‹ Montcalm et le Canada françaisChapitre 29 sur 39 · SOUVENIR D'UN VOYAGE AU CANADA · texte numérisé non relu

SOUVENIR D'UN VOYAGE AU CANADA

Le Canada ! Jamais je n'oublierai l'impression que je ressentis en le visitant pour la première fois. Je venais de traverser une partie des États-Unis, qui, ie dois le dire, ne m'avaient point converti à leur république. Après un dur trajet dans des wagons égalitaires, et su des bateaux non moins égalitaires, après deux ou trois transbordements au milieu d'une foule tumultueuse et batailleuse, soudain quel changement! Devant moi, dans des plaines paisibles, s'élèvent des maisons avec le jardin et l'enclos, comme on les voit en Normandie. A mes yeux apparaissent des physionomies dont je me plais à observer Thonnète et bonne expression; à mes oreilles résonne l'idiome de la terre natale. Mon coeur se dilate; ma main serre avec confiance une autre main. Je ne suis plus en pays étranger. Je suis sur le sol du Canada, dans l'ancien empire de nos pères. Quel empire! De l'est à l'ouest, un espace de cinq cents lieues. A l'une de ses extrémités les profondeurs du golfe Saint-Laurent; à l'autre le lac Supérieur, le plus grand lac de l'univers. Entre ces deux immenses nappes d'eau, des

1. Depuis Alexis de Tocqueville, qui visitait le Canada il y a cin- ^anteans, tous nos voyageurs écmains, surtout l'auteur des Lettres sur V Amérique^ ont parlé avec émotion de Tinaltérable attachement que garde, là-bas, pour la mère-patrie une famille trop longtemps oubliée. La reconnaissance envers f ce noble Canada • vient encore d'inspirer à M. Xavier Marmier les pensées les plus touchantes de son présent volume : En pays lointains. Il nous est doux de pouvoir mettre sous les yeux du lecteur un fragment de ce livre, qui contient tant d'autres pages aussi instrucUves que charmantes.

forêts d'où l'on peut tirer des bois de construction pour le moiide entier^ des pâturages, des champs de blé et de maïs, les rustiques loghouses des défricheurs le long des clairières, les riants villages, les villes superbes au bord des fleuves et des rivières, et toutes les œuvres de l'industrie et de la science moderne : chemins de fer, bateaux à vapeur, télégraphes. Cette belle contrée, trois fois plus étendue que l'Angleterre et l'Irlande, était à nous, et se rejoignait par le bassin du Missîssipi à la Louisiane^ conquise aussi par nous. Et de tout cela, plus rien à la France, pas le moindre hameau. Non. Mais la France est là vivante en un plus grand nombre de familles qu'au temps où elle avait là ses citadelles et ses gouverneurs. Sa conquête territoriale lui a été enlevée ; sa conquête d'affection s'est accrue par l'accroissement continu de la population. Entre Québec et Toronto, il y a maintenant 1200000 Canadiens d'origine française.

Qu'on se figure une de ces plantes dont un coup de vent emporte le germe sur une plage lointaine où il prend racine, où il se développe, où il produit des rejetpns qui, peu à peu, s'élèvent au milieu d'un amas de plantes étrangères. C'est l'image de cette population française si petite d'abord, mais si ferme, qui a grandi entre les tribus indiennes, qui les a graduellement dominées, et qui maintenant conserve sous le régime britannique, dans les villes comme dans les campagnes, les traits distinctifs de sa nationalité ; dans les villes tout ce qui représente Tidée intellectuelle : écoles et muséesy livres et journaux, des hommes instruits, des écrivains de talent et des salons où régnent encore ces habitudes de bonne grâce, d'exquise politesse dont la France a donné le modèle au monde entier.

Dans les campagnes, l'humble travail agricole de Yhabitant, c'est ainsi que l'on désigne les descendants de nos anciens colons, comme si eux seuls résidaient à poste fixe dans le pays, comme si les Anglais et les Américains qui y sont venus successivement étaient seulement des passagers.

Et le fait est qu'il reste solidement établi dans sa ferme

cet honnête habitant. Si petite qu'elle soit, il ne pense point à la quitter ; il ne se laisse point séduire par tout ce qu'il entend raconter des fructueuses plantations en d'autres contréeSydes spéculations du commerce et de l'industrie. Si petite qu'elle soit, il se plaît à la cultiver, content de vivre au lieu où il est né et de faire ce que son père a fait.

Si, en cheminant par les sentiers du bas Canada, vous rencontrez un de ces habitants, soyez sûr que, jeune ou vieux, le premier il vous saluera très poliment, et pour peu que vous témoigniez le désir de vous arrêter dans son village, il vous invitera à visiter sa maison, une très humble maison, mais très propre, les murs blanehis à la chaux et des fleurs sur les fenêtres ; point de meubles superflus ni de provisions luxueuses; quelques jambons peut-être et quelques bouteilles de vin dans le cellier, pour les jours solennels; nulle grosse somme dans l'armoire, mais certainement deux ou trois actes qui constatent la filiation de cet honnête paysan et son origine. Ce sont ses titres de noblesse. Il sait par là que son aïeul est venu de la Normandie ou de la Bourgogne, de la Bretagne ou de la Franche-Comté. Si vous pouvez lui parler de la province à laquelle se rattachent ses traditions de famille, il en sera touché. Heureux philosophe ! La modération de ses goûts écarte de lui la grifle de l'avarice et de l'ambition. Ses habitudes d'ordre et de travail lui donnent le bien-être,' sa croyance héréditaire, sa croyance religieuse lui assure la paix du cœur.

Mous devons rendre justice aux Anglais. En prenant possession du Canada, ils s'engagaient à respecter son culte, ses institutions, ses coutumes, et ils ont loyalement tenu leur promesse. Les seigneurs canadiens ont gardé leurs prérogatives, les fermiers leurs contrats, le clergé catholique ses dotations et ses privilèges. J'ai vu à Montréal une procession sortant de la cathédrale en grande pompe, et défilant entre deux lignes de soldats anglais, revêtus de leur uniforme de parade, debout et silencieux dans l'attitude la plus respectueuse.

Jadis notre empire canadien s'appelait la Nouvelle-France. En le voyant aujourd'hui avec ses lois, ses mceurs d'un autre temps et sa langue qui a gardé la sévère élégance du xvii» siècle, nous pourrions bien l'appeler l'ancienne France, et j'ajouterais, la fidèle, la charmante France.

Xavier Harmier^

de FAcadémie françalM.

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