CHAPITRE SEPTIEME
Soulèvement des tribus sauvages en faveur de la Nouvelle- France. — Affluence de leurs guerriers à Montréal
Projet d'attaque contre William-Henry Montcalm va
chanter la guerre au lac des Deux-Montagnes Lévis
organise le camp de Carillon Expédition de Marin au
fort Edouard Montcalm au camp de Carillon Les
sauvages et leurs missionnaires. — L'embuscade du Pain-
de-Sucre Succès et cruautés des sauvages — Grand
conseil au camp de la Chute Marche de l'expédition
Arrivée devant William-Henry.
Avril était venu avec ce soleil intense et ces subites chaleurs qui ne sont connus que dans les hautes latitudes. La terre, réveillée alors comme en sursaut après six mois de léthargie, fait éclater l'écorce de glace et de neige qui l'enveloppe : toutes les plantes tressaillent sous l'action des puissances souterraines qui poussent la sève vers leurs cimes, et gonflent les bourgeons qui, dans quelques jours, briseront leurs corsages pour s'épanouir en feuilles et en fleurs. La fonte rapide des neiges précipite des torrents d'eau des montagnes, noie
les forêts et les champs. Les cascades et les rapides bondissent sous les murs de glaçons qui les emprisonnent, les soulèvent, les morcellent, les emportent dans leur course, avec un cri de délivrance, et recommencent au grand jour leurs murmurantes chansons. Les oiseaux reviennent de leurs lointaines migrations, s'abattent par bandes sur la terre ou sur les eaux, et répandent la vie avec leurs notes joyeuses dans les airs. Quand les premiers de ces visiteurs ailés s'annoncent par leurs croassements, les habitants se répètent gaîment les uns aux autres : " Les corneilles sont arrivées, voilà le printemps ". C'est aussi l'époque où l'on entaille les érables. Les sucriers (on désigne ainsi ceux qui vont faire le sucre d'érable) parcourent en raquettes les érablières, recueillent l'eau qui tombe des goudrilles et la rapportent à la cabane à sucre, où de grands feux, entretenus nuit et jour, font bouillir et condensent la sève. En ce temps-là, comme aujourd'hui, ce travail était l'occasion de promenades et de festins champêtres dans les sucreries.
Montcalm et ses compagnons d'armes se donnèrent plus d'une fois cette distraction.
La débâcle du Saint- Laurent, l'ouverture de la navigation et l'arrivée des vaisseaux de France, étaient alors le thème général de la conversation.
" Depuis la nouvelle du 29 juin, écrivait le marquis à la marquise du Boulay, sous la date du 15 avril, nous ne savons rien de ce qui se passe en France ; cette privation est cruelle. L'approche des lettres fait toujours autant trembler qu'espérer. Quinze cents lieues ne font qu'augmenter les sentiments de tendresse et de
respect que je vous ai voués, et que je vous dois par tant de raisons....
" Ma santé a repris cet hiver, quoique je n'aie pas été sans peines, sans occupation et sans course, ayant fait cent vingt lieues sur les glaces pour aller et revenir de Québec, où j'ai resté un mois.
" M. le chevalier de Lévis se porte à merveille ; je ne saurais trop me louer de l'avoir pour second, ainsi que M. de Bourlamaque. Ma commission exigerait plus de talents ; je ne néglige rien pour la bien remplir à tous égards. Une grande dépense nécessaire, la cherté des vivres, me met dans le cas de devoir au lieu d'épargnes ; mais pourvu que l'on soit content de moi en France, je n'ai regret ni à la dépense ni même à ma santé, et pour me servir d'une expression sauvage : J'ai jeté mon corps, et je ne trouve rien de valeur, quand il s'agit du service cVOnonthio-Goa ; c'est ainsi qu'ils appellent le roi. Ce qui me peine le plus est la privation de nouvelles de personnes qui me sont aussi chères que vous, Madame ".
Le lendemain, Montcalm écrivait à sa femme :
" Si je pouvais, ma très chère et bien aimée, recevoir de vos nouvelles et de celles de ma mère, je trouverais moins affligeant mon éloignement ; mais d'imaginer que depuis une lettre du 5 mai, je n'en ai reçu et que je n'en aurai que du 10 au 15 du prochain, est dur. Cette lettre est destinée à passer à la première navigation par Louisbourg. Si elle vous arrive avant celles que je vous écrirai directement, je vous prie la communiquer à mes trois sœurs....
" Je n'écris qu'à vous, à votre mère, à Mole, à Chevert et aux trois ministres à qui je dois écrire. Ma santé assez bonne, malgré beaucoup de travail, surtout d'écriture. Estève, mon secrétaire, se marie : beau caractère, bon orthographe, écrivant vite. Je lui procure un bon emploi, et le moyen de faire fortune, s'il veut. Il fait un meilleur mariage qu'il ne lui appartient. Malgré cela, je crains qu'il ne le fasse pas comme un autre : fat, frivole, joueur, glorieux, petit maître, dépensier. J'ai toujours Marcel, des soldats, copistes dans le besoin. Je voudrais faire quelque chose de Plantin, qui se porte bien, ainsi que Keboul, que j'ai tenu un mois au cachot : c'est le protégé de M. de Quinson. Tous les soldats de Montpellier se portent bien, hors le fils de Pierre, mort chez moi. Tout est hors de prix. Il faut vivre honorablement, et je le fais tous les jours. Seize personnes une fois tons les quinze jours chez le gouverneur général, et M. le chevalier de Lévis qui vit aussi très bien. Il a donné trois beaux bals 1. Pour
]. Montcalm écrivit, à. cette occasion, à Bourlamaque :
" Jeudi, un bal chez le chevalier de Lévis, qui avait prié soixante-cinq dames ou demoiselles ; il y en avait trente — autant d'hommes qu'à la guerre. La salle, bien éclairée, aussi grande que celle de l'intendance, beaucoup d'ordre, beaucoup d'attentions ; des rafraîchissements en abondance toute la nuit, de tout genre, de toute espèce, et on ne se retira qu'à sept heures du matin. Pour moi, qui ai quitté le séjour de Québec, je me couchai à bonne heure. J'avais cependant ce jour-là huit dames à souper, et ce souper était dédié à Mme Varin. Demain, j'en aurai une demi-douzaine ; je ne sais encore à qui il est dédié, je suis tenté de croire que c'est à la Rochebeaucour. Le galant chevalier nous donne encore un bal. Le public prétendait que mes aides de camp voulaient en donner un mardi. Je leur ai conseillé d'attendre après Pâques ". Montcalm à Bovrlamarqiie, 20 février 1757.
moi, jusqu'au carême, outre les dîners, de grands soupers de dames trois fois la semaine. Le jour des dévotes prudes, des concerts. Les jours des jeunes, des violons d'hasard, parce qu'on me le demandait ; cela ne menait que jusqu'à deux heures après minuit, et il se joignait l'après souper compagnie dansante, sans être priée, mais sûre d'être bien reçue à celle qui avait soupe. Fort cher, peu amusant et souvent ennuyeux. A Québec, où nous avons passé un mois, ma maison m'y avait suivi sur les glaces, et j'y ai vécu cependant souvent chez l'intendant, en des fêtes. Vous connaissez ma maison : je l'ai augmentée d'un cocher, un frotteur, un garçon de cuisine, et j'ai marié mon aide de cuisine, car je travaille à peupler la colonie. Quatre-vingts mariages de soldats, cet hiver, et deux d'officiers. Germain a perdu sa fille, il a épousé mieux que lui : bonue femme, mais sans bien, comme toutes. J'aime beaucoup mon galant chevalier de Lévis. Le choix de Bourlamaque est bon : homme froid, de l'esprit. Bougainville : du talent, la tête et le coeur chauds, cela mûrir i. Je suis bien avec les troupes de terre et de la colonie, que je traite également par les politesses. Nous avons ici force Languedociens, surtout de Béziers. En voici les noms ; vous pouvez répondre de leur santé : Estor, Mazerac, d'Aureillan, Servies, Baaumavielle, Bernard, etc. M. de Brassac verra que je n'oublie pas mes amis.
" Ecrivez à Mme (Jornier, à Saint-Hippolyte, que j'aime fort son mari ; qu'il a passé l'hiver avec moi, quoique son régiment fût à Québec ; qu'il se porte à merveille et qu'il attend la paix avec autant d'impatience que moi. J'embrasse mes filles, et j'assure ma mère de toute
ma tendresse et de mon respect. Je ne vis que par l'espoir de vous rejoindre tous....
