‹ Montcalm et le Canada français [microforme] (volume 2)Chapitre 8 sur 24 · RO PCR EP VAS RE EPICERIE · texte numérisé non relu

RO PCR EP VAS RE EPICERIE

micr bateau va partir pour la France, et Montcalm écrit, le 12 avril 1758, à sa femme :

«.… L'ennui ne tue pas et je le vois bien, « ma santé a été médiocre cet hiver, mais «ce n’a été que des misères. Je me flatte « néanmoins de soutenir une campagne où il y aura travail d'esprit et travail de corps. « Je voudrais avoir un grain de foi suffisant « pour multiplier les hommes et les vivres.

« Cependant j'espère en Dieu, il a combattu, « pour moi le 8 juillet. Au reste, sa volonté « soit faite. Je mène ici une vie désagréable ; «je me ruine et incertain toujours si les nou- « velles de France me consoleront, je les «attends avec autant d'effroi que d'impa- « tience : être huit mois sans en recevoir et « qui sait si nous en recevrons beaucoup «cette année! Ah! s’il m'arrive quelque « récompense et le triste avantage de figurer «une ou deux fois dans les gazettes, que je « l'achète cher!..... Le nouveau général an- « glais (Ambherst) a de grandes forces et de « grands moyens...; nous avons sauvé cette « colonie l'année dernière par un succès qui «tient quasi du prodige, faut-il en espérer «un pareil! Il faudra au moins le tenter.

ont-

me :

ien,

mais

latte

e où Dr ps.

isant vres.

attu, lonté able ; noue les mpaoir et coup elque gurer que je al anet de

cette >s qui spérer enter.

« Quel dommage que nous n'ayons pas da- « vantage d'aussi valeureux soldats. Le peu- «ple et les Sauvages ont confiance en moi, « j'ai été deux mois à Québec cet hiver; «le bruit ridicule et messéant a couru «(entre nous) de ma mort du poison. Il a « fallu, comme dans Corneille, leur montrer « Hérachrus pour les calmer. »

Cette lettre navrante n'est pas la seule qu'il écrivit le 12 avril 1759, il en existe une autre, celle-là chiffrée et adressée au ministre de la guerre. Toutes les indignations, toutes les angoisses patriotiques que Montcalm refoulait depuis cinq mois au fond de son cœur, jaillissent dans cette dépêche en phrases brèves et saccadées comme des coups de feu. Dans un relief saisissant les causes de l’inévitable ruine de la colonie apparaissent : ténébreuses voleries, concussions, monstrueuses complicités, sont jnondées de lumière. De quels traits ce grand honnête homme peint la curée du Canada aux abois, et l’augmentation des dépenses qui, n'étant que de treize millions de livres en 1757, se sont élevées au double en 1758 et vont monter à trente-six millions, « car ajoute-t-il, tous se hâtent de faire leur

ss ASE —

« fortune avant la perte de la colonie, que « plusieurs peut-être désirent comme un voile « impénétrable de leur conduite. » Puis, traitant deladirection des affaires, il récapitule les fautes accumulées pendant l'hiver quand il n’en restait plus une àcommettre. Enfin, après avoir comparé les misérables ressources de la colonie aux forces qui vont l’assaillir, il conclut ainsi : « Si la guerre dure, le Canada « sera aux Anglais, peut-être dès cette cam- « pagne ou la prochaine; si la paix arrive, « colonie perdue si tout le gouvernement n’est « pas changé !. »

Le 10 mai, Bougainville, nommé colonel avant son départ de France, débarquait à Québec, apportant aux chefs de la colonie les dépèches des ministres; on sait qu’elles renfermaient un aveu de complète impuissance.

