‹ Montcalm et Lévis (volume 4)Chapitre 4 sur 35 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Première entrevue entre Vaudreull et Montcalm Intimité

entre Montcalm et Lévis L'armée régulière Les

troupes de la colonie Les milices Les sauvages

auxiliaires L'ingénieur Desandrouins Bougainville.

— Bourlamaque envoyé à Frontenac Arrivée de Montcalm et de Lévis à Carillon Description de ce fort. —

Discipline établie par Montcalm Expédition de M. de

Villiers — Défaite du général Bradstreet L'intendant

Bigot, son caractère.

Montcalm emporta de Québec l'impression la plus favorable, quoiqu'il n'y eût séjourné qu'une dizaine.de jours.

Il avait dépêché un courrier à M. de Vaudreuil pour lui annoncer son arrivée ; et dès qu'il eut appris que le reste de la flotte était dans les eaux du fleuve, avant même l'arrivée du chevalier de Lévis, il se rendit à Montréal pour conférer avec le gouverneur sur le plan de campagne à suivre.

Eien ne fit pressentir dans cette première entrevue la terrible animosité qui devait bientôt surgir entre ces deux hommes, devenir si fatale à l'un et à l'autre, et

encore plus fatale à la colonie. La réserve diplomatique qu'ils eurent à s'imposer durant cette conférence tout officielle disparut sous les formes courtoises, sous, les grands airs de cour auxquels chacun d'eux était habitué.

y? „ Vaudreuil était un gentil-

OU^x^r^Astf homme de belle taille, fier de ^^s sa personne, autant que de sa ^s vieille origine. Plus d'une fois, au cours de l'entretien, il toisa des pieds à la tête, sans qu'il y parût, le petit homme allègre, au regard perçant, à la parole brève, véhémente, qui gesticulait devant lui avec une pétulance extraordinaire. Il le sentit grandir à mesure qu'il parlait, et il dut entrevoir dès lors ce qu'il y avait de dominateur dans cette volonté qui trouvait une expression si énergique. Il dut regretter aussi plus que jamais de n'avoir pu faire prévaloir l'avis qu'il avait donné au ministre, peu de mois auparavant, dans un mémoire où il disait qu'il n'était nullement nécessaire d'envoyer un officier général pour remplacer le baron de Dieskau x .

Vaudreuil aurait eu raison de parler de la sorte, s'il avait été un Frontenac ; car le partage du commandement militaire, tel que entendu par la cour, était plein d'inconvénients. Mais Vaudreuil était loin d'avoir l'étoffe d'un Frontenac.

1 — Lettre du marquis deVaudreuil au ministre de la r/uerre, M. le comte d'Argenson, 16 janvier 1756. Dans cette lettre, Vaudreuil se plaint amèrement de la hauteur avec laquelle le baron de Dieskau avait traité les milices canadiennes.

Montcalm, de son côté, n'ignorait probablement pas les démarches faites par Vaudreuil ; mais il se flattait que sa supériorité militaire ferait accepter ses services de bonne grâce.

La Cour avait cru éviter le dualisme dans le commandement en affirmant l'autorité du gouverneur. La lettre du roi à Vaudreuil disait formellement : " M. le marquis de Montcalm n'a pas le commandement des troupes de terre ; il ne peut l'avoir que sous votre autorité, et il doit être en tout et pour tout sous vos ordres 1 ".

Pierre-François Rigaud, marquis de Vaudreuil-Cavagnal, était le fils du gouverneur de ce nom qui avait administré la Nouvelle-France pendant vingt-deux ans (1703-1725), avec autant de sagesse que de fermeté. D'abord gouverneur de la Louisiane, il avait succédé au marquis Duquesne, en 1755. Comme son père, il était très aimé des Canadiens, qui étaient fiers d'avoir un des leurs à leur tête 2. Au reste, ses défauts comme ses qualités étaient d'une nature à le rendre populaire.

Il était doux, affable et complètement dévoué aux colons, qu'il traitait comme ses enfants, et qui le regardaient, avec raison, comme leur père ; mais il était d'un caractère faible, irrésolu, peu éclairé, jaloux de son autorité, et exploité par un entourage corrompu, qu'il était incapable de dominer.

1 — Lettre du ministre à M. de Vaudreuil, 15 mars 1756.

2 — Vaudreuil était né à Québec, le 22 novembre 1698.

Montcalm ne remarqua guère ces défauts au premier abord, et il parut très satisfait des préparatifs de campagne ordonnés par Vaudreuil. Celui-ci, de son côté, ne le fat pas moins du concours franc et efficace que lui offrit le général.

La première pensée de Montcalm, au sortir de cette entrevue, fut d'en écrire à son ami Lévis.

C'est à partir de ce moment que commence, entre lui et Montcalm, cette correspondance dont j'ai déjà parlé, et qui jette un jour nouveau sur ces deux hommes et sur les événements dont ils ont été les principaux acteurs. On voit dès lors quelle confiance Montcalm avait en Lévis, quel cas il faisait de ses avis, et quelle amitié les attachait l'un à l'autre.

