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contre une formidable coalition, ensanglanta le territoire de la colonie sans rien changer aux délimitations des frontières; c’est l’époque des grands exploits du chevalier d’Yberville, l’intrépide marin, et du comte de Frontenac, ce gouverneur de la Nouvelle-France qui, sommé, en 1690, de rendre Québec aux Anglais, répondait, suivant son mot, « par la bouche de ses canons ». Malheureusement la guerre de la succession d’Espagne eut des conséquences plus fatales : le traité d'Utrecht, qui mit fin à Ja lutte, nous enleva les contours de la baïe d'Hudson, l'île de Terre-Neuve, el, à l’entrée du golfe Saint- Laurent, la fertile Acadie. L’Acadie, quel souvenir touchant de fidélité et de malheur son nom réveille! Elle était la plus ancienne de nos colonies françaises en Amérique : son peuple naïf, aux mœurs patriarcales, coupable seulement de ne pas haïr la France, la terre des aïeux, était suspect au maître étranger. Déporter ces laboureurs et ces pasteurs nele rassurait pas assez : il fallait les disperser. Un jour de l’année 4755, il y avait un demi-siècle que les Acadiens obéissaient docilement à l'Angleterre, on les rassemble par cantons comme de vastes troupeaux : ce qui put s'échapper s’enfuit dans les forêts, mais le reste, au nombre de 12000, hommes, femmes et enfants, est embarqué sur des navires anglais, puis jeté au hasard sur les côtes des deux Amériques : la mère ici, là le père, les enfants partout.
Pauvre Acadie, son nom même a disparu sous celui de Nouvelle-Ecosse : de sa ville, Port-Royal, les Anglais, sujets de la reine Anne, ont fait Anapolis, et la baie française est devenue la baie de Fundy. Ainsi tout a changé de nom, la terre et l’eau; seul le rapt d’un peuple innocent s’appelle et s’apple-
lera partout de même, car la conscience de l’humanité ne parle qu’une langue”.
Le contre-coup d’une dernière conflagration européenne, soulevée par la guerre de la succession d'Autriche, avait de nouveau bouleversé les deux colonies voisines, quand intervint, en 1748, le traité d’Aix-la-Chapelle, qui stipula qu'en Amérique toutes choses seraient rétablies sur le même pied qu'avant les hostilités.
Chacune de ces luttes, sans cesse renaissantes, remettait aux prises les colons des nations ennemies; mais, à défaut des querelles séculaires des deux couronnes, la rivalité des races et des religions aurait suffi, et au delà, pour pousser les uns contre les autres Anglo-Américains et Canadiens, alors même que les intérêts matériels r’eussent pas été opposés. C'était dans la traite des fourrures récoltées par les trappeurs ou achetées aux Indiens et revendues en Europe que la rivalité commerciale des deux peuples éclatait davantage. — Les Canadiens, jadis maîtres de ce maonifique marché, voyaient avec irritation grandir la concurrence, surtout pour les castors, dont les villages étaient, à cette époque, si nombreux sur les cours d’eau de l’Amérique du Nord. Les Anglais, de leur côté, se trouvaient encore mal partagés.
1. Beaucoup des Acadiens qui s'étaient évadés rentrèrent dans leur pays après de longues années d’exil : ils trouvèrent entre des mains étrangères les champs que leurs pères avaient défrichés, et se remirent à l’œuvre pour cultiver les terres dédaignées par les vainqueurs. Leurs descendants sont aujourd’hui répartis dans le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse, l’île du Prince-Édouard et l’île du Cap-Breton, tous catholiques, ne parlant que la langue française et ne se mariant qu'entre eux. Sous le titre de Une colonie féodale en Amérique, M. Rameau a publié récemment une histoire complète de cet intéressant pays.
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Avec tant de causes de haïne réciproque, il n’était pas douteux que la paix au delà de l’Atlantique ne serait qu'une trêve en deçà, et que, tôt ou tard, les colonies britanniques, vingt fois plus peuplées, abuseraient de leur force pour jeter au fond du Saint- Laurent la colonie rivale. La flamme couvait en Amérique sous les traités de paix européens et allait bientôt les dévorer.
Parmi toutes les luttes entre la France et l’Angleterre, la guerre de Sept Ans, dont la conquête du Canada fut un épisode, présente à ses débuts un côté original; les gouvernements ne donnèrent pas le signal des hostilités, et les deux nations, la France du moins, furent conduites malgré elle dans l’arène déjà ensanglantée. La guerre naquit au loin d’une espèce de génération spontanée, elle sortit tout armée du sol américain.