Aussi faible au-dedans qu’au dehors, ce gouvernement de la décadence ne sévit même pas contre des fonctionnaires dont les crimes lui étaient révélés depuis tant d'années. Au-

1 La lettre de Montcalm à sa femme dont nous avons cité un fragment cst inédite, celle au Ministre que nous venons de résumer a été extraite des Archives de la guerre et publiée par M. Dussieux.

avons nous de la

cun châtiment,aucune révocation ne vint frapper les coupables. Rien ne fut changé dans le Canada, il n'y eut que l’espérance de moins.

Montcalm reçut des mains de son fidèle aide-de-camp une lettre du secrétaire d'Etat de la guerre, le maréchal de Belle-Isle, dans laquelle celui-ci essaye de justifier par la nécessité l'abandon de l’armée d'Amérique, et trace au général un plan de défensive trèsresserrée. La dépêche tout entière de la main du ministre, se termine par ces lignes fatales : « Il est de la dernière importance de conser- «ver un pied dans le Canada, quelque mé- « diocre qu'en soit l'espace, car si nous « l’avions perdu en entier, il serait comme « impossible de le ravoir. C'est pour remplir « cet objet que le roi compte sur votre zèle, « votre courage et votre opiniätreté, et que « vous mettrez en œuvre toute votre indus- « trie et que vous communiquerez les mêmes « sentiments aux officiers principaux et tout «ensemble aux troupes qui sont sous vos « ordres... J'ai répondu de vous au roi et je « suis bien assuré que vous ne me démenti- « rez pas et que pour le bien de l'Etat, la « gloire de la nation et votre propre conser-

— û ess nas mes e ue : . +0 0 QE Roeir Din MR Ve ie VO an ee RAS PNA ES PR I EP 0 MDI F7 2er DS EP PE Fa ré Le - Fr 2% D TEE FA 2 PR ns ou ae ce

PR ra ER GR. nn tm bare Ripes < z* di se RIPROS er Ple TER 1.34

« vation, vous vous porterez aux plus grandes « extrémités plutôt que jamais subir des con- « ditions aussi honteuses qu'on a faites à « Louisbourg dont vous effacerez le souve- «nir, » C'était la condamnation à mort de Montcalm; son grand cœur ne s’y méprit pas et voici l'accusé de réception de l'arrêt :

« J'ose vous répondre de mon entier dévoue- « ment à sauver cette malheureuse colonie « Où à mourir. »

Quelle inexorable destinée, ou plutôt quel amour de cette patrie qui le sacrifiait! Périr pour la France eût semblé doux à un tel homme, mais se sentir livré par elle à la mort, n'était-ce pas mourir deux fois? La victime connaît son sort et elle accepte l'immolation. Une autre angoisse lui était réservée : en quittant le port, Bougainville a appris qu'une des filles de son général venait de mourir, mais il ne sait laquelle. « Est-ce la pauvre « Mirète qui me ressemblait et que j'aimais «tant!» s'écrie le père, Il l’ignorera toujours. | |

Aux armes! aux armes! Ce cri retentit tout le long du grand fleuve; le toscin sonne dans chaque clocher, pendant qu'au-dessous

montent les chants des prières publiques ordonnées par l'évêque de Québec ; les campagnes sont désertes, martes et castors respirent en paix sans crainte du trappeur ; les eaux ne sont plus troublées par le filet du pêcheur ; en Canada, il n'y a plus que des soldats. On voit des vieillards dequatre-vingts ans et des enfants de douze ans marcher sous le drapeau qui les abrite pour la dernière fois. Dans quelques jours, une proclamation anglaise va leur dire: « Si la folle espérance « de nous repousser vous porte à nous refu- « ser Ja neutralité que nous vous offrons, at- «tendez-vous à souffrir tout ce que la guerre «a de plus cruel. Il sera trop tard de re- «gretter les efforts de votre courage impru- « dent, lorsque cet hiver vous verrez périr de « faim tout ce que vous avez de plus cher.

