Montcalm et Lévis
amitié avec Bigot. — Double rôle qu'il accepte. — Ses invectives et celles de Montcalm. — Son voyage et son arrivée en France. — Activité à Carillon. — Dernières incursions. — La levée du camp Le soldat chez l'habitant. — Montcalm à Québec. — Il reprend sa correspondance avec Lévis. — Misère affreuse. — Une émeute. —
Pressentiments de Montcalm Jeux et folies indécentes.
— Mandement de l'évêque de Québec. — Il dénonce les coupables et prédit des châtiments.
Lors de la dernière entrevue de Vaudreuil et de Montcalm, la situation de la colonie leur avait paru tellement grave, qu'ils avaient décidé d'un commun accord d'envoyer un exprès à Versailles, pour réveiller, si c'était possible, le roi et ses ministres de leur torpeur, et leur faire comprendre que s'ils n'envoyaient
pas les secours que demandait le marquis de Vaudreuil, la colonie était perdue. Leur choix tomba sur Bougainville. Le commissaire des guerçes, Doreil, rappelé en France pour des affaires de famille, fut chargé d'appuyer ses demandes à la cour. Bougainville et lui devaient partir sur des vaisseaux différents, afin que si l'un ('-lait pris, l'autre au moins eût la chance d'arriver. Montcalm et Vaudreuil avaient, outre les motifs d'intérêt général, des raisons particulières d'envoyer un émissaire en France : le premier pour se justifier des plaintes porl contre lui par Vaudreuil ; le second pour dégager sa responsabilité des concussions commises par Bigot et complices, et détourner de sa tête l'orage qui s'amoncelait sur eux à Versailles.
Bougainville acceptait en apparence ce double rôle ; mais en réalité il allait se faire l'avocat de son ami Montcalm. Vaudreuil, en annonçant sa mission à M. de Massiac, disait à ce ministre: "Dans la vue de condescendre aux désirs de M. le marquis de Montcalm, et de me servir de toutes les voies pour maintenir l'union avec lui, j'ai accordé à MM. Doreil et Bougainville une lettre de créance ; mais je dois avoir l'honneur de vous observer, Monseigneur, que ces messieurs ae connaissent joint assez parfaitement la colonie el ses vrais intérêts pour pouvoir avoir l'honneur de vous en parler pertinemment. Vous pourrez cependant, Monseigneur, être persuadé que sous quelque couleur qu'ils vous dépeignent, notre situation, ils ne pourront as vous exprimer combien elle est triste, et à tous égards critique, par le manque d'hommes, de vivres el de munitions de toute espèce.
" Je dois d'ailleurs, Monseigneur, vous prévenir que ces messieurs étant créatures de M. de Montcalm abondent entièrement dans ses sentiments. Je m'attends qu'ils tâcheront d'éteindre, ou du moins de diminuer les actions de la colonie, dans l'unique vue d'attribuer aux troupes de terre tous les avantages que nous avons eus sur l'ennemi 1 ".
Dans la lettre de créance remise à Bongainville luimême, Vaudreuil taisait toute réserve : " La situation actuelle de la colonie m'ayant paru exiger que j'envoyasse un officier capable d'en bien représenter toutes les circonstances, j'ai choisi, de concert avec M. de Montcalm, M. Bongainville, aide-maréchal des logis de cette armée.... Il est à tous égards plus en état que personne de remplir cet objet 2 ".
" Quant à M. Doreil, tout le monde l'aime ici", disait le gouverneur, en lui prodiguant les mêmes éloges.
" Je suis parti, écrivait Bougainville, le 3 novembre de Montréal, dans un bateau conduisant cinq officiers anglais à Québec, où je suis arrivé le 6 au soir, après avoir fait naufrage au-dessous des Ecureuils. J'y ai passé la nuit échoué au large sur une roche élevée de plus de six pieds au-dessus de l'eau, à marée bas^e. J'ai été contraint d'abandonner le bateau que la haute mer a brisé, et de gagner la côte au point du jour, faisantplus de trois quarts de lieue dans l'eau, attendu que la mer commençait à monter. 11 y avait déjà des bordages de glaces.... Quel pays! Quel voyage! Il faut être citoven " !
1 — Vaudreuil <m ministre, '■'> novembre 17-Vs. 2 — Tdeirij I novembre 17">s.
lu MONTCALM ET LÊVIS
Chemin faisant, l'assurance de la rentrée du général Abercromby dans ses quartiers d'hiver lui inspirait ces réflexions: "Cette retraite si prompte ...a quelque chose de singulier. Il est difficile d'en deviner les motifs. Ce que je sais, c'est qu'elle nous a été très favorable, et que les ennemis finissent cette campagne comme ils l'ont commencée, en ne nous faisant pas la centième partie du mal qu'ils nous pouvaient faire ".
Bougainville, retardé par les dernières dépêches du gouverneur, n'avait pu faire voile que le 12 novembre. Malgré son extrême impatience de revoir la France, les jours d'attente qu'il avait dû passer à Québec ne lui avaient pas paru trop longs, grâce aux prévenances dont il y était entouré chez son cousin De Vienne : " Lui, sa femme et sa belle-fille m'ont gâté en me donnant trop mes aises, écrivait-il auparavant. Il est fort bien ici : sa maison est une des plus jolies et des mieux meublées de Québec 1 ". En même temps que Bougainville, était parti sur la flûte l'Outarde, Dore il, accompagné de MM. de la Bretèche et de Carlan, officiers blessés à la bataille de Carillon.
Dans les dernières notes tracées par Bougainville sur son carnet, avant son départ, il semble avoir emprunté le fouet de Juvénal pour flageller les ennemis intérieurs du Canada, plus fatals à ce pays que ceux du dehors.