Nous avons dit plus haut que, d’après le traité d’Aix-la-Chapelle, les choses devaient être remises en Amérique sur le même pied qu'avant la guerre; dans ce continent, si vaste qu'on n’en connaissait pas encore les bornes, et dont un coin à peine était peuplé, on trouva le moyen de se disputer quelques lieues carrées. Quelles étaient les véritables frontières de l’Acadie, cédée à l'Angleterre par la paix d’Utrecht? Cette délimitation fut le premier prétexte de querelle entre les deux colonies. Mais là n’était pas la question brûlante; la véritable partie, celle dont l'enjeu fut le Canada, se jouait sur les bords de l'Ohio. |
Lelecteur sait que la chaîne des monts Alleghanys, ou Apalaches, était la frontière naturelle des possessions anglaises, qu’elle séparait des nôtres aussi nettement que les Pyrénées isolent l'Espagne de la
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France. Du haut des rochers stériles de leurs montagnes, les colons anglo-américains avaient entrevu à leurs pieds, du côté de l'Occident, des espaces sans fin et un océan de verdure : c'était l'Ouest‘, tel qu’il apparaissait alors dans l'éclat et la fraîcheur de son premier réveil, « avec ses prairies vierges, couvertes de seigle sauvage, d'herbes bleues et de trèfle blanc, au milieu desquelles paissaient ensemble des troupeaux de buffles ». C'était l'Ouest « avec ses campagnes ouvertes, plantées d’arbres fruitiers et délicieusement arrosées par des cours d’eau ». Entre tous les paysages de cette terre enchantée, s’il en est un riant et plantureux, c’est l'immense vallée au fond de laquelle coulent, pendant trois cents lieues, vers le Mississipi, les caux de l'Ohio ou « la Belle-Rivière ».
À qui, de la France ou de l'Angleterre, appartenait cette vallée? Il faudrait, pour éclaircir ce point, exposer la théorie des principes qui en Amérique, réglérent entre Européens le droit de souveraineté, et d’après lesquels la propriété d’un territoire résultait de l’exploration suivie d’une possession effective. C’élait, depuis soixante-dix ans, le cas des Français sur les rives de l'Ohio, et la vallée qui commence près du lac Érié et aboutit au Mississipi était devenue pour eux la plus courte voie de communication entre le Canada et la Louisiane. Maïs, sous prétexte qu’en 1496 le Vénitien Sébastien Cabot, naviguant pour le compte de Henri VII, roi d'Angleterre, aurait longé
4, Au commencement de la colonisation, les Anglo-Américains designèrent sous le nom de l'Ouest toute la région à peine explorée qui s'étendait à l'occident des monts Alleghanys. Ce nom primitif est resté en vigueur dans la langue américaine, bien que la plus grande partie de l'Ouest connu au xvui* siècle forme aujourd’hui les États du centre des États-Unis.
la côte orientale de l'Amérique, les Anglais qui, de ce te côté, n'avaient jamais posé le pied au delà des Alle- A ghanys, prétendirent, vers le milieu du siècle der- fou nier, à la propriété de la vallée de l’Ohio!. Parlons net : l'invasion de ce territoire ne fut pas une ques- en
tion de droit, mais elle fut peut-être une loi de né- À cessité, une condition de vie ou demort pour les fu- # pr, turs Etats-Unis. Thomas Ponwal, un des gouverneurs 4
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des colonies anglaises, l’avouait franchement quand 4 il disait, dans un mémoire adressé à son gouverne- M ment : « Un établissement dans la vallée de l'Ohio ! got donnera dela force et de l’unité à notre empire d'Amé- M },: rique et nous assurera la possession du pays. Mais À " | par-dessus tout, la chose est nécessaire : les planta- M >», tions anglaises sont à bout; elles sont colonisées M jf jusqu'aux montagnes.» DE oo L'Ouest, c'était l'avenir. À des
Les planteurs de la Virginie?, province à laquelle, % en vertu de drvits imaginaires, on prétendait rattacher du le territoire convoité, commencèrent par créer uneas- M sociation de déffichements qui prit le nom de Compagnie de l’Ohio et obtint, en 1750, du gouvernement britannique, soi-disant propriétaire, la concession de M 600000 acres de terre à prendre dans la vallée. L
Cette même année, la nouvelle compagnie lança À add des agents de l’autre côté des Alleghanys, avec mis- À
4. Les Anglais, d’Âllleurs, sentaient si bien que le droit qu’ils invo- , quaient n'existait pas, qu’ils essayèrent de s’en créer un autre, mais k le nouveau titre fut encore moins sérieux que le premier. En effet, vo M. Bancroft, l'historien des États-Unis, raconte qu'en 1744, moyennant 400 livres sterling, les députés des cinq nations [roquoises et les Tuscaroras reconnurent le droit du roi d’Angleterre « à la propriété de toutes les terres qui sont ou doivent être comprises dans la colonie À de la Virginie, d’après la désignation de Sa Majesté ». | 2. Une des plus aficnnes colonies ou plantations des Anglais en Amérique. Walter Raleigh y forma les premiers établissements en 1584.