« Vous voyez d'un côté l'Angleterre qui vous «tend une main puissante et secourable, de «l’autre côté, la France incapable de vous «soutenir, abandonnant votre cause dans le «moment le plus critique; votre sort dépend « de.votre choix. » — « Vive la France! »

répondront les Canadiens, os ruinés et décimés,

D Ne Sac =-muE pus rer nge mp - F Ré erere pe -

Trois mille deux cents hommes de troupes de France, quinze cents soldats de la colonie, deux cents cavaliers et douze mille miliciens armés de fusils de chasse, voilà les chiffres officiels des forces françaises à l'ouverture de la campagne de 1759. Un convoi de dix-sept bâtiments guidés par le capitaine Canon, célèbre corsaire de Dunkerque, qui suivait Bougainville, amena trois cent vingtsix recrues, des munitions et quatre-vingts jours de vivres pour le soldat. « C’est tou- « jours quelque chose, écrivait Montcalm au « ministre, le peu est précieux à qui n’a «rien. » Défendre le fort Niagara qui protégeait le cours du Saint-Laurent en amont ; résister, s’il était possible, sur le lac Champlain, pour ne pas laisser l’ennemi couper en deux la colonie; enfin, concentrer sous les ordres de Montcalm les forces principales, environ douze mille hommes, autour de Québec, objectif évident de l'invasion anglaise, tel était le plan de la défense.

Pitt, maître absolu de l'Angleterre et des colonies, avait résolu d'en finir avec .cette poignée d'enfants rerdus de la France. L’effort fut proportionné aux ressources im-

rare nr

menses dont disposait le gouvernement britannique. Comme l'année précédente, l’ennemi entra par trois côtés. Cette fois la pointe de toutes ses baïonnettes fut dirigée vers le cœur de la colonie, Québec, où les trois armées d’invasion devaient se rejoindre, Néanmoins deux attaques échouèrent ; le général Prideaux venant de l'Ouest, périt à la prise du fort Niagara et son armée s'arrêta court au-dessous des rapides du Saint-Laurent ; Ambherst, commandant en chef, chargé de descendre à la tête de douze mille hommes, le Champlain et le Richelieu, ne put jamais déloger Bourlamaque, retranché avec deux mille cinq cents Français et Canadiens dans l’île aux Noix, à l'entrée du Richelieu. Mais cest de l'Est que devait venir, pour notre vieille colonie, le coup mortel.

Vingt-deux vaisseaux de ligne, trente frégates et une multitude de transports ont été rassemblés à Louisbourg ; dix mille soldats sont à bord, la flotte et l’armée ont pour chefs des hommes dont plusieurs deviendront célèbres. A leur tête est un général de trente-deux ans, James Wolf, choisi entre tous par le grand Pittlui-même. Pour la pre-

au

mière fois, Montcalm rencontre un adversaire digne de lui. En ces deux rivaux se retrouvaient, au plus haut degré, les qualités des deux peuples, alors aux prises pour la souveraineté du Nouveau-Monde ; mais par le dédain de la vie, par l’amour passionné de la gloire, de la patrie et des lettres, Wolf et son rival appartenaient à la même race, à celle des héros. |

Au milieu du mois de mai, presque dans

le sillage des navires de Bougainville, la

flotte anglaise parut sur le Saint-Laurent.

Dans cette navigation inconnue et pleine de périls, elle était guidée par un pilote canadien, un transfuge, qui a laissé son nom en otage à l'histoire : « Denis de Vitré. »

Chaque marée pousse en avant les navires de l'invasion : ils ont franchi le cap Tourmente, puis la grande île d'Orléans. Un gigantesque rocher de granit et d’ardoise s’élançant de fa rive septentrionale, semble barrer le fleuve. Au pied et sur la cime de ce roc, apparaît aux Anglais, sous les rayons d’un soleil de juin, un étonnant assemblage de clochers en branle, de batteries en feu, d’esplanades verdoyantes, d'arbres séculai-

as LAS — res, de dômes et detoits métalliques, réfléchissant la lumière comme autant de miroirs ; ville couronnée par une citadelle aux bastions à pic, que domine à son tour un cap de mille pieds de hauteur, sortant tout droit du fleuve. Eblouissant tableau, qui se reflète dans l'onde d'un bassin assez immense pour contenir cent vaisseaux de ligne à cent vingt lieues de la mer. C'était la capitale de la Nouvelle-France. |