Le 29 mai, il lui dépêchait M. Doreil, commissaire de la guerre, avec une lettre où il lui prescrivait le mouvement des troupes débarquées à Québec. Royal- Boussillon devait monter par terre, et la Sarre par eau, dans des bateaux conduits par des Canadiens. "Les soldats, ajouLe-t-il, percheront, rameront et tireront à la cordelle, et porteront indistinctement avec les Canadiens, laissant cependant aux derniers la direction et la conduite des bateaux, et exécuteront ce qu'ils leur demanderont pour la manœuvre.

" Défense aux soldats et Canadiens d'avoir des disputes ensemble. Lorsqu'ils auront des démêlés, ils en rendront compte à celui qui commandera le bateau, et si le cas mérite attention, au commandant de division".

Puis Montcalm ajoute en terminant :

"... Si M. Doreil n'était pas porteur de ma lettre, je vous écrirais des volumes ; mais il suppléera à tout, et

je n'ai pas besoin de lui recommander de parler au chevalier de Lé vis avec vérité et confiance... Ne doutez pas de ma tendre amitié, mon cher chevalier ".

Nous venons de voir quels soins prenait Montcalm pour empêcher toute altercation entre les soldats et les Canadiens. C'est qu'il existait entre les troupes régulières et les miliciens un esprit d'antagonisme qui s'était envenimé depuis la défaite de Dieskau, que chacun des deux partis se reprochait amèrement l'un à l'autre. Les causes qui l'avaient amené étaient sur le point de faire éclater le même antagonisme entre les deux chefs de l'armée. On verra alors officiers et soldats de chaque corps suivre leur exemple, se montrer aussi injustes les uns envers les autres, et préparer ainsi le désastre final.

Les forces de la colonie se composaient de trois éléments distincts : les troupes de terre, les troupes de la marine et les milices. Les troupes de terre consistaient en divers détachements de l'armée régulière, venus de France. Ils formaient un effectif d'à peu près trois mille hommes, choisis parmi l'élite de l'armée et répartis entre les bataillons de la Eeine, de Béarn, de Languedoc et de Guyenne, amenés par le baron de Dieskau, et ceux de la Sarre et de Boyal-Koussilloii qui venaient d'arriver. Dans ce chiffre ne sont pas compris les onze cents hommes de la garnison de Louisbourg, composée des bataillons de Bourgogne et d'Artois.

Les troupes de la marine étaient l'armée régulière de la colonie, chargée du maintien cle l'ordre et de la défense des places. A la différence des troupes de terre qui étaient expédiées par le ministère de la Guerre, celles-

là dépendaient du ministère de la Marine, de qui relevaient les colonies. Etablies depuis longtemps dans le pays, elles y avaient de fortes attaches, d'abord parce qu'une partie des officiers et des soldats étaient recrutés parmi la population ; ensuite parce que beaucoup d'autres avaient l'intention de s'y fixer, s'y étaient mariés ou se livraient, durant les loisirs de la vie de garnison, à certaines industries qui leur assuraient quelque avenir. Ce corps de troupes formait environ deux mille hommes, assez bien disciplinés, plus portés à sympathiser avec les miliciens qu'avec les troupes de ligne, dont elles n'avaient pas les états de services.

La milice embrassait toute la population mâle de la colonie, depuis seize jusqu'à soixante ans. Elle était sous les ordres du gouverneur et devait prendre les armes à son appel. C'était la conscription dans toute sa rigueur, avec cette aggravation que le service militaire n'était pas payé. Les hommes étaient seulement armés, équipés et nourris aux dépens du roi. Les premières levées avaient fourni un continrent d'une douzaine de mille hommes, mais ce chiffre s'accrut d'année en année, et atteignit celui de quinze mille au moment de la dernière crise.

Les milices de Montréal, plus exposées aux attaques, étaient plus aguerries que celles de Québec, surtout à l'ouverture des hostilités ; mais l'élite de ces troupes se recrutait parmi les coureurs de bois qui, eux-mêmes, se recrutaient dans toutes les paroisses, parmi la jeunesse hardie et aventurière, qu'ils venaient périodiquement embaucher.

Si on ajoute à ces différents corps d'armée, les renforts irréguliers qu'apportaient les sauvages alliés, on aura une idée des forces dont disposait le Canada.

Il faudrait avoir vu sur une place d'armes ou sur un champ de bataille ces diverses troupes, avec leur escorte d'Indiens, pour se rendre compte du coup d'œil pittoresque qu'elles présentaient.

L'uniforme des troupes de ligne était celui de l'infanterie française, c'est-à-dire blanc, liséré de diverses couleurs : rouge, bleu, violet ou nankin, avec chapeau tricorne noir, bordé comme l'habit, et guêtres ordinairement noires, montant jusqu'aux genoux. Le régiment de la Reine se distinguait des autres en ce que l'uniforme était tout blanc, avec col et parements rouges. L'uniforme des grenadiers était bleu, à revers et parements rouges, culotte blanche et bonnet d'oursin. La marine n'en différait guère que par la coiffure, qui était la même que celle de l'infanterie régulière. Enfin, la milice portait uniforme gris, à revers et parements rouges, tout comme les grenadiers, excepté le bonnet d'oursin remplacé par le chapeau tricorne noir, bordé de rouge.

