‹ Montcalm et le Canada français [microforme]Chapitre 9 sur 62 · UN SCALPE · texte numérisé non relu

UN SCALPE

L'ère du sang fut fermée; le Canada respira et le demi-siècle qui suivit fut l’époque du véritable développement de la colonisation.

Aussi variés que les tatouages de leurs guerriers étaient les mœurs, les dialectes et l’organisation politique de ces peuples. Les uns sédentaires et laboureurs, comme les Iroquois, les véritables Kabyles du Canada; les autres nomades, comme les Algonquins, ne vivant que de la chasse et de la pêche. La démocratie avectous ses abus agitait la tribu des Sawanais, “et les fières nations de la langue hur'onne s'étaient constituées en républiques aristocratiques, tandis que les Miamis obéissaient à un chef suprême, véritable roi. Ici, derrière les hautes palissades des villages wyandiots,les femmes gouvernaient l’État; ailleurs, dans le wiggam d’un Illinois, par exemple, elles n'étaient que les nombreuses esclaves d’un mêm maitre. |

Mais, ainsi que l’épiderme cuivré reparaissait semblable chez tous, de même dans le caractère on retrouvait l’origine commune de la race : tous esclaves de leurs songes, follement mobiles et toujours séduits par l’éloquence, sirène redoutable quand elle a pour instrument une langue comme celle de ces peuples, aussiriche, aussi imagée que la poésie orientale; partout, au fond de ces cœurs bronzés par un orgueil et par une cruauté où vint se briser la charité chrétienne elle-même, veillait l’idée innée de la justice et de l’immortalité de l’âme; partout ces volontés, qui semblaient indomptables, s’inclinaient à la voix du plus débile vieillard. Pas un Indien n’eût trahi son hôte, pas un n’eût manqué d’honorer les morts: l’hospitalité de la tombe et celle du foyer leur étaient également sacrées. Enfin, tous étaient braves et capables

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de dévouement : qui le sut mieux que la France ! Peu à peu elle avait conquis ces cœurs volages et, chose plus étonnante, ils lui restèrent fidèles dans la mauvaise fortune!

Entre la France et l'Angleterre, les sympathies des indigènes n'avaient guère hésité, elles étaient presque toutes allées vers nous.

Existait-il entre leur nature et la nôtre, comme les Anglais l'ont dit,une secrète affinité, quelques traits communs d’un caractère aventureux et mobile? Qu’importe un siléger poids dans la balance: ce qui fit pencher le plateau, ce fut notre cœur. Sans efforts, presque sans calcul et par l’impulsion de notre naturel, nous traitâmes ces sauvages en égaux, en amis, ne leur faisant sentir notre supériorité que le mousquet à la main et n’oubliant jamais qu'avec ces peuples enfants la douceur était aussi nécessaire que la force.

Les Anglais, au contraire, moins bons enfants, qu’on pardonne le mot, les avaient rebutés; « ils s’étaient trouvés un peu déconcertés, dit Charlevoix, lorsque, ayant voulu prendre avec ces nouveaux venus (les Anglais) les mêmes libertés que les Français ne faisaient aucune difficulté de leur permettre, ils s’aperçurent que ces manières ne plaistient pas, el lorsqu'ils se virent chasser à coups de bâton des miu:ons où jusqu'alors ils étaient entrés aussi librement que dans leurs cabanes ».

Ils s'étaient dons donnés à nous; mais, autant par orgueil que par une naïveté touchante, dans le souverain de la France qu’ils appelaient le grand Onnonthio,ils ne saluaient pas le roi, mais le père; ils étaient des enfants et non des sujets.

Ils ne se trompaient pas, ces pauvres indiens igno-

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ants, lorsqu'ils croyaient sentir un cœur battre dans la poitrine de nos pères; leur instinct avait dit vrai : ils furent bien les fils de la vieille France, écoutez :

Dès les premiers jours de notre domination en Amérique, un édit royal dicté par Richelieu déclara « que tout Indien converti serait censé et réputé naturel français tout ainsi que les vrais régnicoles ».

Partout, dans le nouveau monde, les Européens, en face des nations belliqueuses, usaient de l’eau-devie pour désarmer leurs ennemis en les abrutissant : les malheureux avec « l’eau de feu » buvaient leur défaite et leur dégradation. Au plus fort de notre lutte contre les cinq nations iroquoises, un édit royal du 18 mai 1678, par respect pour la créature de Dieu, prohiba, « sous peines les plus grièves », la vente des spiritueux aux sauvages.

Attendez encore : un siècle après, la France va quitter ce continent qu’elle a possédé presque tout entier; elle négocie avec le gouvernement des Etats- Unis la cession de la Louisiane, et, avant de signer, le plénipotentiaire français, Barbé-Marbois, au nom du premier consul, stipule que « les traités antérieurement convenus avec les nations indigènes seront observés ». Exemple unique dans l’histoire du nouveau monde, de la consécration des droits des tiers, quand ces Liers n'étaient que de pauvres peuplades désarmées.

Ainsi, dans tout le cours de son règne en Amérique, la France s'inquiète du relèvement d’une race vaincue, et son dernier adieu est une sauvegarde pour les misérables. S'il est une gloire qui soit à nous, toute à nous, gloire si pure qu’on ne peut la ternir, c'est d’avoir tant de fois combattu et stipulé pour la dignité humaine. Voilà pourquoi, tant qu'il y aura

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dans le monde des faibles et des opprimés, c’est vers la France qu’ils tourneront les yeux et en elle qu’ils espèreront, fût-elle, comme eux, faible et opprimée.

Que le lecteur nous pardonne de nous être ainsi attardé : avant de raconter comment nos pères furent vaincus sur la terre d'Amérique, il était doux de dire combien ils y furent aimés!

En débarquant à Québec, Montcalm savait déjà de quelle utilité, dans un pays d’eaux et de bois tel que le Canada, était l’alliance de ces sauvages appelés par les Anglais « les chiens de guerre des Français ». Jamais, en effet, service d’éclaireurs ne fut exécuté comme celui des Peaux-Rouges, aux sens subtils et aux ruses inouies. Guides incomparables à travers les forêts, aussi bon rameurs que pilotes, excellents tireurs, et terribles le tomahawk au poing, ils marchaient en campagne sous les ordres d'officiers français et, dans l'intervalle des opérations militaires, ils poussaient sur le territoire ennemi des pointes hardies. Mais Montcalm n'ignorait pas davantage combien de si braves soldats étaient parfois indisci-

4. L’affection des Indiens pour les Français survécut à la fortune de la France. Voici l'observation d’un voyageur anglais, Isaac Weeds, qui a publié un voyage au Canada dans les années 1795, 1796, 1797. « La nature semble avoir implanté dans le cœur des Français et des Indiens une affection réciproque : ils s’associent dans leurs travaux et vivent sur le pied le plus amical. C’est à cette circonstance plus qu’à toute autre cause que l’on doit attribuer le prodigieux ascendant que les Français ont eu sur les Indiens tant qu’ils ont été maîtres du Canada. C’est une chose étonnante et bien digne de remarque que, malgré les présents considérables distribués chaque année aux Indiens du Haut- Canada par les agents Anglais de nation, malgré le respect religieux que ceux-ci ne cessent d’avoir pour leurs usages et leurs droits naturels, un Indien qui cherche l’hospitalité préfère, même aujourd’hui, la chaumière d’un pauvre fermier français à la maison d’un riche propriétaire anglais. »

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