" Si je n'étais pas une espèce de général, quoique très subordonné au gouverneur général qui a, comme de raison, la voix décisive et prépondérante, je pourrais vous bavarder des projets de campagne, qui commencera vraisemblablement à s'ouvrir du 10 au 15 mai, dans la frontière du lac Saint-Sacrement; mais les généraux apprennent ce qu'ils ont fait, et jamais ce qu'ils projettent, d'autant qu'ils sont incertains....
" Adieu, mon cœur, je vous adore et vous aime. J'embrasse mes filles, ma mère"....
Le secret des peines dont se plaignait Montcalm, est indiqué à la fin de cette lettre : c'est le dualisme dans le commandement que la France avait eu le tort d'imposer. Montcalm ne se comparait pas à César, mais ambitieux comme lui, il avait, comme lui, pour axiome : le premier dans une bicoque plutôt que le second à Rome.
Sa mauvaise humeur contre M or de Pontbriand s'était accrue depuis que ce prélat, par un mandement adressé à ses diocésains (24 février 1757), avait demandé des prières pour le succès de l'expédition organisée par le marquis de Vaudreuil et commandée par son frère. " Ce prélat, disait-il, saint homme d'ailleurs et de bonnes mœurs, a tous les préjugés d'un Canadien, quoique né en France ".
Et, quelques semaines plus tard, le général ne pardonnait pas à Mgr de Pontbriand d'avoir fait chanter un Te Deum en action de grâces du succès de M. de
Kigaud, malgré les éloges que, dans ce même mandement, l'évêque de Québec adressait à Montcalm 1.
Cela ne nuisait pas cependant aux bons rapports que le marquis entretenait avec le clergé. Il écrivait à Bourlamaque : " Bougainville a passé la journée du lundi délicieusement à l'île Sainte-Hélène; celle du mardi, dévotement à la Montagne 2. J'y fus à quatre heures, et j'eus la complaisance d'y souper en réfectoire, à cinq heures trois-quarts 3 ".
Plus tard, il insistait : " Je suis d'autant mieux avec Saint-Sulpice, que je les comble de politesses, et qu'entre nous, je les crois peu contents du général suprême ".
De son côté, Bougainville parlait en ces termes de ses relations avec le clergé du Canada :
" Je deviens dévot ; je suis très bien avec tous les prêtres et jésuites de ce continent. Je suis de leurs parties de campagne, et je parle théologie tout comme un autre. Il est vrai que de temps en temps, il me faut au moins entendre quelques invectives contre Jansénius, mais alors je tousse, je crache et je proteste en secret contre ces propos 4 ".
L'ouverture de la campagne occupa bientôt l'attention du marquis de Montcalm.
1 — Mandement pour des prières publiques (24 février 1757). Mandement pour faire chanter un Te Deum (2 avril 1757).
Quand on lit aujourd'hui ces mandements, où ne respirent que la piété et l'amour du bien public, on ne peut expliquer comment ils ont pu être l'objet de la critique.
2 — Résidence des prêtres de Saint-Sulpice. 3 — Montcalm à Bourlamaque, 27 mai 1757. 4 — Bougainville à son frère, 21 avril 1758.
Les Canadiens, mis les premiers en réquisition, furent expédiés de Lachine, au nombre de deux cent quarante (30 avril), sur soixante bateaux chargés de vivres et de marchandises de traite pour les pays d'en haut. Quatre cents autres miliciens les suivirent de près pour aller fortifier les postes de la Belle-Rivière. L'affluence des sauva ges, surtout à Niagara et à Frontenac, avait été extraordinaire durant tout l'hiver. " On y a vu renaître ces temps heureux, où l'on faisait en Canada la meilleure chère pour rien. Les perdrix y ont coûté cinq sous, le quartier de chevreuil vingt sous, ainsi que les outardes et les dindes sauvages. A la vérité, dans le même temps, les perdrix coûtaient à Montréal quatre livres la couple, les dindes quinze livres la paire, et les chevreuils trente à trente- cinq livres 1 ".
Jamais l'étoile de la France n'avait brillé d'un aussi vif éclat dans les solitudes américaines ; jamais on ne vit une telle variété de tribus accourir sous ses drapeaux : depuis les Sakis, assis sur leurs nattes, au bord du Wisconsin, et les Illinois, chasseurs de buffles, jusqu'aux Abénakis et aux Micmacs, habitués à poursuivre le saumon au flambeau, et à le darder avec le nigog ; depuis les Kikapous du lac Michigan, encore païens et anthropophages, jusqu'aux Mohicans et aux Chaouenons des Montagnes-Bleues.
Les émissaires d'Ononthio, envoyés dans toutes les directions, depuis l'automne, pour chanter la guerre, avaient été partout bien reçus, même chez les Cinq-
1 — Journal de Montcalm.
Nations. Les guerriers, tatoués de noir et de vermillon, avaient allumé le feu du conseil, fumé avec eux le calumet, et accepté les branches de porcelaine. Le chichikoué, accompagnant les rondes guerrières, avait été entendu d'un village à l'autre, et les jongleurs,, accroupis dans leurs cabanes, avaient vu dans leurs rêves quantité de chevelures et de prisonniers.
Des escadrilles de canots, venant de tous les points 1 de l'horizon, convergeaient vers Montréal qui, à la fin du printemps, présentait un des coups d'œil les plus étranges et les plus pittoresques qui se puissent imaginer. On voyait des dames, vêtues à la mode de Paris, se coudoyer dans la rue, ou se croiser dans les antichambres du oouverneur avec des matrones outasramises ou huronnes, enveloppées des pieds à la tête de leur couverte blanche, chaussées de mocassins, ayant sur le dos un petit bambin emmailloté dans sa nâgane. Des fonctionnaires, en habits de cour, portant la perruque et l'épée, étaient accostés sur la place publique par de fiers Iroquois ou de féroces Poutéotamis, la lance au poing, clés chevelures anglaises à la ceinture.
Autour des tentes dressées sur la place ou dans les terrains vagues joignant les murs de la ville, grouillait tout un peuple de Peaux-Eouges, d'interprètes, de coureurs de bois, de trafiquants de fourrures, où chaque groupe parlait un dialecte différent. On voyait les guerriers de certaines nations, comme celles des Iowas des Prairies 1, dont on n'entendait pas la langue et qu'on n'avait jamais vus à Montréal. Le palais du
1 — Ces sauvages ont légué leur nom à l'Etat de l'Iowa.
gouverneur, assiégé du matin au soir par les députations, était le théâtre de cérémonies et de pantomimes aussi originales qu'interminables.
An sortir d'une de ces audiences, trois cents Outaouais, de Michilimakinac, demandèrent à voir le grand général dont la renommée les avait amenés de si loin jusqu'ici.
" Tous ces sauvages, dit Bougainville, sont faits à peindre, presque tous de lapins grande taille. Ils sont nus, à l'exception du brayet, se mataclient de noir, de rouge, de bleu, etc. Leur tête est rasée : des plumes en font l'ornement ; leur marche est noble et fière. Je leur trouve cependant l'air moins féroce qu'aux Iroquois, même domiciliés x ".
En apercevant Montcalm, leur chef parut étonné.
" Nous avons voulu voir, dit-il, ce fameux chef qui, en mettant pied à terre, a foulé aux pieds l'Anglais. Nous pensions que sa tête se perdait clans les nues. Tu es petit, mon Père, mais nous voyons dans tes yeux la grandeur des pins et le vol de l'aigle. "
Le flot de ces barbares allait toujours grossissant, et au mois de juin, leur nombre s'était élevé à plus de mille, " qui passait la journée à chanter, danser et boire 2 ". Les citoyens de Montréal, en proie à ces hordes sans frein, étaient témoins de bacchanales aussi
1 — Bougainville ajoute plus loin dans son Journal : " Dans leurs oreilles allongées sont des anneaux de fil de laiton. Ils ont pour couvertes des peaux de castors et de bœufs illinois. Ils portent des lances, des flèches et des carquois, faits de peaux de bêtes. Chaque bande va danser à son tour devant les maisons des principaux de la ville."
2 — Journal de Mo nie a Im .
MONTCALM Eï LÉVIS 219
impossibles à décrire qu'elles étaient impossibles à réprimer.