"... Malgré l'exigence d'un péril extrême, dit-il, au lieu de composer les convois des articles relatifs à la défense de la frontière, la Grande Société, plus puissante que le gouverneur général, fait passer de préfé-
I — Lettre de Bougainville à son frère, 4jui/î L756.
MONTCALM ET LÉVfS 11
rence à Niagara et Toronto les objets nécessaires à son commerce. Tout le inonde le voit, le sait, le cri est général. Qu'importe à ces concussionnaires qui se jouent de l'autorité ? Séparés du trône par un intervalle de quinze cents lieues, sûrs jusqu'à présent de l'impunité, parce qu'ils avaient osé se faire des complices jusque dans le sanctuaire de la suprême puissance 1 , ils ont accoutumé le commerce, les particuliers, le peuple à tout voir, à tout souffrir, à être l'instrument de leur fortune. Depuis dix ans le pays a changé de face. Avant ce temps, on y était heureux, parce qu'avec peu on avait en abondance toutes les choses nécessaires à la vie ; on ne désirait pas d'être riche, on n'avait pas même l'idée des richesses ; personne n'était pauvre.
" Verres arrive ; en construisant l'édifice d'une fortune immense, il associe à ses rapines quelques gens nécessaires à ses vues ou à ses plaisirs. La masse d'argent augmente, et conséquemment le prix des denrées dans la colonie. La simplicité première rougit d'abord, parce qu'elle trouve à se comparer avec un superflu plus recherché ; le luxe s'introduit et, avec lui, la corruption des mœurs et des sentiments, l'avarice, l'avidité, l'esprit de rapine. Le moyen de faire sa cour est de paraître désirer de faire fortune. La délicatesse sur les moyens est publiquement bafouée, traitée de sottise. L'exemple du chef produit son effet ordinaire, c'est-à-dire beaucoup d'imitateurs. Tout le monde veut commercer; les états sont confondus; le commerce, écrasé par les privilèges exclusifs et par les privilégiés
I — M. de la Porte, secrétaire au ministère de La marine.
tout puissants, gémit, Be plaint: mais sa voix impuissante, étouffée, ne peut se faire entendre. Il faut qu'il
subisse une Loi qui va L'anéantir La concussions
Levé le masque; elle ne connaît pLus «le bornes. Les entreprises augmentent, se multiplient; une Société seule absorbe tout Le connu ;rce intérieur, extérieur, toute la substance du pays qu'elle dévore. Elle se joue de la vie des hommes. Les habitants écrasés par des travaux excessifs, consomment en pure perte pour eux leurs forces, leur temps, leur jeunesse. L'agriculture languit, la population diminue, la guerre survient, et c'est la Grande Société qui, par des attentats util ses intéiêts seuls, fournit aux vues ambitieuses des Anglais le prétexte d'eu allumer le flambeau, rue colonie épuisée n'en peut soutenir la fatigue et les frais. " Les concussionnaires seuls ne se lassent point. Le péril du Canada qui devient celui de l'Etat ne change rien à leur système. Cette terre desséchée ne peut plus rien fournir à leur avidité. Eh bien! c'est aux richesses de l'Etat même qu'ils en veulent. Tout est mis en œuvre pour voler le roi ; des moyens auxquels on ne peut donner de noms, parce que jusqu'à ce jour on n'en a pas eu l'idée. Enfin, chose inouïe ! cette Société, juge et partie, se rend munitionnaire général : c'est elle-même qui fait son prix. On trafique notre subsistance, notre vie. N'y a-t-il donc aucun remède à ce mal qui est extrême ' Kt faudra-t-il qu'un seul homme épuise les finances de la France, insulte à nos dangers et à notre misère, et compromette la gloire de la nation " ?
Ailleurs Bougain ville ajoute : " La Grande Société envoie à quinze et vingt lieues en mer des commissionnaires qui achètent la cargaison de tous les vaisseaux qui viennent, à Québec. C'est ainsi qu'en se rendant maîtres de toutes les denrées et marchandises d'un pays, ces insatiables sangsues imposent le tout et tiennent notre vie même à leur discrétion. Aussi écrit-on de Québec qu'un grand nombre de familles se sauvent en France. Je dis "se sauvent", parce qu'il s'agit ici de fuir un ennemi mille fois plus dangereux que les Anglais. Eh quoi ! le cri de ce peuple ne retentira-t-il donc jamais jusqu'au pied du trône 1 " ?
A la veille de quitter Carillon, Montcalm épanchait dans son Journal les mêmes imprécations :
" Chère ] atrie ! écrasée d'impôts pour enrichir des fripons et des avides! et que tout y concoure. Garderai-je mon innocence, comme j'ai fait jusqu'à présent, au milieu de la corruption ? J'aurai défendu la colonie ;
1 — On reste consterné pour l'honneur de Bougainville en apprenant qu'au moment même où il écrivait ces invectives saisissantes de vérité, et qu'il s'en allait dénoncer Bigot en France, il feignait d'être vis-à-vis de lui dans les termes de la meilleure a nitié, et lui demandait des faveurs pour son cousin De Vienne. A plusieurs reprises, il l'avait sollicité de lui procurer de l'avancement. Il lui avait même fait écrire par sa parente, Mme Hérault de Séchelles, alors toutepuissante auprès de M. de Moras, ministre de la Marine. Dans sa réponse, Bigot écrivait à Mme de Séchelles: " Il suffit que vous vous intéressiez à ce qui le regarde (M. De Vienne) pour que j'aie l'honneur de rendre compte à M. de Moras de son mérite.... -le loge à Québec, pour ainsi dire sous le même toit avec M. de Bougainville ; cela nous donne occasion de nous voir très souvent. C'est un aimable cavalier, rempli d'esprit, et dont je cultiverai, autant qu'il me sera possible, l'amitié ". Lettre <le Bigot à Mme Hérault de Séchelles , 12 août 1758.