A deux reprises déjà, les vaisseaux anglais étaient venus saluer de leurs canons la ville de Champlain, mais cette troisième fois des hurrahs de victoire se méleront aux dernières bordées et les mâts seront pavoisés au retour. |

Dès 1758, Montcalm écrivait au, ministre :

« Il y a deux ans que je ne cesse de parler «de l’entreprise et de la descente que l'en- « nemi peut faire à Québec ; on ne veut rien « prévoir ni rien ordonner. » Dans sa dépêche du 12 avril 1759, le général dit encore. « À Québec, l'ennemi peut venir si «nous n'avons pas d’escadre et la capitale « prise, la colonie est perdue : cependant, « nulle précaution. J'ai écrit, j'ai fait offre

« de mettre de l'ordre pour empêcher une «fausse manœuvre à la première alarme ; « la réponse : nous aurons le temps. »

La flotte anglaise en rivière, on avait dû cependant aviser à la défense. Soutenir un siège dans Québec eût été folie, car la ville, imprenable par eau, était à peine close du côté de la terre ferme : il fallait donc à tout prix, en s’opposant à un débarquement, empêcher l'ennemi de tourner la place.

A gauche de la ville, à partir de l’embouchure du Saint-Charles, la côte du Saint- Laurent est d’un accès facile; en toute hâte on y construisit un retranchement long de deux lieues et aboutissant au ravin par lequel l’'écumeux Montmorency se précipite de 300 pieds de hauteur, dans le grand fleuve. Au milieu de cet immense camp retranché qui prit le nom de Beauport, village voisin, l'armée française dressa ses tentes ; elle communiquait par un pont de bateaux avec Québec situé de l’autre côté de la rivière Saint- Charles. A droite de la ville, en remontant le Saint-Laurent, ce ne sont que gigantesques

4 Voir la carte n° 2.

falaises dentelées, partout à pic, sauf quelques rampes escarpées et bien fortifiées, du haut desquelles une poignée d'hommes suffit à pousser dans l’abîme des régiments entiers.

Si cette ligne de défense n'était pas forcée avant la mauvaise saison, Québec était sauvé pour un an. Wolf avait lrois mois pour s'immortaliser.

L'été était fini, septembre commençait ; des deux généraux partis pour rejoindre Wolf, aucun n’avait paru; on sait pourquoi. Les restes de Québec brûlaient sous une pluie de feu, lancée depuis deux mois par des batteries établies de l’autre côté du fleuve, à la pointe de Lévis : dans l’île d'Orléans et sur les côtes voisines, pas une créature vivante, pas une maison debout. Cinq cents des plus braves soldats de Wolf étaient couchés au pied des redoutes du Montmorency : là avait échoué le 31 juillet, une furieuse attaque, soutenue pendant sept heures par le tir de quatre-vingts pièces d'artillerie ; non moins inutiles trois autres descentes tentées au-dessus de la ville. En vain Cook, legrand marin, avait-il multiplié ses merveilleux sondages,

pas un pouce de terre n’avait été conquis sur

Montcalm. Devant les Anglais partout le fer ou le roc. Jamais l’activité du défenseur de Québec ne se montra plus étonnante que dans cette lutte de deux mois avec un ennemi, qui, maître absolu du fleuve, y exécutait à la faveur des marées et de la nuit, des mouvements continuels et rapides.