Les Mohicans, dont il y avait plusieurs venus de la Belle-Rivière, avaient passé l'hiver à dévaster les frontières de la Virginie. " Un de leurs partis, rapporte Montcalm, a fait prisonnier un officier anglais qu'ils ont mangé, leur ayant paru bien gras. Quoiqu'ils n'exercent plus guère ces sortes de cruautés, il n'y a point d'années que dans de certains moments, ils ne brûlent quelques prisonniers. En général, tous les sauvages domiciliés, depuis qu'ils sont de la prière, ont renoncé à ces sortes de cruautés. Dans les premiers moments, après le combat, ils tuent assez volontiers leurs prisonniers ; mais, s'ils les conservent, ils se contentent de leur donner la bastonnade 1 ".
La difficulté, pour le moment, était de nourrir tous ces guerriers, qui faisaient une consommation énorme de vivres. La disette, particulièrement à Québec, était extrême : "Le pain y manque, écrivait Bougainville, et le peu que l'on en a est de la plus mauvaise qualité. L'intendant a été obligé de faire distribuer aux habitants deux mille miuots de grains pour faire les semences. Cette quantité n'est pas à beaucoup près suffisante, et une partie des terres demeurera non ensemencée. On sera même obligé de faire descendre des vivres des entrepôts destinés à la subsistance des troupes, pour nourrir la capitale ".
] — Journal de Moaicalm Lettres de Montcalm à Bourla-
maque, 13 juin 1757.
La pénurie n'était pas aussi grande dans les paroisses de Montréal ; mais les dépôts de l'armée étaient presque vides. Montcalm proposa au gouverneur de faire une levée de vivres dans les campagnes pour nourrir trente hommes par compagnie, pendant un mois. " On ne sait, ajoute ironiquement le marquis, s'il acceptera cette sage proposition, qui n'est pas partie de sa minerve ".
Montcalm se trompait : Vaudreuil consentit. Si ce gouverneur avait un tort, c'est qu'il aimait trop les Canadiens ; et s'il hésitait à les pressurer, c'est qu'il connaissait leur dévouement. Il savait que ceux-ci ne lui refuseraient rien. " Prenez tout ce que nous avons, disaient-ils, pourvu que le Canada soit sauvé ".
" A peine, remarque Lé vis, avions-nous des vivres pour tenir un mois ; mais, comptant sur les secours de France, on forma les préparatifs pour faire le siège du fort George 1 ".
Dès le 8 mai, M. de Bourlamaque était en marche pour Carillon, avec les bataillons de Eoyal-Eoussillon et de Béarn. Son corps d'armée allait être porté à treize cents hommes, et avait ordre de caniper entre le fort et la redoute construite sur le bord de la falaise, et de s'y retrancher par des abatis.
Avant de l'aller rejoindre, la Sarre et Guyenne avaient été arrêtés sur le Bichelieu pour réparer le fort Saint-Jean et le chemin de Chambly. La Beine, ramené de la côte de Beaupré, stationnait à Québec, où ce régiment pouvait être secouru en peu de jours, si une flotte anglaise paraissait dans les eaux du fleuve.
1 — Journal du chevalier de Lévis, p. 81.
Ce danger, toutefois, n'était guère à craindre pour le moment ; car la France tenait encore à Louisbourg les clefs du Saint-Laurent.
Aucune escadre anglaise n'oserait s'aventurer dans les détroits du golfe, tant qu'on verrait le drapeau blanc flotter au-dessus de la forteresse qui dressait làbas ses fiers bastions dans les brumes du nord. C'était à l'abri de ses canons que venaient se réfugier les corsaires français qui croisaient dans ces mers, et qui déjà avaient fait sur les Anglais des prises estimées à cent mille écus 1.
D'après les rapports des prisonniers faits récemment, on s'était convaincu au Canada que c'était de ce coté que l'Angleterre concentrait ses forces, lorsque arrivèrent enfin de France les nouvelles si impatiemment attendues. Elles ranimèrent tous les courages. La France avait, en effet, noblement répondu, (hélas ! c'était pour la dernière fois), aux appels que lui avait faits le marquis de Vaudreuil. Elle envoyait à peu près tous les secours en hommes, vivres et munitions qui lui avaient été demandés. Les premiers navires arrivés en rade avaient amsné des vivres et cent soixante-dix hommes d'un corps de volontaires étrangers, nouvellement formé en France, aux ordres du maréchal de Belle-Isle. Ce corps, dit Montcalm, avait pour uniforme : habit blanc, parements verts et veste verte.
Quelques jours après, deux vaisseaux apportant quatre cents hommes de recrues, six officiers d'artillerie
1 — Journal de Montcalm.
et vingt cauonniers, annoncèrent l'arrivée, àLouisbourg, de l'escadre de M. Dubois de La Mothe, avec le régiment de Berry, en destination de Québec.
Désormais sans crainte de ce côté, Montcalm ne songea plus qu'à pousser ses troupes en avant. Le régiment de la Reine avait eu ordre de partir de Saint- Jean, le 1er juillet ; celui de la Sarre, le 2 ; celui de Languedoc, le 4 ; celui de Guyenne, le 6 ; les troupes de la marine, les milices et les sauvages, du 8 au 14. Outre les régiments de la ligne, l'armée se composait de mille hommes de la marine, deux mille cinq cents Canadiens, dix-huit cents sauvages, deux compagnies de cauonniers avec un parc, et une compagnie d'ouvriers.
" Je vais, le 9, chanter la guerre au lac des ] Jeux- Montagnes, écrivait le marquis à sa femme ; le 10, au Saut-Saint-Louis. Grande et ennuyeuse cérémonie. Je pars le 12, et je compte que nous aurons événement tout à la fin du mois ou les premiers jours du prochain 1 ".
Lhie triple décharge de mousqueterie avait accueilli le o-énéral à sa descente au village des Deux-Montagnes 2. Les trois tribus qui formaient ce village : les ' Iroquois, les Népissings et les Algonquins, rangés sur la Q-rève, sous la conduite de leur missionnaire, l'escortèrent jusqu'à l'église, et de là au presbytère, où les chefs lui firent les compliments d'usage. Dans la soirée, tous les guerriers, séparés par tribus, étaient assis en rang, sur la natte, dans la grande salle du conseil, vaste
1 — A Mme la marquise de Monlcalm, le 6 juillet 1757.
2 — A dix lieues de Montréal.
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cabane de trois cents pieds de longueur, éclairée par quelques chandelles qui jetaient des lueurs blafardes sur les faces cuivrées de cette multitude. De distance en distance, étaient suspendues des chaudières remplies de la viande du festin, c'est-à-dire de trois bœufs, dont le marquis avait fait présent à ses hôtes. On eût dit une réunion de sorciers, observe Bougainville, qui était invité à y jouer un des principaux rôles.
Après les discours des trois chefs et la réponse du général Hotchig, ce fameux chef népissing qui avait tué par accident l'ingénieur Des Combles, et qui depuis lors n'avait pas quitté le sentier de la guerre pour se faire tuer ou venger cette mort, prit une tête de bœuf par les cornes, et la promena le long de la cabane, en dansant et en hurlant sa chanson de guerre. " Les autres chefs des trois nations, ajoute Bougainville, ont fait la même cérémonie, et je l'ai chantée au nom du marquis de Montcalm, ce qui a été fort applaudi. Ma chanson n'était autre chose que les mots : foulons les Anglais aux pieds, cadencés sur le mouvement des airs sauvages. Ils ont ensuite présenté au marquis de Montcalm le premier morceau, et le festin de guerre ayant commencé, nous nous sommes retirés.
" Le lendemain, 10, nous avons été au Saut-Saint- Louis. Deux canots, montés chacun de dix sauvages nus, les plus beaux hommes de tout le village,» matachés de rouge et de bleu, ornés de bracelets d'argent et de porcelaine, sont venus au-devant de nous, sur le fleuve, à un quart de lieue du Saut
" Ces deux canotées formaient en vérité un coup d'oeil charmant, et qui eût fixé les regards de tous les Européens.
" Même cérémonie qu'au lac des Deux-Montagnes ; de plus, les Iroquois m'ont adopté dans leur tribu.... Me voilà donc chef de guerre iroquois. Ma famille est celle de la Tortue, la première pour l'éloquence et les conseils, la deuxième pour la guerre, celle de l'Ours étant la première ".
Pendant que le général parcourait le village du Saut-Saint-Louis, et présentait son aide de camp à sa tribu, qui le saluait de sou nouveau titre : Garoniatsigoa, c'est-à-dire le grand ciel en courroux, le chevalier de Lévis, arrivé le 7, à Carillon, où il venait de remplacer le froid et méthodique Bourlamaque, hâtait le mouvement de l'armée. Il avait laissé ce colonel au fort avec deux bataillons, pour y faire continuer les travaux et taire avancer l'artillerie et les munitions. Lui-même s'était établi à la Chute avec quatre bataillons, et en trois jours il avait ouvert un chemin entre Carillon et le lac Saint-Sacrement. Pour ne pas retarder la marche de l'artillerie, il faisait passer, de nuit, les divisions et les bateaux, tirés à bras, à mesure qu'ils arrivaient.