Chaque bataillon avait trois drapeaux, dont un blanc colonel et deux autres d'ordonnance, de diverses couleurs : rouge et noir, avec croix blanches, pour la Sarre ; bleu, rouge et feuilles mortes, pour Royal-Boussillon ; vert et isabelle, avec croix blanches, pour Guyenne ; Isabelle et rouge, avec croix blanches, pour Languedoc. Le régiment de la Eeine, plus important que les autres, avait six drapeaux, un blanc colonel et cinq d'ordonnance, verts et noirs, et les croix blanches

semées de fleurs de lys d'or, avec quatre couronnes d'or au milieu. Le drapeau colonel de Royal-Koussillon se distinguait des autres par sa croix blanche et ses fleurs de lys d'or 1.

La troupe indisciplinée des sauvages qui remuait autour de l'armée, était accoutrée selon le caprice de chaque guerrier. C'était un assemblage de loques et de peaux de bêtes, prises de partout, qui défiait toute description.

Les chefs étaient faciles à reconnaître aux haussecols et aux grandes médailles d'argent, dons du roi, qui brillaient sur leur poitrine, ainsi qu'aux horribles scalpes, tendus sur des cerceaux, qui flottaient, tout sanglants, à leur ceinture. Chaque sauvage, armé en guerre, avait la corne à poudre et le sac à plomb suspendus au cou, le tomahawk et le couteau à scalper accrochés à la ceinture, et le fusil sur l'épaule. Plusieurs de ces sauvages, venant des tribus les plus éloignées, portaient encore l'arc et le carquois, quelquefois ]a lance.

A Québec, le chevalier de Lévis avait tout mis en mouvement dès son arrivée. Au moment de partir pour Montréal, il écrivit au ministre de la Guerre, le comte d'Argenson (11 juin) :

"Je laisse ici beaucoup de malades, dont la plus grande partie étaient embarqués sur le Léopard. Il n'y en a presque pas de ceux qui étaient dans les autres

1 — Costumes militaires français depuis V organisation des troupes régulières, en 1439 jusque en 1781), par D. de Noirmont et A. de Marbot. Le maréchal de camp Desandrouins, par l'abbé Gabriel.

vaisseaux, et malheureusement cela tombe sur les compagnies de grenadiers. J'espère cependant qu'il n'en mourra pas beaucoup. Nous devons cela à la bonté des hôpitaux et aux soins que tout le monde y prend, dont nous ne pouvons assez nous louer. M. l'évêque en montre l'exemple ; il va deux fois par jour en faire la visite et y porter tous les secours possibles à tous égards : ".

Le lendemain de l'arrivée xla chevalier de Lévis à Montréal (15 juin), Montcalm écrivait à sa mère :

" Mon établissement, ici, me donne beaucoup de peine comme dans tous les commencements ; tout est d'une cherté horrible, et j'aurai bien de la peine à joindre les deux bouts de l'année ensemble avec les vingtcinq mille francs que le roi me donne. M. le chevalier de Lévis ne m'a joint qu'hier en fort bonne santé. Je vais le faire partir d'ici à quelques jours pour un camp, et M. de Bourlamaque pour l'autre. Car nous avons trois camps, un à Carillon, du côté où M. de Dieskau eut son affaire l'année dernière, c'est à quatre-vingts lieues d'ici ; l'autre à Frontenac, à soixante lieues ; et le troisième à Niagara, à cent quarante. Je ne sais ni où ni quand je marcherai, cela dépend des mouvements des ennemis, et nous en sommes assez mal instruits. Il me parait que tout se fait lentement clans ce nouveau monde. Mon activité a bien à s'y tempérer. En tout il n'y a que le service du roi et l'envie d'avoir fait la fortune de mon fils qui puissent m'empêcher de trop songer à mon expatriement, à mon éloignement de

1 — Lettre du chevalier de Lévis, p. 13.

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vous et à l'ennui qui serait encore plus grand dans ce pays-ci, si je ne conservais un peu de ma gaieté naturelle. Je serai bien content quand je pourrai recevoir de vos nouvelles. Je ne demande à Dieu que la paix pour cet hiver ; si jamais quelqu'un a dû la désirer, c'est moi, d'autant mieux que le succès en est toujours incertain. Les sauvages paraissent assez bien disposés pour nous. Ce sont de vilains messieurs, même en sortant de leur toilette, où. ils passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes portent toujours avec le casse-tête et le fusil un miroir à la guerre pour se bien barbouiller de diverses couleurs, arranger leurs plumes sur la tête, leurs pendeloques aux oreilles et aux narines ; une grande beauté chez eux, c'est de s'être fait déchiqueter de bonne heure l'aile des oreilles, l'avoir bien allongée pour la faire tomber sur les épaules ; souvent ils n'ont point de chemises, mais un habit galonné par dessus ; vous les prendriez pour des diables ou des mascarades. Il faut avoir avec eux une patience d'ange. Depuis que je suis ici, ce ne sont que visites, harangues et députations de ces messieurs. Les dames des Iroquois, qui ont toujours part chez eux au gouvernement, en ont été aussi, et ils m'ont fait l'honneur de m'apporter des colliers, ce qui m'engagera à les aller voir et chanter la guerre chez eux, avant •que d'y aller. Ils ne sont qu'à cinq lieues d'ici. Hier, nous en avions quatre-vingt-trois qui sont partis pour la guerre. Au reste, ces messieurs font la guerre avec une cruauté étonnante ; ils enlèvent tout : femmes et enfants, et vous enlèvent la chevelure très proprement, •opération dont on meurt à l'ordinaire.