14 MONTCALM ET I.KVIS
je devrai dix mille écus ; et je verrai 3'être enrichis un
Ralig, un Coban, un Cécile, un tas d'hommes sans foi; des va-nu-pieds intéressés dans l'entreprise des vivres, gagnant dans un an des quatre ou cinq cent mille livres, qui font des dépenses insultantes ; un Maurin commis à cent écus, avorton de nature, escargot par la figure, voyager avec une suite de calèches et de carrioles, dépenser plus en voitures, en harnais, en chevaux qu'un jeune fermier général fat et étourdi ! Et cette manutention de vivres, une entreprise formée du temps de M. de la Porte, qui était de part ! La France ne produira donc jamais à la tête de la marine un ministre éclairé, réformateur des abus ? Les concussions de Verres, celles de Marius dont parle Juvénal, n'en approchent pas " !
Le peuple, l'armée, officiers et soldats, n'étaient pas moins exaspérés que Montcalm, sans pouvoir plus que lui trouver de remède au mal \. Il y eut à Carillon une
1 — Il faut cependant convenir, remarque Montcalm à ce sujet, " que la conduite de l'officier a été jusqu'ici contradictoire ; la bonne chère de sa table, soit en campagne, soit en garnison ; le ton d'ostentation et de magnificence qu'il a pris vis-à-vis les colons, quoique la plupart aient une fortune des plus médiocres en France, et que beaucoup abusent de la facilité à leur prêter ".
Bougainville renchérît encore sur Montcalm: "J'avoue, dit-il, que jusqu'à présent une partie des officiers a vécu comme dans le sein de la paix et de la plus grande abondance ; que leur jeu était énorme, leur table recherchée, et qu'enfin, aux dépens à la vérité, ou do leur patrimoine ou de leurs créanciers, le luxe, la bonne chère, les aisances de la vie parassent occuper uniquement des gens qui ne devrai. un l'être que de la gloire"'. Bougainville, qui joue ici à la vertu, ne dit pas que lui-même était un des plus forcenés joueurs. Il n'avait pas besoin de chercher longtemps pour trouver l'explication de l'énigme qu'il se posait à lui-n ême. " Les
assemblée tumultueuse des officiers qui protestèrent contre le prix exorbitant des denrées et des marchandises, qui les mettait dans l'impossibilité de subsister avec leurs faibles appointements. Sur les instances de Montcalm auprès de Bigot, les capitaines obtinrent une augmentation de quarante-cinq livres par mois, et les lieutenants de trente.
Pour arrêter le torrent des abus, il aurait fallu ici une main de fer fortement appuyée par le roi et ses ministres. Mais que pouvait le faible Vaudreuil contre le tout puissant Bigot, soutenu par ses parents, à la cour, par Mm3 de Pompadour elle-même 1 ?
Vaudreuil était obsédé et compromis par certains membres de sa propre famille. Son" frère Rigaud, propriétaire du poste de la Baie-Verte, avait présenté à lui seul, à l'intendance (1758) pour cinq cent mille livres
Canadiens et les Français, quoiqu 'ayant la même origine, les mêmes intérêts, les mêmes principes de religion et de gouvernement, un danger pressant devant les yeux, ne peuvent s'accorder : il semble que ce sont deux corps qui ne peuvent s'amalgamer ensemble ", Bougainville a raconté quelle était son attitude vis-à-vis du clergé : elle était assez comique, si elle paraît peu sincère. A lire ses préférences pour les doctrines rigoristes des jansénistes, on serait loin de croire que dans la pratique il empruntât les mœurs de son ami Bigot. Voir à ce sujet le Journal des Insjiecteurs de M. de Sartines. Paris, édition de 1863, particulièrement p. 309.
1 — Au moment où Bougainville venait de partir, Montcalm lui dépêcha un petit billet où il lui disait : "■ S'il faut en croire des lettres de particuliers, vous trouverez MM. fouillé, Moras et Paulmy hors du conseil ; M. de Puysieux, qui y est rentré, MM. de Berryer et d'Estrées qui y sont. Il y en a même qui ajoutent que ce dernier est ministre de la guerre. Il est bon que vous sachiez que sa femme étant fille de M. de l'uysieux, est nièce à la mode de Bretagne de M. Bigot. -Je rie doute pas que vous ne vous conduisiez suivant les circonstances avec sagesse et circonspection".
de certificats dé dépenses. Vaudreuil n'avait voulu signer cette année que pour cent mille écus de certificats. Montcalin en rendant ce témoignage au gou verneur, lui lâche à la fin la flèche du Parthe : " 11 se
laissera gagner x ".
Quand Vaudreuil apprenait les accusations que portait contre lui Montcalin, parce qu'il n'extirpait pas ces abus, il répondait : " Que n'arréte-t-il lui-même le jeu effroyable auquel se livrent les officierj de son année " ? Si Vaudreuil ne fut pas enveloppé dans la condamnation qui frappa les plus grands coupables à leur retour en France, c'est que, comme Montcalin, il était resté pauvre au milieu de cette course effrénée à la fortune.