Il était important de dérober ces opérations aux Anglais, d'autant qu'ils étaient plus alertes que l'année précédente, et que leurs éclaireurs avaient eu des escarmouches avec nos patrouilles. Néanmoins la supériorité'de nos troupes dans ce genre de guerre, qui leur donnaitla plupart du temps l'avantage, augmentait leur confiance et leur audace.
M. de Langy fut chargé d'aller, avec cent Canadiens et sauvages, explorer la côte occidentale du lac Saint- Sacrement jusqu'au fort George, afin de s'assurer s'il y
avait possibilité d'y faire passer un corps d'armée. A peine avait-il fait cinq lieues de marche, qu'il tomba sur un parti de trente éclaire urs anglais. Quatre seulement de ces malheureux échappèrent ; dix-huit furent tués, les huit autres faits prisonniers 1.
Sur ces entrefaites arriva à Carillon l'intrépide Marin, avec quatre cents Outaouais, Folles- Avoines, Saute ux, et autres sauvages des pays d'en haut. M. de Lévis ne lui laissa que deux jours pour se -préparer, adjoignit cent cinquante Canadiens à trois cents de ses sauvages, et le dépêcha du. côté oriental du lac Saint- Sacrement, pour masquer nos mouvements sur la gauche, et pousser une reconnaissance jusqu'au fort Edouard. Il suivit la grande voie qui menait de ce côté, c'est-à-dire la tête du lac Champlain, appelée alors la Baie, et la rivière au Chicot, qui s'y décharge. A cinq lieues du fort Edouard, la navigation de cette rivière est interrompue par une cascade auprès de laquelle avait été bâti l'ancien fort Anne, alors abandonné. Marin y laissa ses canots. Lorsqu'il arriva en vue du fort Edouard, plus de la moitié de ses sauvages, cédant à leurs caprices ou à leurs superstitions, l'avaient quitté.
Il s'approcha cependant et tomba à l'improviste sur une patrouille de cent hommes qu'il dispersa et poursuivit jusqu'auprès des remparts. Au bruit de la fusillade, une partie de la garnison sortit de ses retranchements. Elle s'avança " en bataille jusqu'à l'entrée
1 — Journal de Lévis, p. 83.
du bois, en faisant, sans aucun effet, des décharges régulières. Les sauvages, à l'abri de gros arbres, tiraient à coup sûr, et ils disent en avoir beaucoup tué. La fusillade a duré quelque temps, après quoi ils ont fait leur retraite, poursuivis pendant plus d'une lieue ; mais qui pourrait atteindre un sauvage qui fuit l " ?
Marin n'avait eu qu'un seul de ses hommes tué, et cinq sauvages blessés légèrement. Les sauvages avaient fait quatre prisonniers 2 et levé trente-deux chevelures ; mais, observe Bougainville, ils savent avec une en faire deux et même trois.
Montcalm reconnut la main puissante de Lévis, en
• examinant les travaux faits aux camps de Carillon.
Le parc d'artillerie et les bateaux étaient transportés ;
il ne restait plus en arrière que quelques munitions de
guerre et les munitions de bouche 3.
Le général, arrivé avec les dernières troupes de la marine et le reste des sauvages (18 juillet), se fixa à Carillon, et envoya M. de Kigaud, venu avec lui, commander au Portage et aux postes avancés, tandis que " les sauvages se plaçaient où il leur plaisait ". M. Dumas fut chargé d'organiser les milices par brigades, et de former un bataillon des troupes de la marine, en choisissant pour officiers ceux qui étaient moins propres à marcher avec les sauvages et à faire la guerre de partisans. #
L'inspection des postes avancés, que fit Montcalm dans la journée du 21, fut accompagnée d'une scène
] Journal de Montcalm.
2 — Journal de I^évis, p. 84.
3 — Idem.
caractéristique que le marquis s'est plu à retracer. Il s'était embarqué pour se rendre à la Chute, dans un canot pagayé par plusieurs sauvages des pays d'en haut. Durant tout le trajet, un jeune guerrier se tenait debout dans le canot et chantait en s'accompagnant du tambourinet indien. Derrière lui était assis le plus vieux sauvage de l'expédition, Pennahouel, le Nestor de la forêt. Dans son récitatif, modulé sur un ton qui ne manquait pas de grâce, le jeune guerrier disait ses derniers rêves : " Le manitou m'est apparu ; il m'a dit : de tous ces jeunes gens qui te suivent à la guerre, tu n'en perdras aucun ; ils réussiront, se couvriront de gloire, et tu les ramèneras tous sur leur natte ". Des cris d'applaudissements l'interrompaient de temps en temps. Le vieux chef prit à la fin la parole, et lui dit d'un ton solennel : — " Mon fils, avais-je tort de t'exhorter à jeûner ? Si, semblable aux autres, tu eusses passé le temps à manger, à sacrifier à ton appétit, tu ne te serais pas rendu le manitou favorable ; et voilà qu'il t'a envoyé des rêves heureux, et qui font la joie de tes ouerriers ".
Le camp de ces sauvages retentissait jour et nuit de semblables jongleries. Ils piquaient en terre une perche au bout de laquelle était suspendu leur manitou : c'était un équipement, une peau de bête ou un chien mort, auquel ils offraient en sacrifice des bouts de tabac, quelques bouffées de leur pipe, ou des morceaux de viandes qu'ils jetaient au feu. Le reste du temps se passait à danser, à se divertir ou à se baigner. Leur habileté à nager et à plongor faisait l'étonnement des blancs.
228 MONTCALM ET LÉYIS
Les mœurs des sauvages chrétiens formaient un contraste avec celles de ces païens. Vêtus en général avec plus de décence, ils se montraient plus traitables, étaient munis de mousquets dont ils se servaient avec une rare habileté, tandis que la plupart des autres n'étaient armés que de flèches, de lances ou d'espontons. Leurs missionnaires, qui les avaient suivis, exerçaient sur eux une grande influence : c'était l'abbé Piquet, de la Présentation ; l'abbé Matavet, du lac des Deux-Montagnes, tous deux sulpiciens ; et le P. Eoubaud, jésuite de la mission des Abénakis de Saint-François. Ces missionnaires les réunissaient matin et soir pour la prière, les prêchaient, les confessaient et leur disaient chaque jour la messe, qu'ils entendaient avec un recueillement qui était une leçon pour l'armée. Ils étaient cependant bien encore les enfants de la nature, avec des instincts grossiers et de violentes passions. Ils avaient leurs jeux, leurs danses et leurs festins de guerre, dont le P. Eoubaud a fait une très curieuse description.
" Figurez-vous, dit-il, une grande assemblée de sauvages, parés de tous les ornements les plus capables de défigurer une physionomie à des yeux européens. Le vermillon, le blanc, le vert, le jaune, le noir, faits avec de la suie ou de la raclure des marmites ; un seul visage sauvage réunit toutes ces différentes couleurs, méthodiquement appliquées à l'aide d'un peu de suif qui sert de pommade. Voilà le fard qui se met en œuvre clans ces occasions d'appareil, pour embellir non seulement le visage, mais encore la tête, presque tout à fait rasée, à un petit flocon de cheveux près, réservé sur le
sommet pour y attacher des plumes d'oiseaux, ou quelques morceaux de porcelaine, ou quelque autre colifichet. Chaque partie de la tête a ses ornements marqués : le nez a son pendant. Il y en a aussi pour les oreilles, qui sont fendues dès le bas âge, et tellement allongées par les poids dont elles ont été surchargées, qu'elles viennent flotter et battre sur les épaules. Le reste de l'équipement répond à cette bizarre décoration : une chemise barbouillée de vermillon, des colliers de porcelaine, des bracelets d'argent, un grand couteau suspendu sur la poitrine, une ceinture de couleurs variées, mais toujours burlesquemsnt assorties, des souliers de peau d'orignal ; voilà quel est l'accoutrement sauvage. Les chefs et les capitaines ne sont distingués de ceux-ci que par le hausse-col, et de ceux-là que par un médaillon, qui représente d'un côté le portrait du roi, et au revers Mars et Bellone, qui se donnent la main, avec cette devise : Virtus et honor. " Figurez-vous donc une assemblée de sens ainsi parés et rangés en haie. Au milieu sont placées de grandes chaudières remplies de viandes cuites et coupées par morceaux, pour être plus en état d'être distribuées aux spectateurs. Après un respectueux silence, qui annonce la majesté de l'assemblée, quelques capitaines, députés par les différentes nations qui assistent à la fête, se mettent à chanter successivement. Vous vous persuaderez sans peine ce que peut être cette musique sauvage, en comparaison de la délicatesse et du goût de l'européenne. Ce sont des sons formés, je dirai presque au hasard, et qui quelquefois ne ressemblent pas mal à des cris et à des hurlements de loups. Ce
n'est pas là l'ouverture de la séance, ce n'en est que l'annonce et le prélude, pour inviter les sauvages dispersés à se porter au rendez-vous général. L'assemblée, une fois formée, l'orateur de la nation prend la parole, et harangue solennellement les conviés
" La harangue finie, on procède à la nomination des capitaines qui doivent commander dans le parti. Dès que quelqu'un est nommé, il se lève de sa place et vient se saisir de la tête d'un des animaux qui doivent faire le fond du festin. Il l'élève assez haut pour être aperçu de toute l'assemblée, en criant : Voilà la tête de V ennemi. Des cris de joie et d'applaudissements s'élèvent alors de toutes parts et annoncent la satisfaction de l'assemblée. Le capitaine, toujours la tête de l'animal en main, parcourt tous les rangs en chantant sa chanson de guerre, dans laquelle il s'épuise en fanfaronnades, en défis insultants pour l'ennemi, et en éloges outrés qu'il se prodigue.