" Au reste, Duché, le fils, peut vous prêter le cinquième et le sixième volume du P. Charlevoix. En général, tout ce qu'il dit est vrai, à l'exception de brûler les prisonniers ; cela a quasi passé de mode, cette annéeci. Ils en ont encore brûlé un vers la Belle-Rivière pour n'en point perdre l'habitude, et ils auraient brûlé une femme anglaise avec son fils, sans la générosité d'un soldat qui leur a donné cinq cents livres pour les racheter. Nous leur rachetons de temps en temps des prisonniers, qui, passant dans nos mains, sont traités suivant les lois de la guerre ".

Bougainville avait suivi de près Montcalm à Montréal. Embarqué sur le bateau qui transportait les équipages du général, il avait fait le voyage en compagnie d'un officier du génie, Jean-Nicolas Desandrouins, jeune homme âgé de vingt-huit ans, aussi modeste qu'intelligent, qui a laissé, comme je l'ai déjà dit, de précieux mémoires sur la guerre du Canada, et sur la guerre de l'indépendance américaine, à laquelle il prit part quelques années après.

Le Journal de Desauclrouing est utile à consulter même après ceux de Montcalm, de Lé vis et de Bougainville.

C'était la première fois que ces deux jeunes officiers faisaient l'épreuve du mode de voyager au Canada. Desandrouins, qui n'avait apporté avec lui " ni couvertures, ni matelas ", eut à passer les nuits froides du mois -de mai couché à la belle étoile, sur le pont du bateau.

Bougainville, dont les dou-

-* leurs d'un asthme chroni-

que avaient aigri le carac-

tère et qui avait d'ailleurs de graves inquiétudes au sujet de sa famille, commença dès lors à prendre le Canada en grippe, et à mettre plus d'humeur que de raison dans ses jugements sur ce pays. " Je me dis tous les jours, écrivait-il à son frère (4 juin), que j'ai encore au moins un an à y reste:. Cstfcs perapsctfve ma rand presque fou; je ne m'y accoutumerai jamais ". Il ajoute dans la même lettre : " Tout est ici en mouvement pour commencer la campagne. Je crois que nous y aurons pour objet de garnir toutes nos positions, de telle manière qu'on ne puisse nous entamer. Si les circonstances nous permettent de faire quelque entreprise, à la bonne heure ; mais on ne transporte ici les munitions de guerre et de bouche qu'avec des peines et des longueurs, infinies. Ce ne sont pas les campagnes de Flandres " !

Bougainville ne se serait pas plaint si amèrement du sort qui l'avait amené au Canada, s'il avait prévu que cette expédition allait lui révéler sa vocation d'homme de mer. Durant la traversée, écrivait-il à son frère, il n'avait pas éprouvé la moindre attaque d'asthme, et s'était senti un homme nouveau. La mer était donc son élément : elle allait lui apporter la guérison, et avec elle la passion des voyages, et enfin faire de lui le grand navigateur connu du monde entier.

Dans l'impossibilité où l'on était de savoir si les Anglais dirigeraient leur attaque du côté du lac Champlain ou du côté du lac Ontario, le premier soin était de fortifier les avant-postes de Niagara, de Frontenac et de Carillon. Les ingénieurs français, accoutumés aux chefs-d'œuvre des fortifications européennes, levaient les épaules de pitié à la vue des travaux de défense

faits sur nos frontières. Ils ne se rendaient pas compte des immenses difficultés qu'il y avait; à transporter des matériaux et à travailler à ces énormes distances dans la forêt.

" La plupart de ces forts, écrivait Desandrouins, n'avaient pas le sens commun. On disait autrefois de M. de Vauban, que les premières fortifications qu'il avait vues, quoique bien éloignées de la perfection, l'avaient rendu ingénieur : il serait difficile que celles de ce pays en fissent autant ".

Pendant qu'un ingénieur canadien, M. de Lotbinière,

fortifiait Carillon, et que le capitaine Pouchot, du régiment de Béarn, rebâtissait Niagara, Desandrouins était chargé de réparer Frontenac. Ce poste était en très mauvais état, et, comme il semblait en ce moment le point le plus menacé, le colonel Bomiamaque, qui se recommandait plus par le talent d'organisation que par le coup d'œil militaire, reçut ordre d'aller y préparer la défense. Il rencontra sur sa route les longues files de bateaux et de canots d'écorce, chargés de troupes et de munitions, qui remontaient le Saint-Laurent, tantôt à la rame ou à l'aviron, tantôt à la cordelle, tantôt en faisant portage le long des rapides, à travers des difficultés et des fatigues dont il ne s'était pas formé une juste idée. Malgré cela, dès les premiers jours de juillet, le bataillon cle Béarn, avec un corps de Canadiens et de sauvages, avait franchi le lac Ontario, et dressé ses tentes sous les bastions restaurés de Niagara.

