ACTE PREMIER 2t
| LEVIS Non, quoique chevalier. En vérité, je ne l’ai guère cherché; mais 1l nous guette toujours, vous savez.
GISELLE Encore, à 36 ans!
LEVIS Toujours. C’est comme une fièvre intermittente; on sen croit guéri, et cela vous reprend sans crier gare. GISELLE Pas en Canada!
Précisément, je croyais qu’en venant au Canada,
j échapperais à tout danger sous ce rapport; mais aujourd'hui, je ne suis plus rassuré; je retrouve à Québec tant de filles d’Eve distinguées, jolies, portant de beaux noms, appartenant à de nobles familles, et en tout point charmantes, que je me sens déjà repris.
GISELLE
Mais il n'y a pas là de quoi vous rendre si triste.
LEVIS Ah! c’est que je crois à la vérité du proverbe oriental :
Semez l’amour, et vous récolterez des larmes.
Sans doute, ces larmes sont douces d’abord, mais c’est comme notre vin du midi, plus il est doux, et plus il y à de lie au fond.
GISELLE
Chevalier, vous n'êtes pas chevaleresque. Et voulez-
vous que je vous dise quel est votre mal? Vous avez la nostalgie de la vieille France, et la Nouvelle ne suffit pas à vous en guérir.
Vous vous trompez, savez-vous que Je lis votre
histoire, et que je m'y intéresse comme à la lecture d’un beau poème épique!
GISELLE
Je n'en suis pas étonnée. Notre histoire est une suite des épopées françaises.
LEVIS
-J’en ai lu aujourd'hui l’un des plus jolis épisodes le beau fait d’armes accompli par une jeune fille de
14 ans, nommé Madeleine de Verchères. Et l’on m’a dit que vous êtes de sa descendance.
GISELLE Je suis sa petite-fille, mais bien dégénérée. LEVIS
Ah! non; je suis sûr que vous pourriez faire comme elle. Mais les temps sont changés. C’est à nous maintenant, et non aux femmes, de défendre la Nouvelle-France.
GISELLE
Oui, et vous le faites brillamment. M. de Montcalm et vous, serez un jour les héros de quelque nouvelle chanson de Geste.
LEVIS
M. de Montcalm, oui, mais moi, je ne sais pas du tout ce que l’avenir me réserve.