L'extrémité du danger, qui aurait dû rapprocher ces deux hommes, acheva de les exaspérer l'un contre l'autre. De secrète qu'elle avait été d'abord, leur querelle était devenue publique, et faisait le sujet de toutes les conversations. Jamais peut-être deux natures plies antipathiques ne s'étaient vues en présence. C'était au moral, le combat du tigre et du lion. Vaudreuil, es] rit borné, tempérament lymphatique, jaloux de l'éclat que jetait Montcalin sur son épée, concentrait sa colère en lui-même et gardait toujours des formes au milieu des entrevues les plus orageuses. Montcalm, au contraire, plein d'esprit, d'une pétulance toute méridionale, jaloux
1 — Malgré son antipathie pour Vaudreuil, Doreil convenait de l'impossibilité où il était d'arrêter le torrent. " ML de Vaudreuil est bien éloigné d'approuver ce qui se passe : il n'en ignore pas la moindre chose: il s'est ouvert à moi jusqu'à m'en parler en détail; il en gémit, mais je conçois qu'à moins d'un éclat ce sera toujours de même". Doreil au ministre 28 octobre 1.755.
du premier rôle que jouait Vaudreuil, le méprisant profondément, se laissait au premier moment emporter à un déluge de paroles, et oubliait toutes les bornes de la prudence. Montcalm a raconté lui-même, dans sa correspondance intime avec Bourlamaque, une des scènes qu'il lit au château du gouverneur. Vaudreuil revenait toujours sur la prétendue faute qu'avait commise le général en ne marchant pas sur le fort Edouard, aussitôt après la prise de William-Henry. Celui-ci éuuméra de nouveau les excellentes raisons qu'il avait eues de ne pas courir ce risque. " A la fin, avec beaucoup de modération, je lui dis qu'il ne fallait pas se repaître de chimères. Je conclus par lui dire modestement que je faisais de mon mieux à la guerre, suivant mes faibles lumières ; que quand on n'était pas content de ses seconds, il fallait faire la campagne en personne pour exécuter ses propres idées. Les larmes lui vinrent aux yeux, et il mâcha entre ses dents que cela pourrait être. La conversation finit de ma part : " J'en serai comblé et j'y servirai volontiers". Mme de Vaudreuil voulut s'y mêler :
" — Madame, permettez que sans sortir du respect qui vous est du, j'aie l'honneur de vous dire que les dames ne doivent parler guerre ". Elle voulut continuer : — "Madame, sans sortir du respect qui vous est dû, permettez que j'aie l'honneur de vous dire que si Mme de Montcalm était ici, et qu'elle nous entendît parler guerre avec M. le marquis de Vaudreuil, elle garderait silence ". Cette scène, devant huit officiers, dont t l'ois de la colonie, sera brodée et rebrodée: la voilà
telle.... Le chevalier de Lévis, qui entra, ni rait pas
douté de la conversation, vu mon air tranquille. Et j'y fus le soir à mon ordinaire, et ce matin je porte un bel
œillet, qu'on m'envoie dans le moment, à M"" la marquise de Vaudreml, mais c'est odieux.... Ah ! quand quitteronsnous ce pays-ci!... Je donnerais, je crois, la moitié de
mon bien pour m'en aller dans ma patrie jouir de mes travaux et aspirer à ce à quoi le Canada ne peut jamais mener.... Passez cette digression à un mélancolique : ce n'est pas que je n'aie encore des restes de gaieté, mais ce qui paraîtrait en être pour un autre est mélancolie pour un Languedocien.... Je dirai toujours: heureux qui
Libre du joug superbe où je suis attaché,
Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont placé.
" Quand est-ce que je serai au château de Candiac a \ mes plantations, mon bois de chêne, mon moulin à l'huile, mes mûriers ? Oh ! bon Dieu, bonsoir, ne doutez pas de mon attachement. Brûlez ma lettre ] ".
A Carillon, l'activité de l'armée ne s'était pas ralentie jusqu'à la levée du camp. Les courses à l'ennemi n'avaient pas fait trêve. Aux yeux des Anglais, le camp de Carillon devait ressembler à un de ces nids de guêpes assailli, dont les essaims exaspérés partent comme la foudre et vont piquer leurs dards de tous côtés. La seule énumération des partis lancés à la fin de la campagne est fabuleuse. Durant les trois dernières semaines d'octobre seulement, on compte l'expédition de M, de
1 — Monicalm à Bourlamaqne, 9 décembre 1758. Résumé de quelques autres lettres.
Langy au fond du lac Champlain ; celle des sauvages domiciliés sur le corps de Bradstreet ; celle de M. de Saint-Eome par le nord du lac George ; celle d'Hotchig, le fameux chef Nepissing, qui va faire un prisonnier sous les murs mêmes d'Albany ; celle de M. de Florimond, qui surprend les traînards de l'armée d'Abercromby en retraite ; celle de M. Marin vers le Massachusetts ; celle de M. de Charly sur le camp déserté de William-Henry ; celle de M. de Lapause pour en trouver les caches, et en ramener les provisions et les munitions qu'on y avait découvertes.
Le major du Eoy al- Américain avait laissé une fort jolie baraque, avec une inscription par laquelle il priait les Français de ne pas la détruire. On eut la politesse de la conserver avec une autre inscription datée et signée 1.
Les Canadiens étant les meilleurs jarrets et d'excellents tireurs, avaient ordinairement la plus large part dans ces expéditions. Bougainville, à son passage à- Saint-Frédéric, avait remarqué l'excellente qualité de ceux qui venaient d'y arriver.
" Ce détachement, dit-il, est de la bonne espèce, presque tous voyageurs. On les reconnaît aisément à la mine, à la taille et à ce que tous se font piquer sur le corps la figure de quelque plante ou animal : opération longue et douloureuse. La figure se trace en piquant la peau avec une aiguille, et s'imprime en faisant brûler de la poudre dans les trous. On ne passerait pas pour un
1 — Journal de Desandrovins.
homme parmi les sauvages des pays d'en haut, si on ne se faisait piquer :'.