A Frontenac, où il s'était reposé en passant, il avait été remplacé par Guyenne et la Sarre, tandis que du côté du Richelieu, une flottille avait traverse le lac Champlain et débarqué à Carillon les bataillons de Languedoc et de la Heine, avec un détachement de Canadiens et de sauvages. Royal-Roussillon, cantonné à Montréal, formait la réserve, et se tenait prêt à voler au secours du poste le plus menacé.

Malgré les reproches d'irrésolution et de lenteur répétés contre Vaudreuil, il avait fait preuve d'activité et d'énergie depuis l'ouverture de la campagne. Avant l'arrivée des renforts de France, tous ses corps d'armée étaient en marche, et il n'était pas un point de la frontière, depuis la Virginie jusqu'à la Nouvelle-Ecosse, où ses partis de sauvages et de coureurs de bois n'eussent frappé coup et rapporté d'horribles trophées de chevelures, seul moyen qu'on avait de s'assurer des exploits dont se vantaient continuellement les Indiens.

" M. Dumas, qui commande au fort Duquesne, écrit Montcalm, a envoyé force chevelures et les commissions de trois officiers qui ont été tués, et par lesquelles on voit une désolation dans la Pensylvanie et la Virginie 1.

" Un parti de Népissings, revenu de la guerre, a ramené toute une famille anglaise prise auprès de Sarasto. Le chef, appelé Maehiqua, a cru me faire un grand présent en me donnant la femme anglaise ; il a fallu, pour ne pas déplaire à ces messieurs, accepter ce présent, leur faire donner le prix convenu, qui est

1 — Journal du 4 au 1 1 juin.

de quarante écus, et leur faire une gratification extraordinaire, parce qu'ils avaient honoré le général des troupes de Sa Majesté d'un aussi beau présent 1 ".

La neutralité qu'observaient les Iroquois avec une habileté qui a excité l'admiration des Européens, leur permettait de passer impunément d'un camp dans un autre. Caressés par les deux partis, ils leur servaient tour à tour d'espions ; mais les renseignements qu'ils fournissaient et qu'ils se faisaient chèrement payer, étaient aussi peu dignes de confiance que leurs protestations d'amitié. Toutefois, d'après l'ensemble de ces rapports, confirmés par les éclaireurs canadiens, il parut évident que les Anglais préparaient une attaque contre Carillon. Le plan de campagne adopté en conséquence fut de faire une démonstration offensive de ce côté, et de se rabattre ensuite à l'improviste sur Chouaguen pour en faire le siège. Le bataillon de Royal-Iloussillon, appuyé d'un corps de miliciens et de sauvages, fut dirigé sur Carillon. Pendant ce temps, un détachement de six cents hommes de la colonie 2 et de quelques sauvages commandés par M. de Villiers, poussait une reconnaissance vers Chouaguen.

Moritcalm et Lévis dirent adieu à M. dj Vaudreuil, remontèrent en canot la rivière Richelieu?, côtoyèrent la rive occidentale du lac Champlain, et après avoir séjourné quelque temps au fort Saint-Frédéric pour en examiner les travaux, et donné des ordres au comman-

1 — Journal du 18 juin.

2 — Journal de Moutcalni Journal de Coulon de Villiers.

dant, M. de Lusignan, ils débarquèrent le 3 juillet à Carillon.

On montre aujourd'hui aux voyageurs, sur la pointe de Ticondéroga, quelques pans de murs en ruine qu'on désigne sous le nom de fort Carillon ou Ticondéroga. Ces ruines appartiennent à des fortifications plus récentes, élevées sur l'emplacement de l'ancien fort Carillon, qu'achevait de terminer M. de Lotbinière à l'arrivée de Montcalm. Le fort, placé " sur la montagne 1 " consistait en un parallélogramme, flanqué de quatre bastions, et entouré de fossés. L'enceinte, moitié en pierre, moitié en bois, était un assemblage de troncs d'arbres reliés ensemble par des pièces transversales, dont les interstices étaient remplis de cailloux et de graviers. Quelques travaux extérieurs en défendaient l'approche. Le plateau déboisé qui l'environnait, formait un triangle borné à droite par le lac Champlain, ou rivière Saint-Frédéric, à gauche par la rivière à la Chute, et en face par le rideau de la forêt. C'est là que s'élevait le camp avec les tentes des troupes régulières et les huttes de toute espèce, bâties par les miliciens ; car le gouvernement qui ne payait pas la milice ne la fournissait pas même de tentes.