" A les entendre se prôner clans ces moments d'un enthousiasme militaire, ce sont tous des héros à tout emporter, atout écraser, à tout vaincre. A mesure qu'il passe en revue devant les sauvages, ceux-ci répondent à ces chants par des cris sourds, entrecoupés et tirés du fond de l'estomac, et accompagnés de mouvements de corps si plaisants, qu'il faut y être fait pour les voir de sang-froid. Dans le cours de la chanson, il a soin d'insérer de temps en temps quelques plaisanteries grotesques. Il s'arrête alors comme pour s'applaadir, ou plutôt pour recevoir les applaudissements sauvages, que mille cris confus font retentir à ses oreilles. Il prolonge sa promenade guerrière aussi longtemps que le jeu lui
plaît. Cesse-t-il de lui plaire, il la termine en jetant avec dédain la tête qu'il avait entre les mains, pour désigner par ce mépris affecté, que c'est une viande de toute autre espèce qu'il lui faut pour contenter son appétit militaire....
" Enfin, la fête s'achève par la distribution et la consommation des viandes 1 ".
De Carillon au pied de la Chute, où était débarqué Montcalm, il n'y a guère plus d'une demi-lieue navigable. La cascade qui forme la rivière à cet endroit, bondissant sur un lit de rochers, faisait mouvoir un moulin à scie, d'où on tirait le bois nécessaire aux constructions. Au delà, la rivière se fraye un lit sinueux et bruyant, en se précipitant de rapide en rapide jusqu'à la Chute. C'est là, au milieu d'une vaste clairière, fortifiée par des abatis et une redoute, que se dressaient les tentes du chevalier de Lévis, avec ses quatre régiments de la Eeine, Languedoc, Guyenne et la Sarre. Après avoir accompagné Montcalm autour de son camp, le chevalier lui fit visiter la demi-lieue de chemin qu'il venait d'ouvrir, et qui aboutissait au Portage, où étaient lancés les bateaux en eau calme, pour entrer de là dans le lac George, à un quart de lieue plus haut. Le charroyage des munitions se faisait toujours avec une extrême activité, malgré les pluies fréquentes qui, en détrempant le chemin, avaient rendu les transports difficiles. La tête de ce chemin était gardée par le camp de M. de Kigaud, fortifié comme celui de la Chute. Après avoir passé en revue le
1 — Lettres édifiantes et curieuses, tome VI, p. 192.
bataillon de la marine et les brigades canadiennes, les deux commandants se rendirent aux postes avancés, et ils éprouvèrent une vive satisfaction en y voyant massés la plus grande partie des sauvages, qu'ils s'étaient donné des peines infinies à faire avancer jusque là, afin d'éclairer la marche de l'armée, dès qu'elle s'ébranlerait. " C'est que, dit Montcalm, au milieu des bois de l'Amérique, on ne peut pas plus se passer d'eux que de la cavalerie en plaine ".
Le cordon de sentinelles établi autour du camp rendait presque impossible l'approche des espions. Tandis que les patrouilles faisaient la ronde aux environs, fouillaient les taillis et les ravins, les vigies montées sur des canots avaient l'œil sur le lac George. Malgré toutes ces précautions, quelques sauvages agniers parvinrent à se glisser à cent cinquante pas du camp, s'y tinrent cachés toute la nuit dans un fourré, d'où ils tirèrent sur un piquet de grenadiers qui se rendaient à la Chute, et levèrent deux chevelures 1 . M. de Villiers se lança à leur poursuite avec ses limiers; mais inutilement, car " ceux qui avaient fait le coup étaient sûrs de leurs jambes 2 ".
Chaque jour, une berge montée par neuf Canadiens et un officier, sous le commandement de M. de Saint- Ours, allait à la découverte jusqu'aux environs des îles qui parsèment le milieu du lac. Le 20 juillet, elle revint après avoir eu une rencontre, durant laquelle l'officier, M. de Gros Bois, fut tué, et M. de Saint-Ours, blessé
1 — Joimial de Lévis, p. 85.
2 — Journal de Montcalm, 23 juillet.
légèrement, avec deux miliciens. Encouragés par ce petit succès, les éclaire urs anglais s'aventurèrent plus avant dans le lac : six berges ayant paru entre les chenaux des îles, dans la soirée du 23 juillet, quatre cents sauvages, cinquante Canadiens et soldats, sous la conduite de MM. de Langlade et de Corbière, allèrent se mettre en embuscade dans les îlots qui se trouvent au pied du Pain-de-Sucre, précisément à l'endroit où avait campé, l'hiver précédent, le détachement de M. de Rigaud. Les canots tirés à terre et abrités sous le feuillage, ils attendirent jusqu'au lendemain le passage des berges qu'on apercevait dans le lointain. Ces berges, au nombre de vingt-deux, montées par trois cent cinquante miliciens du New-Jersey, commandés par le colonel Parker, étaient parties la veille du fort George, et s'étaient mises en panne pour la nuit. A l'aube du jour, elles s'étaient remises en mouvement sur trois divisions, à une assez bonne distance les unes des autres. Elles s'avancèrent silencieusement à travers le gracieux groupe d'îles, qui allait être témoin d'une des plus horribles' tragédies dont il soit fait mention dans les annales de l'Amérique.
Dès que les trois berges qui faisaient l'avant-garde furent parvenues en face de l'embuscade, elles furent cernées et prises sans avoir tiré un coup de fusil. Les trois autres qui suivaient eurent le même sort. Les seize dernières s'avancèrent en bon ordre jusqu'à la portée du fusil. Selon leur habitude invétérée, les sauvages tirèrent trop tôt. Les berges répondirent par quelques décharges, puis commencèrent à tourner pour battre en retraite ; mais les sauvages ne leur en don-
lièrent pas le temps. Avec une agilité incroyable, ils se précipitèrent dans leurs canots et les assaillirent de toutes parts. Alors commença une scène de carnage indescriptible, et qu'on se refuserait à croire, si elle n'était racontée par les témoins oculaires. La vue, les cris, l'agilité de ces géants cuivrés, brandissant leurs lances ou leurs casse-tête rougis de sang, frappèrent les équipages d'une telle épouvante, qu'ils ne firent presque aucune résistance. " Les sauvages, dit Montcalm, plongeaient dans l'eau pour les darder, comme ils font pour le poisson, et aussi pour couler à bas les barges, en les prenant par dessous et les faisant chavirer ". Deux berges seulement réussirent à s'échapper. Près de deux cents prisonniers tombèrent entre les mains des sauvages 1, et, malheureusement aussi, plusieurs barils de rhum, avec lequel ils s'enivrèrent. Ce fut ensuite une orgie et des cruautés sans nom exercées sur les prisonniers, dont trois furent mis à la chaudière et mangés. Le commandant Parker, fait prisonnier avec les autres, eut le bonheur de s'échapper.