Inquiet pour la retraite de sesinnombrables bâtiments aux approches de l’hiver canadien, l'amiral Saunders avait convoqué à son bord un conseil de guerre et le 20 septembre la flotte devait lever l'ancre. |

Wolf, âme de feu dans un corps frêle, était miné par la fièvre du désespoir. Remontant et redescendant sans cesse le fleuve, l'œil attaché sur l'inaccessible muraille, il enviait les ailes des oiseaux du rivage ; mais le génie n'a-t-il pas aussi les siennes.

À une demi-lieue au-dessus de la ville, s'ouvre dans la falaise une petite baie qui portait alors le nom d’anse du Foulon. De là on atteint au sommet par un sentier étroit et escarpé. De tous les accès au plateau c'était le plus impraticable ; ce fut celui-là mème que choisit Wolf pour son dernier assaut, devinant par une heureuse inspiration que

e fer v de dans emi, à la UVeE—

ables dien, bord re la

, était ntant bil atait les génie

ville, 1e qui De là roit et c'était mème assaut, n que

c'était le chemin le moins bien gardé. Dans la soirée du 12 septembre plusieurs vaisseaux anglais jetèrent l’ancre en face du cap Rouge à-trois lieues au-dessus de Québec. Bougainville, détaché au camp de Beauport avec trois mille hommes pour surveiller les opérations de cette flotte, bivouaqua en face d'elle, sur le haut de la falaise. Nuit mémorable dans l’histoire. Aussitôt les ténèbres descendues sur le fleuve, Wolf et cinq mille soldats d'élite s'embarquent dans des chalands cachés à bord de ces vaisseaux et se laissent dériver avec la marée baïssante.

« Qui vive! » crient les sentinelles échelonnées sur la côte : « France! bateaux de vivres, » répondent les barques, car les Anglais savaient qu'ordre avait été donné aux postes français de laisser cette nuit-là descendre par eau des provisions ‘du cap Rouge à Québec.

Pendant que le courant emporte vers l’anse du Foulon ces étranges vivandiers, Wolf, l'âme toujours enivrée du grand, récite à demi-voix le chef-d'œuvre élégiaque que Thomas Gray venait d'achever et qui se termine par ces mots prophétiques : « Le chemin de « la gloire ne conduit qu’au tombeau. » Puis

s'adressant à ses compagnons il leur dit :

« Je préférerais la gloire d’avoir écrit de si « beaux vers à celle de vaincre demain. »

Enfin les barques s'arrêtent au pied de la falaise : une agile avant garde saute à terre et dans un silence de mort escalade à tâtons le sentier qui monte presque à pic du rivage au plateau. Un poste sous les ordres de Vergor, une créature de Bigot, veillait négligemment sur l’abîme : il est surpris et dispersé. Aussitôt l'accès du plateau est ouvert à Wolf et à ses régiments suspendus en pleine nuit, entre le ciel et la terre. Les premiers rayons du soleil levant coloraient à peine les rochers du cap aux Diamants, que déjà quatre ou cinq mille Anglais étaient rassemblés derrière Québec, pendant qu'à Beauport le tambour réveillait en sursaut le camp français.

Bourlamaque était dansl'île aux Noix, Bougainville au cap Rouge et Lévis aux rapides du Saint-Laurent. Quelques milliers d'hommes, la plupart miliciens ou sauvages, formaient l'armée de Montcalm, le 13 septembre 1759 !.

1 Quelles furent les forces que Montcalm mit en ligne ? c’est ce qu'il est impossible de savoir. Les bataillons de France étaient dégarnis de leurs compagnies d'élite par-

it :

à si , D la e et 8 le > au gor, nent sitôt | ses re le oleil 1 Cap | aille bec, illait

Boues du mes, faient 759 !.

ligne ?

lons de ite par-

Au travers d'une inévitable confusion, le général donne rapidement ses ordres, monte à cheval, et l'épée à la main, marche à l’ennemi en franchissant la vallée du Saint-Charles. Les Anglais l'attendaient, rangés en bataille dans les plaines d'Abraham, en face des fortifications ébauchées de Québec. Ce fut au milieu de ces champs à demi-défrichés,.connus sous le nom de leur possesseur, un obscur pilote du Saint-Laurent, que se décida l'avenir de l'Amérique; ce fût là que la race celtique se vit arracher sa conquête, ct que l’œuvre de deux siècles fut anéantie en un éclair.