" Il ne fera pas hou sous la toile dans un mois écrivait le 29 septembre, M. Le Mercier au chevalier de Lévis 1. L'armée de Carillon y était encore la veille de la Toussaint. 11 était tombé de la neige dès 1»- 4 octobre, et l'hiver s'annonçait précoce. Sous les nu.i. ternes qui planaient au-dessus du lac et s'enroulaient autour delà montagne du Serpent-à-Sonnettes, passaient de longues bandes de barnaches et d'outardes, qui rasaient le promontoire, en jetant par intervalles leurs cris rauques, auxquels répondaient les coups de fusil des chasseurs. Les sentinelles grelottaient sous les froides rafales qui balayaient les feuilles mortes ; et quand le matin le soldat sortait de sa tente ou de la caserne, il trouvait le sol couvert de givre, et le bord du lac blanchi par une frange de glaçons. Un murmure de joie passa dans tous les rangs de l'armée, quand le jour de la Toussaint le général annonça la levée du camp. La garnison de Carillon (levai I composer de trois cents hommes de la ligne et de cent de la colonie, aux ordres du vigilant et brave
d'Hébéeourt, à qui éohéait "' — / encore cette année ce poste
avance. M. de Lusieman coinmanderait cent quatre-vingts hommes à Saint-Frédéric,
] — Lettres du chevalier Le Mercier au chevalier de Lévis, Montréal, 29 septembre 175S. Le 2J octobre, Montcalm
écrivait à Bourlamaque, alors à Montréal : " Tout le monde trouve qu'il fait froid, j'ai encore mon habit d'été ".
La Keine irait prendre ses cantonnements d'hiver au-dessns de Québec, depuis Saint-Augustin jusqu'aux Grondines ; le premier bataillon de Berry à la côte de Beaupré ; le deuxième à l'île d'Orléans 1 ; Languedoc, depuis Sainte- Anne de la Pérade jusqu'à Batiscan ; La Sarre à l'Ile- Jésus, Lachenaie, Terrebonne, Mascouche et l'Assomption; Royal-Roussillon à Laprairie, Longueuil, Boucherville, Varennes, Verchères ; Guyenne à Contrecœur, Sorel, Saint-Ours, Chambly ; Béarn au Saut-au- Récollet, la Longue-Pointe, la Pointe-aux-Trembles, la rivière des Prairies, Saint-Sulpice, Lavaltrie ; la Colonie à Lachine et dans les îles voisines. On n'assigna que trois cents hommes pour le service à Québec, cinquante aux Trois-Rivières, et deux cent cinquante à Montréal. Les Canadiens et les compagnies coloniales destinés à hiverner dans les gouvernements des Trois-Rivières et de Québec furent mis en marche les premiers, le jour de la Toussaint. Chaque bataillon suivit, l'un après l'autre, les jours suivants.
Dans la rade déserte de Québec, un dernier navire, la Sérieuse, attendait à l'ancre pour aller à tout risque porter en France les adieux des exilés, avant que les glaces de l'hiver les eussent séparés pour sept à huit mois du reste du monde. Le 14 novembre, Montcalm écrivait à sa femme : " Quoique nos troupes soient parties de meilleure heure, ma très chère et bien aimée, qu'en 1755 et 1756, nous avons éprouvé sur le lac
I — La côte du sud, depuis Québec jusqu'à Kamouraska, était exempte de Loger les troupes, parce qu'elle avait la charge d'alimenter La ville. Lettre de Péan au chevalier de Léois, 20 octobre J757.
Champlain un coup de vent qui a dispersé aotre flotte de bateaux comme ceux de Saint-Cloud. Cela a été suivi d'un froid qui nous ;i fait craindre de rester dans lea glaces; mais, Dieu merci, avec beaucoup de misères, d'embarras, tout est rentré dans ses quartiers et la misère oubliée. J'ai tâché de remédier autant qu'il m'a été possible au mal-être de l'officier et du soldat; il ne m'en coûte que quatre soldats et quelques frais d'équipage, niais l'objet n'en vaut pas la peine. Le chevalier de Lévis a couru personnellement quelque risque; pour moi, j'avais au milieu de la tempête le bateau qui portait César et sa fortune.... En vérité, il semblait que mon bateau eût quelque avantage sur les autres. J'ai toujours été, malgré la violence du vent, et ai devancé de quarantehuit heures mon chevalier avec qui je suis parti ; mais nous voici enfin tranquilles jusqu'en mai.
" Nous avons fait de notre mieux en 1756-1707-1758. Ainsi soit en 1759 ! Dieu aidant, si vous ne faites la paix en Europe.... Je souhaite que mon fils se soit bien tiré, que le chevalier étudie bien, que mes filles se portent à merveille, ma mère et vous tous, ma très chère, que j'aime tendrement pour toujours.... Quand irai-je en carrosse, au lieu de bateau et de traîneau ? et quand vous verrai-je 1 " ?
Avec la rentrée des troupes daus leurs quartiers d'hiver, la besogne du soldat était finie, mais celle du peuple recommençait. C'était sur lui que retombait le
L — Lettres à Mme la marquise de Montcalm et à M. de la Bourdonnaye.
fardeau de loger et de nourrir l'armée, sans autre compensation, on le sait, que dix sous par jour par soldat. Depuis le printemps, les trois-quarts de la population valide avaient été enlevés à leurs champs, soit pour le service militaire, soit pour le transport des troupes et des munitions. C'était la quatrième année que le gouverneur avait fait appel à leur patriotisme, et ils étaient accourus sous les drapeaux avec le même élan incomparable. Ils avaient enduré avec la même patience tous les dangers, toutes les privations, toutes les fatigues de la guerre. A leur retour au foyer, ils avaient rencontré la misère à leurs portes. Le peu de semences jetées en terre, récoltées trop tard faute de bras, avaient peu produit.... Les étables étaient presque vides de bestiaux, et une grande partie des chevaux avaient été tués pour servir de nourriture. Les habitants exposés à se voir enlever au nom du roi, comme cela se fit, le peu de grains qu'ils avaient, en étaient réduits à le cacher dans la crainte de mourir de faim. Jamais hiver ne s'était présenté sous un aspect plus menaçant. Cependant la constance du peuple ne se démentait pas ; son dévouement et son courage croissaient avec le danger. Il sentait ([lie la crise suprême était venue, et il s'apprêtait à l'affronter avec l'entêtement du désespoir. Le héros qui domine tous les autres dans ce drame, c'est l'obscur milicien qui n'a ni trêve, ni relâche, et qui va courir au-devant des balles dans la forêt ou sous les murs de Québeo.
