homme, bras droit de M. Bigot, riche à millions, est « l'auteur du commerce exclusif. Ma naissance, ma » place, mon caractère, ne me permettent pas d'être y> l'écho des clameurs publiques, sur lesquelles l'ha- » bileté des intéressés ferait échouer les preuves » juridiques; mais, citoyen et serviteur de mon roi, ï) j'expose avec confiance mes gémissements à mon i> seul ministre. »

En même temps il annonce à sa famille l'arrivée de ses deux amis : « Bougainville passe en France, M. Doreil y passe aussi. Dans les circonstances il fallait des lettres vivantes. Parviendront-elles? >

Un dernier bateau part le 21 novembre, et Montcalm écrit encore : « Vous me saurez gré, ma mère, j> de vous écrire jusqu'au dernier moment pour vous » répéter cent fois, qu'occupé du destin de la Nouvelle- » France, de la conservation des troupes, de l'intérêt î) de l'Etat et de ma propre gloire, je songe toujours » à vous tous. Nous avons fait de notre mieux en 4756, » 1577 et 1758, ainsi soit en 1759, Dieu aidant,si

y> vous ne faites la paix en Europe. Je combattrai au » mieux avec ce que j'aurai, un contre six ! » Puis la porte de glace se referme sur le prisonnier. Pendant six mois, pas une lettre ne partira ni n'entrera.

Quel hiver ! Qu'il était loin ce joyeux carnaval de 1756!

A la fin de Tannée, le bruit se répand que le fort Duquesne est évacué, que Duquesne a sauté. En effet l'armée de Forbes s'avançant prudemment à travers ces forêts, où Braddock avait péri cinq ans auparavant, était arrivée près de la fourche de l'Ohio. L'avantgarde anglaise avait été battue le 23 septembre, mais, à l'approche du gros de l'armée ennemie, M. de Ligneris, commandant de la place, envoya par eau l'artillerie au poste des Illinois et remonta avec sa garnison de trois cents hommes au « prétendu fort Machault », vers le lac Érié.

Avant de dire pour jamais adieu à la Belle-Rivière, les Français firent sauter le trop fameux fort Duquesne. Ainsi disparut dans les flammes le berceau de la guerre de Sept Ans. Les rivages déserts de l'Ohio changèrent de maîtres sans le savoir; Louisville» Cincinnati, Pittsburg et tant d'autres grandes cités nées sur les bord du beau fleuve exploré par nos pères ne furent jamais à nous. C'est souvent le sort de notre France : avec le fer de l'épée ou de la charrue, elle ouvre le sillon, puis d'autres nations viennent derrière qui sèment et qui récoltent.

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