ACTE TROISIÈME
classiques grecs, n’oubliez pas qu’Ulysse à revu sa chère Itarque.
Oui, mais c’est vous qui êtes Ulysse, mon cher Lévis.
Et si j'en crois mes pressentiments, moi, je suis le malheureux Achille ou le plus malheureux Hector qui moururent tous deux sous les murs de Troie.
LEVIS
Je comprends votre tristesse, mon cher ami; car je sais que Bougainville vous a rapporté la nouvelle qu’une de vos filles est morte.
Hélas! Et Bougainville n’a pu me dire laquelle de mes filles je ne reverrai jamais. Peut-être mourrai-je moimême sans l’avoir appris.
LEVIS
Évidemment ce grand chagrin domestique assombrit encore vos inquiétudes patriotiques.
C’est vrai. Je suis hanté par le pressentiment que la Nouvelle-France va mourir, et que je vais mourir avec elle.
Ah! mon cher Lévis, qui me rendra mon beau Candiac, et les êtres aimés qu’il renferme! Quelque chose me dit que je ne les reverrai jamais. Tu connais le dicton populaire de chez nous : La guerre est le tombeau des Montcalm. J'aurai le sort des ancêtres.
LEVIS
Chassez, je vous prie, ces idées noires. Les pressentiments ne sont que des mirages; et les mirages ne sont pas des réalités.
Non, mais ils sont quelquefois les reflets de réalités plus ou moins éloignées.
La vue du majestueux Saint-Laurent ne peut pas me faire oublier le Vistre. Ce n’est qu’un ruisseau, le Vistre, mais Candiac y mire ses tourelles; il coule à travers mes prairies, et ce sont mes enfants qui jouent sur ses bords. Le Vistre m'est aussi cher que l’étaient aux Troyens le Simoïs et le Scamandre.
LEVIS
Pauvre ami! Je comprends votre chagrin; et si j'avais quitté là-bas une femme et des enfants je me sentirais sans doute aussi malheureux que vous. Mais je suis célibataire.
Et tes amours sont ici, cachottier?
Je croyais avoir quelque droit à tes confidences, mais tu ne m'as rien dit encore de ton amour pour Giselle de Lanaudière.
LEVIS
Je ne vous ai pas parlé, parce que ce n’est pas un secret. Les sentiments que j’éprouve envers elle sont connus; Je ne m'en cache pas.