Le P. Koubaud, témoin de la rentrée de l'expédition au camp, en a fait un récit tout plein de l'épouvante qu'il en ressentit : " On vit paraître au loin, dans la rivière, dit-il, une barque française qui nous amenait cinq Anglais, liés et conduits par des Outaouais dont ils étaient les prisonniers. La vue de ces malheureux captifs répandit la joie et l'allégresse dans le cœur des assistants ; mais c'était, dans la plupart, une joie féroce
1 — Le P. Roubaud porte le chiffre des prisonniers à cent cinquante-sept. La relation de la prise du fort George, publiée dans la Gazette de France, le porte à cent cinquante et un.
et barbare, qui se produisit par des cris effroyables et par des démarches bien tristes pour l'humanité. Un millier de sauvages, tirés des trente-six nations réunies .sous l'étendard français, étaient présents et bordaient le rivage. Dans l'instant, sans qu'il parût qu'ils se fussent concertés, on les vit courir avec la dernière précipitation vers les bois voisins. Je ne savais à quoi devait aboutir une retraite si brusque et si inopinée. Je fus bientôt au fait. Je vis revenir un moment après ces furieux, armés de bâtons, qui se préparaient à faire à ces infortunés Anglais la plus cruelle des réceptions. Je ne pus retenir mon cœur à la vue de ces cruels préparatifs. Les larmes coulaient de mes yeux ; ma douleur cependant ne fut point oisive. J'allai, sans délibérer, à la rencontre de ces bêtes farouches, dans l'espérance de les adoucir ; mais hélas ! que pouvait ma faible voix, que pousser quelques sons que le tumulte, la diversité des langues, plus encore la férocité des cœurs rendaient inintelligibles ? Du moins, les reproches les plus amers ne furent-ils pas épargnés à quelques Abénakis qui se trouvèrent sur mon chemin; l'air vif qui animait mes paroles les amena à des sentiments d'humanité. Confus et honteux, ils se séparèrent de la troupe meurtrière, en jetant les cruels instruments dont ils se disposaient à faire usage. Mais qu'était-ce que quelques bras de moins, sur deux mille déterminés à frapper sans piété ? Voyant l'inutilité des mouvements que je me donnais, je me déterminai à me retirer, pour n'être pas témoin de la sanglante tragédie qui allait se passer. Je n'eus pas fait quelques pas, qu'un sentiment de compassion me rappela sur le
rivage, d'où je jetai les yeux sur ces malheureuses victimes dont on préparait le sacrifice. Leur état renouvela ma sensibilité. La frayeur qui les avait saisies leur laissait à peine assez de force pour se soutenir ; leurs visages consternés et abattus étaient une vraie image de la mort. C'était fait de leur vie. Eu effet, ils allaient expirer sous une grêle de coups, si leur conservation ne fût venue du sein même de la barbarie, et si la sentence de mort n'eût été révoquée par ceux mêmes, qui, ce semble, devaient être les premiers à la prononcer.
" L'officier français qui commandait dans la barque s'était aperçu des mouvements qui s'étaient faits sur le rivage ; touché de cette commisération si naturelle à un honnête homme, à la vue des malheureux, il tâcha de la faire passer dans le cœur des Outaouais, maîtres des prisonniers ; il mania si adroitement leurs esprits qu'il vint à bout de les rendre sensibles, et de les intéresser en faveur de la cause des misérables. Ils s'y portèrent avec un zèle qui ne pouvait qu'infailliblement réussir. A peine la berge fut-elle assez près du rivage pour que la voix pût y porter, qu'un Outaouais, prenant fièrement la parole, s'écria d'un ton menaçant : " Ces prisonniers sont à moi ; je prétends qu'on me respecte en respectant ce qui m'appartient ; trêve d'un mauvais traitement dont tout l'odieux rejaillirait sur ma tête ". Cent officiers français auraient parlé sur le même ton, que leurs discours n'auraient abouti qu'à leur attirer, à eux, des mépris, et à leurs captifs, des redoublements de coups ; mais un sauvage craint son semblable et ne craint que lui. Leurs moindres disputes
MONTOALM ET LKVI8 237
vont à la mort ; aussi, n'en viennent-ils guère là. Les volontés de l'Outaouais furent donc aussitôt respectées que notifiées, les prisonniers furent débarqués sans tumulte et conduits au fort "....
A leur passage au camp de Lévis, le chevalier tenta de racheter un colonel de la milice anglo-américaine, qui se trouvait au nombre des captifs ; mais, dit-il, il ne fut pas possible de le retirer de leurs mains, quelque offre qu'il lit faire pour cela, et il fut emmené dans le pays des sauvages 1.
Le P. Eoubaud ajoute dans son récit, qu'il vit passer par bandes les infortunés captifs, traînés, la corde au cou, le visage terrifié, le corps ruisselant de sueur. Ayant remarqué l'un d'eux qu'il reconnut pour un officier, à quelques lambeaux d'uniforme qui lui restaient, il s'approcha d'un des Outaouais qui l'emmenait, et, lui adressant la parole de l'air le plus caressant qu'il pût, il lui fit comprendre qu'il désirait racheter ce prisonnier. L'Outaouais le repoussa avec un geste si menaçant, que le Père se retira tout effrayé.
Quelque temps après, comme il parcourait à l'entrée de la nuit le camp indien, il remarqua un groupe de sauvages faisant festin autour d'un bûcher. Au bout de quelques perches plantées en terre, pendaient des morceaux de viandes qui grillaient à la flamme. Le Père s'approche et recule d'horreur en apercevant un des Indiens tenant une tête humaine qu'il dévorait : c'était celle d'un prisonnier qui venait d'être jeté à la chaudière. Aux remontrances que lui fit le Père, le
1 — Journal de Lévis, p. 87.
sauvage répondit froidement, en continuant son festin : " Toi avoir le goût français, moi, sauvage, cette viande bonne pour moi ".
Montcalm prend occasion de ces horreurs pour rendre justice aux sauvages chrétiens. " Ce ne sont, dit-il, que ceux d'en haut qui commettent ces cruautés ; nos domiciliés n'y prennent aucune part. Ils se confessent toute la journée 1 ".
Montcalm tint conseil sur conseil avec les sauvages, durant la journée du 25, sans réussir à racheter les malheureux captifs qui, exposés à chaque instant à être assommés, étaient en proie à des terreurs pires que la mort. La victoire avait rendu les sauvages plus insolents et plus intraitables que jamais.
Ce ne fut qu'après minuit qu'ils consentirent, non pas à rendre la liberté à leurs captifs, mais à permettre de les envoyer au marquis de Yaudreuil, en se réservant le droit de les reprendre au retour. Ils exigèrent même que le marquis de Montcalm donnât à chaque bande, un reçu signé de sa main. L'escorte et les canots étaient prêts à recevoir ces malheureux qui furent dirigés sur Montréal.
Depuis leur victoire, les sauvages ne parlaient plus que de partir ; ils voulaient à tout prix s'en retourner dans leur pays. Ils avaient fait coup, disaient-ils, et c'était tenter le Maître de la vie que de s'exposer à de nouveaux combats. Montcalm se hâta de convoquer deux grands conseils de toutes les nations sauvages : l'un au camp de la Chute, l'autre à celui du Portage,
1 — Journal de Nontcal
MONTCALM ET LKVIS 239
pour les rattacher à l'expédition et leur faire connaître la marche de l'armée. Trois orateurs célèbres y portèrent la parole : Kisensik, de la tribu des Népissings ; Lamotte, de celle des Folles- Avoines ; et le vieux Pennahouel, orateur des Outaouais, le plus remarquable de tous. C'était un homme d'un esprit et d'une sagacité extraordinaires, autrefois l'ennemi acharné des Français, mais devenu leur ami dévoué, surtout depuis qu'il s'était lié d'amitié avec le marquis de la Galissonière, qui avait admiré son intelligence et s'étai t amusé de ses spirituelles saillies.
Pendant que Montcalm prononçait son discours, un gros arbre tomba fortuitement à quelques pas de l'assemblée. Le général, sans perdre sa présence d'esprit, interpréta pour lui ce présage : " Voilà, s'écria-t-il, comment l'Anglais sera renversé, comment tomberont les murs du fort George. C'est le Maître de la vie qui nous l'annonce "„
Lamotte accepta l'augure au nom des tribus d'en haut ; et Pennahouel, se levant avec solennité, l'appuya par ces paroles :
— " Mon père, moi, qui de tous les sauvages compte le plus de lunes, je te remercie au nom de toutes les nations et au mien, des bonnes paroles que tu viens de nous donner ; je les approuve ; personne ne nous a jamais mieux parlé que toi. C'est le manitou de la guerre qui t'inspire ".