Pendant que les salves d'artillerie, tirées du haut des remparts, annonçaient l'arrivée du général, les principaux officiers de l'armée étaient accourus à sa rencontre sur le bord du rivage. La plupart d'entre eux ne l'avaient jamais vu et n'étaient pas moins attirés par la

1 — Bulletin adressé 'par M. de Montcalm au chevalier de Lévis. Cette hauteur n'est qu'un plateau élevé.

curiosité que par le devoir. On remarquait surtout à leur tête l'excentrique commandant du bataillon de la Reine, M. de Roquemaure, qui, l'année précédente, avait habilement exécuté la retraite de l'armée après la défaite de Dieskau ; M. de Privas, commandant du bataillon de Languedoc ; le chevalier de Montreuil, officier plein de mérite, mais plus plein de lui-même ; le rude capitaine D'Hert, surnommé Bras-de-fer; le vieux capitaine des grenadiers, D'Aiguebelle ; le spirituel mais inconsidéré chevalier Duchat ; enfin, le " petit " Joannès, ce joueur effréné, à qui sera réservé le triste honneur de conclure la capitulation de Québec. Parmi les officiers de la colonie : M. de Lotbinière et les chefs de partisans déjà fameux, M. de Contrecœur, le chevalier de La Corne, M. de Florimond, de la Colombière.

Depuis la grève, décorée du nom de basse-ville, où s'étalaient quelques baraques et de longues files de canots d'écorce, jusqu'au fort, les troupes qui faisaient la haie, avaient peine à contenir la multitude désordonnée des sauvages qui faisaient brûler leur poudre en l'honneur du général. A l'arrivée au fort, il fallut subir les compliments des chefs avec tout le cérémonial, que le bouillant marquis supporta avec une patience héroïque.

Il se transporta de sa personne aux avant-postes pour se rendre compte par lui-même de la position. Il poussa des reconnaissances sur le lac Saint-Sacrement jusqu'à l'île à la Barque, et vers la tête du lac Champlain jusqu'aux Deux-Rochers.

Le lac Saint-Sacrement, appelé lac George par les Anglais, se décharge dans le lac Champlain par un cours

d'eau, dont la navigation est interrompue par une cascade, qui a fait donner à cette décharge le nom de rivière à la Chute. Deux camps y furent établis, l'un de trois cents hommes, sous les ordres de M. de Contrecœur, pour garder la rive gauche du lac ; l'autre de cinq cents hommes, sous les ordres du chevalier de La Corne, pour garder la rive droite " avec un poste intermédiaire à la Chute, qui se relevait tous les quatre jours ".

Les travaux du fort Carillon, que M. de Lotbinière faisait avancer trop lentement au gré du général, furent poussés avec plus de vigueur 1. Tout le service fut soumis à une sévère inspection. Montcalm s'appliqua surtout à établir plus d'économie et de régularité dans l'approvisionnement de l'armée et une discipline plus stricte dans le camp. Les milices, jusque là peu exercées, attirèrent toute son attention. Il inaugura un système qui eut dans la suite les meilleurs résultats, celui de les incorporer peu à peu dans l'armée régulière. Il versa dès lors six compagnies de miliciens dans les troupes de 'a marine.

Des patrouilles furent organisées pour veiller avec plus de soin à la garde du camp et des ouvriers, tandis que des détachements allaient s'assurer des forces et du mouvement des ennemis. Le chevalier de Lévis se mit en personne à la tête d'un parti de Canadiens pour

1 — Dans le bulletin adressé à M. de Lévis, Montcalm indique en détail les travaux qu'il a surveillés en personne au fort Carillon. Le bastion de la Reine avait été porté " à treize pieds de haut, comptant le solage ; le bastion de Languedoc à sept pieds ; le bastion de Joannès à huit : et le bastion de Germain également à huit ".

explorer, à l'ouest de Carillon, une issue, appelée le chemin des Agniers, par où l'on craignait que les Anglais ne vinssent à déboucher et à menacer les derrières de l'armée. Lé vis étonna les coureurs de bois par son entrain et par sa résistance aux fatigues, les suivant à pied à travers les montagnes et les forêts, partageant leur nourriture et couchant comme eux à la belle étoile. Il avoua cependant que cette expédition avait été une de ses plus dures épreuves.

" Depuis que je suis ici, écrivait Montcalm à Bourlamaque, je me couche à minuit ; je me lève à quatre heures ; je donne à diner à dix-huit ou vingt personnes, et je suis arrivé sans aucune provision. Je n'ai qu'un mouchoir, une pièce de drap, six chemises et une couverte.... Nous avons de toutes nations. Les sauvages, l'hôpital, le hameau, la police du camp, les petites misères m'excèdent et ne me donnent pas le temps de respirer; beaucoup de malades.... J'ai passé la nuit à tenir des conseils de guerre avec les officiers généraux de mon armée (les sauvages). Cela n'a duré que cinq à six heures ; ils ont été s'enivrer en sortant de là.... 1 '

A la rentrée de Lévis au camp, Montcalm lui remit le commandement avec ses instructions, et quitta Carillon sans trop d'inquiétudes, car il ne pouvait confier l'armée à des mains plus vaillantes ni plus habiles.

Le 20 juillet il écrivit de Montréal à la marquise de Montcalm :

" J'ai été, on ne peut mieux, aidé par M. le chevalier de Lévis. J'ai reçu un courrier de M. de Vaudreuil, le

1 — Au camp de Carillon, le 10 juillet 1756.