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sion de soulever contre les Français les peuplades sauvages de ce pays, Iroquois, Miamis, Mingos, Delawares.
« Nos chefs ont levé la hache de guerre, nous avons tué et mangé dix Français et deux de leurs nègres; nous sommes vos frères, venez à notre aide : les Français ont chanté leur chanson de guerre. » Voilà ce que bientôt, en apportant un collier de wampum, une chevelure fraîchement scalpée et un calumet orné de plumes, l’envoyé des Miamis venait dire au gouverneur, l’habile Dinwiddie, qui menait l'affaire. La Virginie, avec des Peaux-Rouges pour avant-garde et sentant derrière elle toutes les autres colonies, n’hésita plus : elle ouvrit une route à travers les défilés des montagnes et envoya des ouvriers pour construire un fort à la fourche formée par la rivière des Alleghanys et par la Monogahéla, quand, en se réunissant, elles donnent naissance à l'Ohio. La marche du peuple anglo-américain commençait vers l'Ouest : elle ne devait plus s’arrêter, avant que les pionniers du nouveau monde n’eussent atteint les rivages alors ignorés de l'océan Pacifique.
Les Français, de leur côté, prenant les devants, construisirent eux-mêmes, à la place et sur les plans adoptés par la Compagnie Virginienne, un fort auquel on donna le nom de Duquesne, alors gouverneur de la Nouvelle-France; c’est là que s’élève aujourd’hui la vaste ville de Pittsburg. Désormais les évènements vont grandir et se précipiter.
A la nouvelle des travaux exécutés à la fourche de l'Ohio, un régiment de volontaires américains, qui se tenait aux ordres d’un ardent jeune homme de vingtdeux ans, lieutenant-colonel dans les milices virginiennes, descend avec des canons dans la vallée.
Grossi par des guerriers Mingos, le corps expéditionnaire marche sur le nouveau fort. Le 28 mai 1754, date fatale dans l’histoire commune des États-Unis et de la France, un feu de peloton, au lever du soleil, retentit dans les « Grandes-Prairies » : une petite troupe française vient d’être surprise au bivouac, et les trente hommes qui la composent ont été, sans sommation, tués ou faits prisonniers. Au milieu du feu, un des Francais avait essayé de donner lecture d’un papier; il était tombé mort sur les cadavres de ses compagnons. C'était un officier nommé Villiers de Jumonville, envoyé comme parlementaire à la rencontre des Anglais. Ceux-ci, après leur triste victoire, se retirent derrière les remparts du fort de la Nécessité, construit sur le bord de la Monogahéla. La vengcance court sur leurs pas : avec six cents Canadiens, le frère de Jumonvile se rue sur le fort et écrase ses défenseurs sous une dure capitulation, au bas de laquelle le chef de l’expédition virginienne, appose comme signature le nom alors inconnu de « Georges Washington ». | Malgré cette fâcheuse entrée en campagne, les Anglo-Américains pouvaient se féliciter : ils avaient atteint le but poursuivi par eux depuis dix ans, la trouée était faite, il n’y avait plus d’Alleghanys. L’honneur national des deux métropoles engagé dans l’engrenage ainsi mis en mouvement n’en sortira plus qu'avec des flots de sang : la question de l'Ouest était posée. Les coups de feu tirés en pleine paix dans les « Grandes Prairies » avaient retenti de l’autre côté de l'Atlantique; les deux nations rivales tressaillirent, l’une d’indignation, l’autre de joie, car l’Angleterre souhaitait une nouvelle guerre qui lui permît d'achever la destruction de la marine française.
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