Durant les quelques semaines que Montcalm passa à Montréal après sou retour de Carillon, il éprouva le
même ennui qui lui faisait répéter à Bourlamaque bous une nouvelle forme: "La vie d'ici esl aussi plate qu'ennuyeuse, et c'est Lien du temps perdu.... Je sors peu : jamais reclus n'a mieux gardé la retraite. Je ne vais nulle part ou du moins si peu que c'est de même. J'ai même en général retranché ma petite visite du matin» mais les jours impairs je vais faire une ou deux parties de tri avec mon général, et les jours pairs je lis au coin de mon feu ; aussi ai-je entrepris la lecture de suite du Dictionnaire Encyclopédique, en sautant les articles que je ne veux pas savoir, ceux que je ne puis comprendre. Je m'observe fort sur le manger; je digère mal, et Massé dispute vis-à-vis de moi une médecine. Il faut croire que Québec m'égayera plus et cela ne sera pas difficile, car je m'ennuie bien. J'aurai dans quelque temps 47 ans; la dignité de maréchal de France me flatterait autant qu'un autre. Il serait beau de l'avoir dans six ans, mais l'acheter par cette vie serait trop cher i ".
Quelques jours après, le marquis ajoutait: "J'ai regretté et je regrette dans mes accès d'imagination folle et romanesque.... de ne m'être pas l'ait chevalier de Malte pour mourir grand-maître. C'est le sang des G-ozon qui coule dans mes veines ".
Montcalm avait hâte de quitter Montréal pour être débarrassé de la présence de Vaudreuil, et aussi pour retrouver le petit cercle de familles canadiennes qui ravaient captivé; car, disait-il à Bourlamaque: "Je suis attaché, sans rés irve, à toute la rue du Parloir ".
] — Le 9 novembre 1758.
Il était de retour à Québec dans les derniers jours de décembre, et recommençait ses promenades habituelles de la rue des Remparts à cette petite rue où il oubliait une partie de ses déboires, dans des amusements qu'il se reprochait parfois à lui-même, car ils ne seyaient ni à son âge ni à sa position, encore moins à l'heure présente. Il reprit en même temps avec son ami Lévis cette correspondance où, sans y songer, il a tracé un tableau si vivant de la société qui gravitait autour de lui. Dès son arrivée, il note dans son Journal: " Misère affreuse au gouvernement de Québec ".
Les premiers jours de l'année 1759 furent signalés par un soulèvement populaire qui n'attendait qu'une occasion pour éclater. La patience du peuple était à bout. Déjà on a entendu, l'année précédente, Montcalm justifier la défiance publique dans une autre occasion, celle où les soldats avaient été excités à l'insubordination. L'irritation du peuple avait toujours été depuis en s'accroissant, et l'on eût dit que l'aristocratie civile et militaire avait pris à tâche de la fomenter en lui donnant journellement le spectacle des réjouissances scandaleuses, du jeu effroyable et des excès de tout genre auxquels elle se livrait. A mesure que la misère publique augmentait, ces plaisirs et ces désordres devenaient plus effrénés. En vain la voix de l'Eglise s'était fait entendre. En vain l'évêque de Québec avait tonné du liant de la chaire.et publié des mandements pour exhorter tout le inonde à détourner la colère du ciel parunretour à de meilleurs sentiments. Sa voix s'était perdue dans le tourbillon (U>* fêtes Du moins, ses exhortations avaientelles eu pour effel d'enhardir le peuple.
26 ïti ai. m et dlvis
Une ordonnance 'de L'intendant, annonçant une nouvelle réduction dans la distribution des vivres, acheva d'exaspérer lapopulation. Les hommes n'osant se mettre en émeute dans les rues où ils auraient été immédiatement balayés par les troupesqui gardaient la ville, engagèrent leurs femmes à faire une démonstration publique. Quatre cents de ces femmes vinrent en tumulte assiéger le palais de l'intendant, et lui firent entendre des menaces si formidables, qu'il en fut intimidé et retira son ordonnance.
Montcalm en dit un mot à son ami dans le passage suivant :
" Le 4 janvier 1759. — ....Dieu fait bien tout ce qu'il fait ; le contraire de Montréal. Nullité dans ma personne, tant mieux.
" .... La misère excessive ici; l'intendant voulait nous mettre au quarteron ; quatre cents femmes l'ont fait trembler hier ; il a cédé à la demi-livre ".
En entrant dans cette année de 1759 qui s'annonçait si menaçante, Montcalm fut pris d'une immense tristesse, comme s'il avait eu le pressentiment de sa mort prochaine.
" Ah ! s'écrie-t-il dans l'extrait qu'on va lire, que je vois noir " 1
La suite de sa correspondance contient d'autres expressions qui indiquent les sombres pensées dont son esprit était obsédé,
" Souvenez-vous que, faute de vivres, trois à quatre mille hommes à Carillon au plus à la fin de mai.... La paix, ou tout ira mal. 1759 sera pis que 1758. Je ne
sais comment nous ferons. Ah ! que je vois noir ! M. de Vaudreuil, et un peu l'intendant, attendent des miracles. Je vous écrirai exactement. Mes vœux, mes sentiments sont et seront toujours sans bornes, mon cher chevalier, dans cette nouvelle année et suivantes ".
" Le 8 janvier. — .... Hier grand bal; j'y ai resté jusqu'à une heure. Je suis beaucoup plus cette année de la cour de Mme Péan ; ceja prouve le désœuvrement. Ma santé a besoin de 'ménagements ".
