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l'usage, les héraults d'armes annoncèrent au peuple de Paris la signature officielle de la paix, on avait inauguré sur la place que Gabriel venait de dessiner entre les Tuileries, et les Champs-Elysées, la statue équestre du roi couronné de lauriers. Etait--ce la main indignée d’un Canadien qui traça, sur le piédestal, cette inscription qu'on y lisait le
| lendemain de la fête :
Il est ici comme à Versailles, Il est sans cœur et sans entrailles.
L’Angleterre a gardé le Canada, mais sa conquête lui a coûté cher. Pour tout esprit sagace, il était évident que, dans la soumission des colonies anglo-américaines à la métropole, le souci d’une invasion « des turbulents Gaulois », entrait pour une grande part, Une fois les planteurs rassurés, l’ Angleterre aurait dû redoubler de précautions vis-à-vis d'eux. Pitt, « idolâtré dans les colonies », l'avait bien compris; mais, à peine eût-il quitté les affaires, à peine {a paix fut-elle signée, que le gouvernement britannique, enivré par le succès, entreprit d'exploiter, au
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point de vue fiscal, les colons américains :
ceux-ci déjà fatigués du joug commercial que la métropole leur imposait, se regardèrent, se compterent et l’on sait le reste : l'épée de Washington était à deux tranchants.
Quoiqu'il en soit, entre nous et notre vieille colonie nationale, la séparation devait être
* éternelle; avouons-le, en finissant ce dou-
loureux récit, le Canada méritait mieux de la France : il avait payé de presque tout son sang le droit de lui rester uni.
Ah ! quel ressentiment aurait pu gonfler le cœur d'un peuple ainsi méconnu et quelle vengeance pour lui que de se donner au vainqueur à qui on le livrait! Il n'en fut rien, et de toutes les douleurs de ce peuple infortuné, la plus cruelle fût alors d’être séparé de ce pays qui semblait le trahir.
Malaisément ces délaissés ont perdu l’espérance : pendant combien d'années, le Ing de leur rivages ruinés, ils cherchèrent, d'un œil avide, sur les eaux du Saint-Laurent, l'apparition d’une voile française ! A chaque bruit venant d'Europe, ils prétaient l’oreille : n'était-ce pas le signal du retour? Comme tous les exilés. ils se sont fiés à l'impossible
et ils ont bercé leurs chères illusions au murmure des chants populaires :
Chante, rossignol, chante Tu as le cœur à rire
Moi je l’ai à pleurer :
J'ai perdu ma maîtresse Sans pouvoir la trouver.
Quelle naïveté mélancolique, quelle grâce touchante dans cette vieille chanson nationale des bateliers canadiens, et n’y entendezvous pas comme l'écho d’un soupir qui s’envole vers la France, la bien-aimée perdue.
Plus d’un siècle s’est écoulé depuis lors; les guerres et les révolutions ont bouleversé les deux mondes. Le Canada devenu, avec l’immigration anglaise, une nation quasi-indépendante de près de quatre millions d'âmes, poursuit au-delà de l'Atlantique le cours de ses belles destinées, mais « le vieux pays », comme ils l'appellent, est toujours vivant dans la mémoire des descendants des premiers colons. |
Notre langue, ils n'en parlèrent jamais d'autre; nos vieilles coutumes, ils les ont
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£ pieusement conservées ; toussont restés fidèles à la religion de leurs pères qui, dans les épreuves, les avait consolés et soutenus : hier, au jour marqué pour nos malheurs, ils étaient fiers d’appartenir à la race des vaincus.
A notre tour, soyons fiers d'eux : sujets de l'Angleterre, riverains des Etats-Unis, sous une double étreinte, ils n'ont pas laissé
Fe étouffer leur passé, notre passé commun :
o- franco-canadiens ils étaient ; ranco-cana- Fe diens ils sont demeurés : mais à quel prix! ve Un publiciste de Montréal le raconte avec ces mâles paroles : « Voilà deux cent cin- 1e « quante ans que nous habitons ce pays. Dule « rant tout ce temps on nous a trouvés en ne « lutte avec la forêt et avec les hommes, , « défrichant le sol, fondant des villes, ouvrant dé- re ro … | « des routes, établissant des villages, des
à « écoles et des colléges. Les guerres contre de | sn « les Indicus nous ont coûté et du sang et des « peines. Les guerres contre les Anglais nous
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se « Ont écrasés parce que la France nous aban- « donnait contre des forces dix fois supé-
ais « rieures. La conquête venue, les persécu-
pag « tions ont commencé contre nous. Nous
« nous sommes réfugiés sur nos terres, sur
« ce sol arrosé des sueurs et du sang de nos « pères, nous sommes devenus les paysans, «le corps et la force du pays. Malgré la « tyrannie, malgré notre pauvreté, il nous «restait assez de cœur pour entreprendre les « luttes politiques. Nous les avons entrepri- « ses résolûment; elles ont duré soixante- « quinze ans ; et, pied à pied, durant cette lon- « gue période, nous avons regagné le terrain « perdu par la faute de notre ancienne mère- « patrie, nous nous sommes refaits politique- « ment,commercialement etcomme nation.'»
Que de choses dans la page qu’on vient de lire. Ah ! si jamais au milieu des langueurs et des angoisses de l'heure présente, quelqu'un de nous osait douter de l'avenir « du vieux pays », qu'il regarde sur les rives du Saint- Laurent ce que le malheur a su faire d'une poignée de Français. Quels jets a poussé ce petit rameau transplanté et que doit être le chêne où il fut coupé! Douter et pourquoi?
Ce n’est pas d’aujourd’ hui que la France connaît l’adversité, notre histoire est remplie de douleurs, mais nos épreuves, quelque
1 Benjamin Sulte. — Le Canada en Europe,
1e nos ysans, gré la nous dre les reprixantete lonerrain mèreitiqueion.»
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cruelles qu'elles fussent, n'ont jamais été longues,
Dans ces tristes temps de la fin de LouisXV, comme à d’autres époques de nos annales, tout semble en décadence : il faut céder, souffrir et laisser faire lafortune de la France, Vingt ans après la signature de l'humiliant traité de Paris, nous dictions à Versailles, avec une généreuse grandeur, la paix de 1783.
Pour avoir foi en son avenir, il suffit à la France de se bien souvenir de son passé.