13 au soir. Je suis parti le 16 et, venant jour et nuit, je suis arrivé hier. Je puis vous dire avec vérité que je n'ai de ma vie eu aussi peu de temps que dans ces trois semaines. Je laisse M. le chevalier de Lévis dans une position épineuse, mais dont il se tirera mieux qu'un autre, étant rempli de zèle, d'intelligence et de courage ; je lui ai laissé deux mille deux cents hommes, dont les régiments de la Heine, Eoyal-Eoussillon et Lançniedoc. ■

" Je crois avoir déterminé M. le marquis de Vaudreuil à augmenter ce corps d'armée jusqu'à trois mille hommes, et il n'y aura rien de trop.

" M. le chevalier de Lévis, qui est plus jeune et plus vigoureux que moi, a fait un furieux détachement.

" Tl a été trois jours dehors, marchant comme les Canadiens et couchant dans les bois au bivouac. Les autres courses, nous les avons faites ensemble.

" Ma santé n'a jamais été meilleure. J'ai jusqu'à présent réussi chez le Canadien et le sauvage : ils m'adorent ; et j'ai été obligé d'annoncer mon retour à Carillon p nu empêcher la désertion des sauvages qui m'auraient suivi. J'ai pris leurs façons, et je suis toute la journée avec eux à tenir des conseils de guerre. C'est cependant ennuyeux, excédant ".

Montcalm annonçait dans la même lettre qu'il partait le lendemain soir " pour se rendre avec toute la diligence possible à Frontenac ", aiin de tenter le siège de Chouaguen. " Ma commission, ajoutait-il, est si hérissée de difficultés, dépend du concours de tant de choses, que je ne puis répondre que de beaucoup de zèle pour la bien remplir". C'est que Montcalm n'ignorait pas

les grands préparatifs que l'Angleterre avait faits pour cette campagne. Le parlement britannique avait, en effet, accordé tous les secours qui lui avaient été demandés, en hommes et en argent, pour venger les deux désastres qui l'avaient si profondément humilié, l'année précédente : celui du général Braddock, à Monongahéla, et celui de l'amiral Byng, devant l'île de Minorque. Il avait voté en faveur des colonies une indemnité de cent quinze mille livres sterling ; expédié de Plymouth pour New- York deux régiments avec les généraux Abercromby et Webb, et de nombreux transports chargés de tentes, de munitions, d'artillerie et d'outjls pour les travaux de foi ti.fi cation s ; enfin, nommé gouverneur de la Virginie et général en chef des armées de l'Amérique septentrionale, un vieil officier d'un tout autre esprit que Braddock, lord Loudon. De leur côté, les colonies avaient résolu de lever dix mille hommes pour attaquer le fort Saint-Frédéric, et se frayer un chemin jusqu'à Montréal ; six mille pour s'emparer de Niagara ; trois mille pour assiéger le fort Duquesne ; enfin, deux mille pour menacer Québec, en se jetant à tra.ers les bois, dans la vallée de la rivière Chaudière. Toutes ces milices, réunies aux troupes régulières, devaient former une armée de plus de vingtcinq mille hommes, c'est-à-dire le double de tuiites les forces que pouvait réunir alors le Canada. C'était en présence d'un tel armement que Vaudreuil, de l'avis de Montcalm et de Lévis, osait prendre l'offensive : l'entreprise eût été plus que téméraire, s'il avait eu affaire à des soldats aussi entreprenants et à des généraux aussi habiles que les siens.

Il n'avait pas attendu l'arrivée de Montcalrn à Montréal pour expédier un corps d'observation du côté de Chouaguen, dont il- méditait dès lors de faire le siège. Coulon de Villiers, à qui il avait confié les six cents Canadiens qui composaient ce corps, était le fameux chef de bande qui commandait au combat des Mines (1747), et à l'attaque du fort Nécessité, où il avait vengé la mort de son frère, Juin on ville, en forçant le jeune et brave Virginien, qui le défendait, à lui remettre son épée 1 .

Ce jeune officier se nommait George Washington.

Parti de Montréal le 18 mai, Villiers fut rejoinl à la Présentation par un parti de sauvages que lui avait dépêché le gouverneur. Il y fut retenu un jour pour " leur faire festin et chanter la guerre avec eux". Les guerriers, costumés à leur façon, les cheveux retroussés et attachés avec des plumes d'oiseaux, la ligure peinte1 de toutes les couleurs imaginables, depuis le noir charbon jusqu'au jaune et au rouge feu, se livrèrent h danses figurées, en brandissant leurs casse- tête, leurs fusils et leurs couteaux à scalper, en signe de mèn contre les ennemis. Ils parcoururent l'une après l'autre les maisons du village en sautant en cadence, au du chichicoué, et poussant des hurlements et des cris de mort à faire trembler. Un parti d'Iroquois de la Présentation était arrivé à propos, avec deux prisonniers et deux chevelures, pour donner de l'entrain à cette fête, dont le vacarme infernal ne cessa qu'avec la nuit.

1 — Coulon de Villiers mourut à Québec, le 2 novembre 1757. à l'âge de 48 ans.