En attaquant sur l'heure, avec des troupes douteuses en rase campagne, un ennemi éprouvé et déjà maitre du terrain, Montcalm

ties avec Bougainville, et les corps de la milice se trouvaient très-incomplets, un grand nombre de paysans étant allés faire la récolte. Dans chaque relation le chiffre varie : les historiens ne sont pas mieux d'accord que les rédacteurs des rapports officiels. Le chiffre probable paraît être de cinq mille combattants environ; c'était aussi le nombre des Anglais. On s’entend mieux sur le montant des pertes subies par les deux armées aux prises : sept ou huit cents hommes de part et d’autres restèrent sur le champ de bataille; parmi eux les généraux et presque tous les brigadiers et les officiers supérieurs.

ne se laissa-t-il pas emporter par l’impétuosité de son courage? Ne pouvait-il pas attendre le corps de Bougainville, retardé dans sa marche? Tout enfin ne valait-il pas mieux que de jouer le sort-du Canada sur un coup de dé? Question complexe, que des hommes spéciaux discutent encore aujourd'hui et dont l'étude des circonstances et du terrain peut seule livrer la clé *. Nous dirons que dans sa carrière militaire, le vainqueur de Carillon a donné assez de preuves de talent et qu’il était, suivant l'expression du major-général, trop « lumineux » pour n'avoir pas différé la bataille si c’eut été possible. « On se fusilla « À (ep longtemps, dit un témoin ocu-

lire ?; enfin, vers dix Aenras, M. le mar-

canon qui tiraient, jugea à propos de ne pas leur laisser le temps de se fortifier davan-

4 Dans l’étude publiée récemment par le colonel anglais Beatson, du corps royal du génie, l’auteur, qui connaît les lieux pour avoir été longtemps en garnison à Québec, n’hésite pas à approuver l’attaque soudaine de Montcalm: « Les raisons du général français, n'ayant jamais été ni « bien comprises ni bien appréciées. »

2 Relation du sieur.Joannès, major de Québec.

Jétuoas alé dans mieux 1] COUP )mmes et dont n peut e dans arillon et qu'il énéral, fféré la fusilla n ocule mar— se grosèces de à ne pas davan-

el anglais ui connaît à Québec, Montcalm :

aais été ni

« tage et donna le signal pour charger l’en- « nemi, Les troupes s'ébranlèrent avec beau- | « coup de légèreté, ainsi que les Canadiens, « mais, après quelques pas en avant, le petit | « bouquet de bois qui s'allongeait sur la « droite, servit de retraite aux miliciens, qui « laissèrent marcher seuls les cinq bataillons, «ce qui occasionna un peu de flottement,.

« Enfin, après s'être approché à la portée du « pistolet et avoir fait et essuyé trois ou quatre « décharges, la droite plia et entraîna le reste « de la ligne.» Les grenadiers anglais de Louisbourg chargent alors à la baïonnette :

Wolf est à leur tête. Déjà une balle l’a frappé au poignet, une seconde, puis une troisième ‘ l'atteignent à la poitrine ; il chancelle : « Sou- « tenez-moi, dit-il, que le soldat ne me voie «pas tomber.» On l'emporte; le mourant entend dire : « Ils fuient ! — Qui ! demandet-il. — Les Français, lui répondit-on., — Je meurs heureux», murmure le héros, et il expire après avoir donné l’ordre de couper la retraite à l'ennemi par la vallée du Saint-Charles. Pendant que les agiles montagnards Ecossais « avec leurs plaids flottants et leurs « larges claymores poursuivent, comme des