Un grand nombre d'officiers français, attirés par la curiosité, étaient accourus au Portage, et formaient un second cercle autour du grand conseil qui siégeait au centre du camp. Aucun de ces officiers, quelque accou-
tumé qu'il fût aux scènes d'opéra et aux féeries des boulevards parisiens, n'avait vu de spectacle plus théâtral et mieux fait pour frapper l'imagination. Tout y prêtait à la fois : le lieu, les hommes et les choses. Ce camp militaire, avec ses tentes dressées dans une clairière, au milieu d'une vallée déserte, entre deux chaînes de montagnes couvertes, de la base au sommet, de forêts vierges, dans toute la splendeur de leur feuillage d'été, exhalant sous un ciel napolitain, de chaudes effluves chargées de senteurs sauvages ; ces officiers pimpants, aux blancs uniformes galonnés d'or, a*ix cheveux poudrés sous leur chapeau à panache, qu'on eût dit de petits maîtres déplacés en un tel lieu, s'ils n'avaient été aussi braves qu'élégants ; et autour d'eux, les coudoyant, les frôlant de leur corps nu, des Sakis, des Iowas de l'extrême ouest, des Mascoutins, mangeurs d'hommes ;. enfin, toute cette agglomération plus semblable à une mascarade qu'à une armée ; et en perspective, une victoire assombrie par une sanglante tragédie.
Kisensik, l'orateur des Népissings, debout au milieu du conseil, porta la parole au nom des sauvages chrétiens :
— " Mes frères, dit-il en s'adressant aux nations des pays d'en haut, nous sauvages domiciliés, vous remercions d'être venus nous aider à défendre nos terres contre l'Anglais qui les veut usurper. Notre cause est bonne, et le Maître de la vie la favorise. En pouvez- vous douter, mes frères, après le beau coup que vous venez de faire ? Nous l'avons admiré, nous vous en faisons notre compliment ; il vous couvre de
gloire, et le lac Saint-Sacrement, teint dn sang de Oorlar \ attestera éternellement cet exploit. Que dis-je ? Il couvrira aussi de gloire nous, vos frères, et nous en tirons vanité. Notre joie doit encore être plus grande que la tienne, mon père, continua-t-il, en s'adressant au marquis de Montcalm, toi, qui as passé le grand lac, non pour ta propre cause ; car ce n'est pas sa cause qu'il est venu défendre, c'est le grand roi qui lui a dit : Pars, passe le grand lac, et va défendre mes enfants. Il va nous réunir, mes frères, et nous lier par le plus solennel des nœuds. Accceptez-le, avec joie, ce nœud sacré, et que rien ne puisse plus le rompre ".
Cette harangue fut rendue aux nations par les différents interprètes et reçue avec applaudissements. Le marquis de Montcalm leur fit dire ensuite : — " Mes enfants, je suis ravi de vous voir tous réunis pour les bonnes affaires. Tant que durera votre union, l'Anglais ne pourra vous résister. Je ne puis mieux vous parler que votre frère Kisensik vient de le faire. Le grand roi m'a sans doute envoyé pour vous protéger et vous défendre, mais il m'a recommandé surtout de chercher à vous rendre heureux et invincibles, en établissant entre vous cette amitié, cette union, ce concours pour opérer les bonnes affaires, qui doivent se trouver entre des frères, enfants du même père, du grand Ononthio ".
1 — Nom sous lequel les sauvages désignaient les Anglais.
Alors Montcalm, levant le collier à six mille grains, qu'il tenait entre ses mains, ajouta : — " Par ce collier, gage sacré de sa parole, symbole de bonne intelligence et de force par la liaison des différents grains qui le composent, je vous lie tous les uns avec les autres, de manière qu'aucun de vous ne puisse se séparer avant la défaite de l'Anglais et la destruction du fort George ".
Cette parole fut alors rapportée par les divers interprètes, et le collier jeté au milieu de l'assemblée.
Il fut relevé par les orateurs des différentes nations, qui les exhortèrent à l'accepter, et Pennahouel, en le présentant à celles des pays d'en haut, leur dit :
— "Voilà maintenant un cercle tracé autour de nous par le grand Ononthio, qu'aucun de nous n'en sorte ; tant que nous resterons dans son enceinte, le Maître de la vie sera notre guide, nous inspirera ce que nous devons faire, et favorisera toutes nos entreprises. Si quelqu'un en sort avant le temps, le Maître de la vie ne répond plus des malheurs qui pourront le frapper ; que son infortune ne retombe que sur lui, et non sur les nations qui se promettent ici une union indissoluble et la plus grande obéissance à la volonté de leur père ".
Les officiers français s'étaient peu à peu glissés à travers les rangs et obstruaient la vue des orateurs. Les Sakis, les Folles- Avoines et les Eenards quittèrent alors l'assemblée, parce que, disaient-ils, on les empêchait de voir leur père et d'entendre sa parole.
Le marquis de Montcalm, averti à temps, les envoya chercher, et fit retirer les curieux.
L'assemblée paraissait avoir réussi, quand on apprit que les Miamis s'étaient dérobés secrètement avec leurs
canots, qu'ils avaient portages à travers les bois, de crainte d'être retenus. Cette désertion amena un ébranlement général : deux cents sauvages s'en allèrent, le reste ne fut retenu qu'à force de cajoleries, de présents et de promesses. La plupart d'entre eux, bivouaques à la sortie du lac, s'y livraient jour et nuit à des orgies indescriptibles. Les bûchers qu'ils allumaient de tous côtés, sans la moindre précaution, mirent le feu au camp de M. de Contrecœur, qui, à partir de ce jour, porta le nom de Camp Brûlé. Faute de viande fraîche, ou de prisonniers anglais à manger, ils envahirent un parc où l'on tenait en réserve un troupeau de bétail, en tuèrent dix-huit et les dévorèrent. Cette hécatombe, ou, comme l'appelle Bougainville, cette Saint-Barthélémy de bestiaux les calma.
Enfin, le 29 juillet, l'armée commença à se mettre en mouvement. Elle comptait huit mille dix-neuf hommes, de toutes armes, répartis comme suit :
2,570 hommes de troupes de terre ;
3,470 de troupes de la marine et de milice ; 180 canonniers ;
1,799 sauvages.
Chaque tribu, imitant, sans le savoir, une coutume de la plus haute antiquité, fit le dénombrement de sa troupe en présentant autant de bûchettes qu'elle comptait de guerriers 1.
Il avait été convenu que l'armée marcherait en deux divisions : la première, sous M. de Lévis, suivrait par terre la rive occidentale du lac, tandis que la seconde
] Voir note à la fin du chapitre.
irait par eau. Le rendez-vous était à la baie de Ganaouské (North West Bay), où M. de Lévis devait signaler son arrivée par trois feux placés en triangle sur le flanc de la montagne. Comme la route de terre à travers un pays montueux, obstrué d'épaisses forêts, était beaucoup plus pénible et plus longue, le détachement du chevalier partit deux, jours avant celui de Montcalm. Ce premier détachement, de deux mille cent soixante et dix hommes, l'élite des troupes françaises et canadiennes, accompagné de huit cents sauvages, portait pour tout bagage, une couverte par chaque homme, avec son havresac et ses aimes 1.
Le soir du 29 juillet, il alla bivouaquer à une demilieue du Portage, au Camp Brûlé. On se mit en marche à quatre heures du matin. Les sauvages et les volontaires de Villiers, coureurs de bois à toute épreuve, faisaient l'avant - garde, frayant la route à travers les broussailles, les branches d'arbres et les troncs renversés couverts de mousse, où l'on enfonçait jusqu'à la cheville du pied. Il faut avoir marché dans nos forêts primitives pour avoir une juste idée
1 DÉTACHEMENT DU CHEVALIER DE LÉVIS : M. de Sene-
zergues, lieutenant-colonel, commandant le régiment de la
Sarre ; M. le chevalier de Lapause, capitaine aide-major de Guyenne ; 6 compagnies de grenadiers, de 45 hommes chaque... 270 6 piquets de troupes de terre 300
2 piquets de la marine 100
3 brigades de milices de 400 hommes chaque 1200
Volontaires aux ordres de M. de Villiers 300
Sauvages de différentes nations 800
Total 2970
(Jovrnal de Lévis, p. 88.)
de renchevêtrement de végétations inextricables qui s'élèvent partout sur un terrain semé de toute espèce d'inégalités et d'obstacles. On fit ainsi la montée et la descente delà Montagne-Pelée par une chaleur d'Italie. Le détachement marchait sur trois colonnes : les grenadiers au centre ; deux brigades canadiennes avec les piquets de la ligne et de la marine à droite ; deux brigades canadiennes sur la gauche. On campa à quatre heures du soir dans uns forte position, après avroir fait quatre lieues. Les troupes, non accoutumées à ce genre de marche, étaient éreintées. Un bon nombre de traînards, deux officiers, un de la ligne, l'autre de la marine, étaient restés en arrière à bout de forces.