On apprit à cette date l'abandon du fort Duquesne
Montcalm en prit vite son parti.
" Le 12 janvier. — .... L'aventure delà Belle-Rivière me fâche un peu ; je ne la voulais qu'au printemps. Elle n'a pas empêché hier une jolie fête dont je n'étais pas prié ; et, si l'on dit à Montréal que j'y ai été en masque, dites que je ne me masque jamais. Cependant j'y étais avec le plus joli officier de la Sarre que l'on puisse voir. Je vous jure que vous lui donneriez la préférence sur la Naudière. Mais motus l !
" ... La misère est grande. Je suis de votre avis: nourrir le peuple avant de songer à entrer en campagne. Heureux qu'on ne nous consulte pas ! De vous à moi, avant mon départ, je conclurai avec Cadet pour le vin
J — C'était de la même personne que Montcalm disait dans une lettre à Bourlamaque : "Je suis bien aise qu'on parle de moi aux trois dames qui l'habitent (laruedu Parloir). Flatté de leur souvenir. Je ne suis véritablement touché que de celui d'une, à qui je trouve, dans certains moments, trop d'esprit et trop de charmes pour ma tranquillité". 20 février 1757.
pour noa officiers; mais mol à personne. Ce sera un bon sen ice à dos troupes.
" Nous méditons une grande fête, | our jeudi prochain, avec Roquemaure, qui sera sur sou compte ou je sciai (U' hasard. Ma santé me reprend. Je suis inquiet pour du Vernys.
"Adieu, mon cher chevalier; amusez-vous, portezvous bien,- aimez-moi autant que je vous aime. Ma laconicité vient de ce que j'ai trop de lettres à écrire".
Pendant que la Grande Société se livrait à tous les divertissements, le peuple mourait de froid autant que de faim. Le thermomètre était descendu à vingt-six degrés .et demi, et le pont de glaces était pris devant Québec.
"Le 17 janvier. — ... Bourlamaque est triste. Demain, grande partie de campagne, cinquante-deux personnes; pique-nique ; Eoquemaure, M"'e Gauthier, M"" de la. Naudière ont" tout arrangé. J'en suis; on m'en a mis. on a compté sur moi; je ne puis jamais être un homme ordinaire. Aussi je fournis l'illumination, violons, orgeat, bière, partie du vin et de quoi faire vingt-six plats sui soixante-six qu'il y aura à deux tables servies également en ambigu. Ce détail pour vous seul ; mais, comme Montréal est l'écho de Québec, on dira : "M. de Montcalm donne la fête ". Le chevalier répondra : " Non, c'est un pique-nique; c'est la répétition de celui de la Sainte-Catherine: on y a mis M. de Montcalm. Je crois bien que, noble et galant comme il est, il aura suppléé à tout ce qui aurait pu embarrasser la société qui l'en a mis, et fourni par là plus que les autres". L'intendant
en avait fait un, moins arrange que celui de demain, jeudi dernier. Les dames de la société Péan, avec qui je suis très intimement, en méditent un pour jeudi d'ensuite ".
La conduite chrétienne et rangée du marquis et de la marquise de Vaudreuil, à Montréal, était une censure de ce qui se passait à Québec. Montcalm avait quelques remords de. s'y voir compromis; il n'aurait pas voulu donner cette arme à Vaudreuil. Celui-ci était alors occupé d'un plus grave sujet : il faisait faire le recensement de tous les hommes, depuis seize ans jusqu'à soixante, en état de porter les armes. Le gouvernement de Québec en compta sept mille cinq cent onze ; celui de Montréal, six mille quatre cent cinq ; et celui des Trois-Eivières mille trois cent treize, formant un total de quinze mille deux cent vingt-neuf. Une levée de grains fut faite en même temps dans le gouvernement de Montréal. On espérait qu'elle rapporterait trente mille minots. "On aura de la peine, remarque Lévis en constatant ce résultat, de pouvoir primer l'ennemi en campagne, faute de vivres 1 ".
Montcalm note dans son journal : " Les plaisirs, malgré la misère et la perte prochaine de la colonie, ont été des plus vifs à Québec. 11 n'y a jamais eu autant de bals ni de jeux de hasard aussi considérables ".
Il continue avec Lévis :
" Le 22 janvier, — Je cherche à tuer le temps et à m'amuser. La partie de campagne a été au mieux
] — Journal de Lévis, p. 17-J.
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jalousée. Od a fort approuvé Le refus total des momons. Ili.'ijiii soir, grand dîner el souper à L'intendance; j'y donnai, la journée, essai d'un cavagnole Le soir, où I îadillac et moi instruisions.
" ... On ne peut vous aimer plus véritablement plus tendrement, mon cher chevalier.
" ... Je crois partir le 3 mars. Partir plus tôt uJ pas convenu; mais, ou Les choses changeraient bien, ou je ne crois pas que Québec me possède l'hiver prochain, si le malheur s'obstine à nous retenir en Canada. On se divertit, on ne songe à rien, tout va et ira au diable.
" Mon amitié pour vous est sans bornes ".
" Le 30 janvier. — Vous êtes fait pour plaire, pour aimer, être aimé et être heureux ; mais vous ne le si jamais autant de personne que du meilleur de vos amis, et votre amitié me dédommagera de tout. Que feronsnous, la campagne prochaine ? Elle sera épineuse. NTous agirons d'accord, pour le mieux, et, dans un malheur général qu'il faut éviter, nous nous tirerons d'affaire ".
" Le 2 février. — ... Qui diable sait où tout en sera au 1er novembre 1759 ? Sans me décourager, je redou te cette campagne ".
" Le 5 février. — ... Quand est-ce que la pièce que nous jouons en Canada finira " ?