« démons furieux, les fuyards sur la colline « Sainte-Geneviève » le général de cette armée vaincue revenait lentement à cheval, soutenu de chaque côté par un grenadier et entrait, tout sanglant, à Québec, par la porte Saint- Louis. Deux fois touché dans la mêlée, il avait, en ralliant les tirailleurs pendant la retraite, reçu une balle dans les reins, — « Combien de temps à vivre? » demande-t-il au chirurgien qui sonde sa blessure. « Quel- « ques heures seulement, mon général. »

« Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais à « Québec. » Puis, il s'étend paisiblement sur .son lit de mort : la journée du soldat a été rude, mais la campagne est finie. Ramesay, gouverneur de Québec, et le commandant de Royal-Roussillon lui demandent ses ordres :

« Mes ordres, répondit-il, je n’en ai plus à «donner; j'ai trop à faire à ce grand moment, « et mes heures sont très-courtes. Je vous « recommande seulement de ménager l'hon- «neur de la France. » | Montcalm croyait sa tâche accomplie, mais à travers lagrande ombre qui déja l’environne, un devoir inachevé lui est apparu : un peuple a espéré en lui, un peuple l’a aimé, qui est

menacé par la vengeance d’un ennemi irrité, Ces pauvres Canadiens, le mourant ne peut plus les défendre, maisil peut encore intercéder pour eux, et il se fait suppliant afin de donner aux vaincus le reste de sa vie. « Général, « écrit-il à Townshend (le successeur de Wolf « dans le commandement), l'humanité des « Anglais me tranquillise sur le sort des pri- « sonniers français et sur celui des Canadiens. « Ayez pour ceux-ci les sentiments qu'ils « m'avaient inspirés : qu'ils ne s’aperçoivent « pas d'avoir changé de maître. Je fus leur « père, soyez leur protecteur. » Puis il implore humblement pour lui-même la clémence d'un autre vainqueur, le seul qu'il puisse maintenant redouter, reçoit avec ferveur les sacrements, et expire à quarantesept ans, le 14 septembre au matin.

Il fut enterré le soir du même jour, au bruit de la canonnade et à la lueur des flambeaux, dans l’église des Ursulines, la seule à Québec qui ne fut qu'à moitié détruite par les projectiles. La tradition veut que son corps ait été déposé dans l’excavation formée par l'explosion d’une bombe anglaise : le fait n'est pas prouvé; mais qu'importe, Montcalm

n’a-t-il pas été enseveli, comme il l'avait juré, sous les ruines de la Nouvelle-France.

Dans son agonie, il s'était écrié : « Ma con- «solation est d'avoir été vaincu par un en- « nemi aussi brave. » L’Angleterre a retenu cethommage d’un héros mourant, et, en 1827, elle a fait élever, à Québec, un obélisque de soixante pieds de hauteur, sur lequel on lit ces deux noms : Worr-MonTcaLM. C'était, avec sa dette, payer celle de la France, où pas une pierre ne garde le souvenir de Louis de Montcalm.

L'homme de guerre, assez brave pour recevoir cinq blessures le même jour, le général qui calmait par sa parole la sédition de ses soldats affamés et remportait avec eux la victoire de Carillon, avait atteint « le grand » ; il touchait à la gloire, la mort l'arrêta en chemin, et il n'est demeuré que le martyr de l'honneur national. Est-ce assez pour le serviteur fidèle qui, voué par son pays à la mort, ne laissa échapper contre lui ni plainte, ni murmure, expirant ainsi sans reproche, comme il avait vécu sans peur.