L'expédition continua sa marche dans le même ordre les deux jours suivants, et arriva, le soir du premier d'août, à la baie de Ganaouské par une pluie d'averse. Le chevalier de Lé vis, aussi ferme de corps que de
volonté, avait supporté galamment les fatigues du soldat. Après avoir solidement établi son camp au bord d'un ravin, qui le protégeait de front, tandis que sa gauche s'appuyait sur le lac, et sa droite sur le flanc de la montagne, il fit allumer les signaux convenus.
En partant du Portage, les Indiens avaient suspendu à des arbres un capot, une paire de mittasses et un brayet, auxquels ils avaient sacrifié. Les missionnaires, qui avaient élevé leur autel dans le voisinage, en conçurent des scrupules, et eurent l'idée assez singulière de consulter Montcalm pour savoir si on pouvait célébrer la messe en un lieu où l'on sacrifiait au diable. Le casuiste militaire, dit ironiquement Bougainville, répondit qu'il valait mieux la célébrer là que de ne pas la célébrer du tout.
Les sauvages, restés au camp, ennuyés d'une longue inaction, mécontents d'ailleurs de la défense qui venait d'être faite de leur livrer de la boisson, n'eurent pas la patience d'attendre la levée du camp. Ils partirent en canots le dimanche soir, 31 juillet, avec trois cents Canadiens qu'on leur avait adjoints, et allèrent camper à quatre lieues sur une pointe du lac, où ils devaient attendre le marquis de Montcalm. Ce lieu était infesté de serpents à sonnettes, que les sauvages s'amusèrent à poursuivre et à tuer. Çà et là, le long de la grève, gisaient des berges abandonnées et des cadavres en putréfaction, tristes vestiges de la défaite des Anglais.
Le matin du 1er août, les deux cent quarante-sept bateaux de transports étaient échelonnés à la sortie du lac, prêts à recevoir l'armée.
Cent hommes de garnison et cent travailleurs armés avaient été laissés à Carillon ; cinquante au camp du Portage où se trouvait le dépôt des vivres. De fortes averses avaient retardé l'embarquement des troupes qui ne fut terminé que dans l'après-midi. A cinq heures du soir, la flottille avait rejoint les sauvages, dont les cent cinquante canots d'écorce, lancés à son approche, et se plaçant à l'avant-garde, attirèrent tous les regards par l'aspect original qu'ils offraient. " Ce coup d'œil, dit Montcalm, était curieux, même pour un militaire accoutumé à voir les armées européennes, mais qui ne peut se représenter le spectacle de quinze cents sauvages nus dans leurs canots l ".
1 — Jo u m al de Mo ntcdlm.
Le lac, avec ses promontoires abrupts et son archipel d'îles, à travers lequel circulait la flottille, disparut peu à peu dans les ténèbres d'une nuit pluvieuse. Vers les onze heures, on vit briller, à l'horizon des montagnes, quelques lumières qui paraissaient comme trois étoiles, et qui grandirent à mesure qu'on s'approchait. Elles annonçaient la présence du chevalier de Lévis. Avant le jour, les deux corps d'armée s'étaient rejoints et prirent quelque repos.
" Comme nous étions, dit Montcalm, à portée des découvreurs ennemis, on a\Tait défendu de tirer et de faire du feu, ni de battre la caisse, dans la crainte d'être découverts. Le Français, qui ne doute de rien, a tiré, fait du feu, et même sonné du cor, comme pour une partie de chasse a ".
La matinée fut employée à distribuer des vivres pour quatre jours au détachement de M. de Lévis, qui Teprit son mouvement, vers onze heures, à travers un pays plat, couvert de belles forêts, mais entrecoupé de marécages, qui rendaient la marche extrêmement fatigante. Les bateaux avaient ordre de s'avancer en se tenant toujours à la hauteur du détachement. A cinq heures du soir, au. pied d'une pointe du sommet de laquelle on découvrait le fort William-Henry, à une lieue de distance, le chevalier de Lévis assit son camp dans une position avantageuse, défendue en avant par un ruisseau, à gauche par le lac, à droite par la montagne, et envoya MM. de Bougain ville et Wolff avertir
] — Journal de Montcalm.
le marquis de Montcalm que les bateaux pouvaient aborder en arrière de ses lignes.
Le beau temps était revenu, tout était tranquille dans le camp avant minuit, lorsqu'on aperçut, à la clarté des étoiles, deux berges qui s'approchaient sur le lac. Personne ne pouvait s'expliquer pourquoi ces berges couraient ainsi à une perte certaine ; car il était impossible de supposer que les Anglais n'eussent eu aucune connaissance de l'approche de l'armée. Cependant, les deux berges avançaient toujours, n'entendant aucun bruit, et attirées par un objet éclatant qu'elles ne pouvaient discerner : c'était une tente dressée sur un des bateaux qui, éclairée par les étoiles, ressortait sur l'ombre du rivage. Tout à coup, un des moutons vivants amenés dans les bateaux se mit à bêler. A ce bruit qui décelait une embuscade, les berges firent volte-face et se mirent à gagner précipitamment le rivage opposé. Aussitôt des hurlements épouvantables sortirent du gosier de mille sauvages, qui se précipitèrent dans leurs canots à la poursuite. Berges et canots disparurent dans l'ombre, et l'on n'entendit plus que les cris qui continuaient toujours en s'éloignant. Les équipages des berges, en arrivant au rivage, tirèrent quelques coups de fusil et se jetèrent dans les bois. Un sauvage Népissing avait été tué et deux autres blessés. Trois prisonniers anglais furent amenés au camp et interrogés. Ils apprirent que le commandant du fort George avait su, la veille, l'approche de l'armée ; " qu'à six heures du soir, il lui était arrivé un renfort de mille hommes avec quatre pièces de canon et un convoi de vivres de cinquante chariots ; que l'ordre
avait été donné pour venir au-devant de nous pour nous attaquer ; qu'à minuit, on devait tirer un coup de canon qui était le signal pour prendre les arme?, et qus l'on marcherait à la pointe du jour 1 ".
A la suite de cette déposition, les malheureux prisonniers, dont les sauvages ne voulurent pas se dessaisir, furent ramenés dans leur camp et massacrés la nuit même par les parents du Népissing tué dans le combat. Ce chef fut inhumé avec toute la pompe des cérémonies indiennes. " Le cadavre, dit le P. Roubaud, avait été paré de tous les ornements que la plus originale vanité puisse mettre en œuvre : colliers de porcelaine, bracelets d'argent, pendants d'oreilles et de nez, habits magnifiques ; tout lui avait été prodigué ; on avait emprunté le secours du fard et du vermillon pour faire disparaître sous ces couleurs éclatantes, la pâleur de la mort. On n'avait oublié aucune des décorations d'un militaire sauvage : un hausse-col, lié avec un ruban de feu pendait négligemment sur sa poitrine, le fusil appuyé sur son bras, le casse-tête à la ceinture, le calumet à la bouche, la lance à la main, la chaudière remplie à ses côtés. Dans cette attitude guerrière, on l'avait assis sur une éminence revêtue de gazon qui lui servait de lit de parade. Les sauvages, rangés en cercle autour de ce cadavre, gardèrent pendant quelques moments un silence sombre. L'orateur le rompit en prononçant l'oraison funèbre du mort ; ensuite succédèrent les chants et les danses, accompagnés du son des tambours de basque, entourés de grelots ".
1 — Journal de Lévis, p. 96.
A l'aube du jour, la dépouille du guerrier fut déposée dans la tombe, avec des provisions pour son voyage au pays des âmes 1.
Armée du roi en Canada, sur le lac Saint- Sac rement, dans les camps de Carillon, de la Chute et du Portage.
Le 29 juillet 1757.
Le marquis de Montcalm, maréchal de camp ; Le chevalier de Lévis, brigadier 5
Le sieur de Rigaud de Vaudreuil, gouverneur' des Trois- Rivières, commandant les troupes de la colonie ; Le sieur de Bourlamaque, colonel ; Le chevalier de Montreuil, major général.