" Le 9 février. — ... Je prévois avec douleur Les difficultés de la campagne prochaine, et je crois qu'on y entrera encore tard. Dieu sur tout ! Ici je végèt» soit ennui, mécontentement, difficultés de la campagne prochaine, je n'y ai pas autant de satisfaction que l'hiver dernier. Au plaisir près de vous voir, mon cher
chevalier, je crois que je m'ennuierais autant à Montréal.
" ... Bourlamaque reprend bien ce nie semble, et est plus gai ; pour lui, s'entend, qui est naturellement triste. Aimez-moi autant que je vous aime, et je le mérite par l'amitié inviolable que je vous ai vouée pour toujours.
" ... Dimanche, bal. à l'intendance, et de gros momons sûrement ".
" Le 15 février. — Eien de nouveau, mon cher chevalier ; les plaisirs à l'ordinaire ; deux bals encore ; ma vie accoutumée entre les maisons Péan et la Naudière; beaucoup de tranquillité dans la tête et le cœur ".
Montcalm avait repris ses assiduités au salon de Mme de Beaubassin, qui lui paraissait l'esprit le plus délicat, la femme la plus charmante de toute la société de Québec. Le grand, jeune et galant Boishébert, qui papillonnait autour d'elle depuis son retour de l'Acadie, étourdissait le général par son babil et lui donnait sur les nerfs. " Envoyez-le moi à ses Acadiens, à Miramichi, sur les glaces ", écrivait-il à Lé vis, pendant un séjour de Boishébert à Montréal.
"Le 17 février. — Comme certainement, mon cher chevalier, mes deux aides de camp vous font leur cour, je vous prie de leur dire que j'ai reçu leurs deux lettres, qu'une grande paresse pour écrire m'a pris, que je les en remercie et que je ne leur réponds pas. Mes réflexions sur les dernières nouvelles sont: les pays d'en liant perdus, Chouaguen rétabli, M. de Vaudreuil endormi par la déclaration vraie ou fausse des Hollandais
sur la partie de Québec, et sans vivres pour aller à Carillon".
" Le 24 février. — ... D'après les conseils 8auvag je les vois accommodés, et Les pays d'en haut perdus, niais des millions dépensés, soit là, au Détroit, ou en Acadie, sans nécessité.
" Nuls vivres pour entrer en campagne. L'année dernière, un tiers des terres ne fut pas ensemencé; cette année-ci, il y en aura moitié. Les bœufs à la charrue enlevés; quatre à cinq cents quarts de bœuf qu'on sale pour attendre le lard de France. La colonie est perdue, si la paix n'arrive pas ; je ne vois rien qui puisse la sauver. Ceux qui la gouvernent ont de furieux reproches à se faire ; pour moi, je n'en ai point à me foire ; j'attends avec bien de l'impatience les nouvelles de notre patrie ; Dieu veuille qu'elles soient satisfaisantes !
" Nous avons eu hier un bal, mardi le dernier ; et ne croyez pas que je m'amuse beaucoup ".
Les derniers bruits de fêtes échappés du palais de l'intendant ne s'éteignirent qu'au bruit du canon. Cette société insensée qui, jusqu'aux derniers moments, avait jeté un insolent défi à la misère publique, allait avoir un terrible réveil. Elle était restée aussi sourde aux leçons des événements qu'aux avertissements de l'Eglise.
L'évêque de Québec l'avait dénoncée par de* mandements si énergiques, qu'ils avaient soulevé des protestations. Dans celui de cette année, il empruntait des accents prophétiques :
" Ce qui doit nous faire craindre, disait-il, ce sont les divertissements profanes auxquels on s'est livré avec
plus de fureur que jamais ; ce sont les excès intolérables dans les jeux de hasard, ces déguisements impies en dérision, ou pour mieux dire en haine de la religion ; ce sont les crimes plus que jamais multipliés dans le cours de cet hiver. Voilà ce qui nous oblige à tout craindre et à vous annoncer que Dieu lui-même est irrité ; que sa main est levée pour nous frapper et qu'en effet nous le méritons. Oui, nous le disons à la face des autels et dans l'amertume de notre cœur, ce n'est pas le nombre de nos ennemis, ce ne sont pas leurs efforts qui nous effraient et qui nous font envisager les plus grands malheurs, tant pour l'Etat que pour la religion. Voilà la dix-huitième année révolue que le Seigneur nous a appelé, quoique indigne, à la conduite de ce vaste diocèse. Nous vous avons vus avec douleur souffrir souvent de la famine et de la maladie, et presque toujours en guerre ; anais celte année nous paraît à tous égards la plus triste et la plus déplorable, parce que, en effet, vous êtes plus criminels. Avait-on jamais entendu parler de tant de rapines honteuses ? Avait-on vu dans cette colonie des maisons consacrées pour ainsi dire publiquement au crime ? Avait-on vu tant d'abominations ? Dans tous les Etats, la contagion est presque générale 1 ".
] — Mandement du 18 avril 1759 Montcalm se sentit
piqué à la lecture de ce mandement. " Le saint évêque de Québec vient de donner un mandement pour ordonner des prières publiques et demander à Dieu notre conversion. Le saint évêque aurait dû se dispenser d'y parler des mascarades indécentes qu'il prétend y avoir eu cet hiver à Québec... ■et d'une maison de prostitution qu'il assure être établie près des remparts de Québec. 11 aurait dû aussi entrer en moins de détails sur le danger où est la colonie ". Journal de Mon tcalm.
Mgr de Pontbriand Qe tarda pas à voir fondre but sod diocèse les fléaux qu'il avait prévus, et il en mourut de
chagrin.
Note — Le tableau suivant, extrait du Journal de Montcalrn, fait voir la hausse énorme qu'avaient subie les dei
à kl fin de la guerre.