Si la France n’élève des statues qu'aux victorieux, elle devait au moins, à Montcalm, un

tombeau. Les Canadiens s’en sont souvenus pour elle. Essayez de chasser de l’histoire la poésie, il y a une place d'où l'on ne peut la bannir, c’est le cœur de l’homme : Montcalm tombant sous les murs de Québec est resté et restera pour le peuple qui fut vaincü avec lui, comme le dernier défenseur, comme le dernier ami. Dans cette victime chevaleresque, les Canadiens n’ont pas cessé de voir l'image de la patrie perdue, de leur pauvre France à qui l'on pardonne beaucoup parce qu’elle a beaucoup aimé. Le tombeau que la

mère-patrie devait à son héroïque représen-

tant, a été élevé par souscription nationale des habitants de Québec et béni le 14 septembre :259, anniversaire centenaire de la mort du ‘e'ncu. La Nouvelle-France et Monicalm : le malheur avait autrefois uni ces deux

noms, l’histoire ne les séparera jamais.

Pendant que leur général expirait, les troupes françaises dispersées et sans chefs (les deux brigadiers généraux ayant été tués), s'étaient enfuies dans le camp de Beauport, puis, à la nuit, elles avaient rallié le corps de Bougainville. La petite armée ainsi reformée, battit en retraite en remontant le long du fleuve jusqu'au fort Jacques-Cartier. C'est là que le chevalier de Lévis accourant des rapides du Saint-Laurent, rejoignit le 17 septembre les débris dont la mort de Montcalm lui donnait le commandement. Cet officier, d’une bravoure lédnine, enleva le jour même ses troupes et marcha sur Québec pour faire lever le siége. À quatre lieues de la ville on apprit qu’elle était depuis la veille au pouvoir

de l’ennemi; le lâche Ramesay, ce gouverneur à qui Montcalm mourant recommandait de ménager l'honneur de la France, avait capitulé sans attendre un coup de canon. L’hiver qui approchait suspendit les opérations militaires.

Cernée dans un coin de terre de quelques lieues carrées, isolée du monde entier, sans argent, presque sans pain ct sans poudre, au milieu des terribles rigueurs d’un hiver canadien, à quoi songeait une poignée de vaincus? À préparer la revanche, à reprendre Québec!

A la fin d'avril, le dégel ne laissant ouvert qu'un canal au milieu du fleuve, les deux frégates françaises, l'Atalante et la Pomone, suivies de quelques transports, descendirent de Montréal avec un petit matériel de siége : les troupes les accompagnèrent par la route de terre, enfonçant jusqu'au genou dans la neige fondante, et traînant avec elles, au prix de prodigieux efforts, trois pièces de campagne. On espérait surprendre l'ennemi, un hasard lui révéla notre marche; un canonnier de la flotte, tombé à l’eau, parvint à se hisser sur un glaçcon que le courant emportait; devant Québec les Anglais recueillirent

ce soldat évanoui sur son radeau de glace; entre leurs mains il se ranima un instant, trahit involontairement le secret et expira.

Quatre mille hommes, sous les ordres du général Murray, avec vingt-deux pièces d’artillerie, sortirent aussitôt de la ville pour écraser, pendantsa marche, l’armée française, alors composée de trois mille soldats de ligne et de deux mille Canadiens et Sauvages, avec un couteau emmanché au bout du fusil, faute de baïonnette. Au terme de leur dernière étape, les soldats, à demi morts de fatigue et de froid, trouvaient un champ de bataille au lieu d'un bivouac.

Le choc eut lieu, le 28 avril 1760, dans ces mêmes plaines d'Abraham, sept mois auparavant, théâtre de la défaite de Montcalm.

Une magnifique charge, furieuse, désespérée, où l’armée française donna tout entière, décida la victoire. Les Anglais culbutés, enfoncés, s’enfuirent derrière les murs de Québec, laissant sur place toute leur artillerie et douze cents morts ou blessés, presque tous frappés par la baïonnette. De notre côté gisaient à terre tous les grenadiers et cent quatre officiers, parmi lesquels le vaillant

Page 1