M. de Villiers les lia à son expédition par un collier de porcelaine, et lança de nouveau sa flottille de canots sur le Saint-Laurent. Le 5 juin, il débarqua à la baie de îsiaouré, aujourd'hui Sackett's Harbor, et y dressa un camp volant, fortifié d'une ceinture de palissades, pour servir de dépôt à ses vivres et à ses munitions.

A la suite d'une escarmouche sous les murs de Chouaguen, pendant (pie ses découvreurs fouillaient la profondeur du b;)is et les bords du lac Ontario, il apprit qu'une barque canonnière et huit berges ennemies étaient ancrées le long de l'île aux Galots. 11 se hâta de s'y transporter avec une partie de sa troupe et de dresser une embuscade.

A peine y était-il arrivé, qu'un de ses éclaireurs vint l'avertir que cette petite flotte remontait le long de l'île. La barque avançant hors de portée, il la laissa passer, mais ordonna un feu d'ensemble sur les berges qui furent criblées de balles. L'une d'elles fut complètement désemparée et prise avec le commandant et douze hommes qui la montaient ; les autres se rejetèrent en toute hâte du côté de la barque, emportant leurs morts et leurs blessés, qui ne purent être comptés.

Suivant leur coutume, après un succès, les sauvages voulurent s'en retourner à leurs villages. M. de Villiers n'en put retenir que deux, de la Présentation. Heureusement que sur les entrefaites, aborda au rivage un parti de soixante sauvages alliés : c'étaient des Folles- Avoines 1, venus de la rive occidentale du lac Michigan,

1 — Ce nom a été donné à ces sauvages, parce qu'ils faisaient leur principale nourriture d'une espèce de graine qui ressemble à l'avoine.

sous la conduite de l'intrépide Marin, le rival de Villiers en courses aventureuses. Il avait hiverné à la baie des Puants, aujourd'hui la baie Verte, et avait amené avec lui, jusqu'au fort de la Presqu'île, cinq cents sauvages de ces lointaines régions ; mais ces sauvages ayant ouï dire que la petite vérole régnait parmi les Français, ils avaient tous rebroussé chemin, hormis les soixante Folles-Avoines qui venaient de débarquer. Cette inconstance des sauvages qui se répétait à chaque expédition, et qui éclatait au moindre prétexte, pour un songe, pour un incident quelconque, faisait d'eux les alliés les plus incommodes et les plus dangereux. Ils exposaient sans cesse à des mécomptes, et souvent à des désastres.

Durant la veillée, lorsque les feux allumés pour le repas du soir commencèrent à s'éteindre, Villiers et Marin, assis sur des peaux d'ours étendues sur le sable de la grève, tinrent conseil. Autour d'eux étaient assis en rond le chevalier de Garnies, préposé à la garde du camp, MM. de Vilmomble, de l'Espervanche, de la Saussaye, quelques autre.? officiers et les chefs des Népissings, des Iroquois du Saut et des Folles- Avoines. • La brise d'été qui soufflait sur le lac et sur la tête des arbres leur apportait, avec les acres senteurs des bourgeons et des feuilles fraîches écloses, les murmures confus des voix humaines qui montaient du camp. Four ces hommes dont la vie se passait dans les bois, le spectacle que présentait cet attroupement au fond d'une baie déserte, entourée de tous côtés d'immenses solitudes, n'avait rien que d'ordinaire ; mais c'était, en réalité, une vision étrange et fantastique qui

MONTCALM ET LhVIS 95

rappelait les scènes d'Homère. Les pâles clartés des étoiles de cette nuit sereine, et les lueurs intermittentes des bûchers à d uni éteints, laissaient vaguement entrevoiries costumes et les figures. Villiers, Marin et leurs compagnons portaient les vêtements habituels des coureurs de bois : la capote et la ceinture de diverses couleurs, avec guêtres et souliers de caribous et quelques signes de leurs grades. Les Folles-Avoines se distinguaient des autres Indiens par l'absence de vêtements ; ils étaient complètement nus, hormis un ceinturon de peau de bête ou d'étoffe attaché autour des hanches.

Il fut décidé dans le Conseil qu'on enverrait des découvreurs le long de la rivière Onontagué, par où descendaient les convois qui approvisionnaient le fort Chouaguen. Le 3 juillet, quatre sauvages a] (portèrent la nouvelle qu'ils avaient aperçu la queue d'un convoi arrivant au fort.

C'était une flottille de quatre ou cinq cents bateaux, manœuvrée par deux mille hommes, sous le commandement du lieutenant-colonel Bradstreet, qui apportait à Oswéo'o des vivres et des munitions de guerre. M de Villiers mit aussitôt son détachement en marche pour intercepter ce convoi au retour.

Vers trois heures de l'après-midi, l'oreille exercée des sauvages discerna un bruit de rames en aval de la rivière : c'était l'avant-garde du convoi formée de cent bateaux, portant trois cents hommes, commandés par Bradstreet en personne. Ils s'avancèrent sans soupçonner le danger jusque vis-à-vis l'embuscade. Soudain, une violente fusillade éclata sur la lisière du bois,

.suivie d'une grêle de balles, qui s'abattirent sur les bateaux. Quoique les Folles- A voiues eussent tiré un peu trop vite, la décharge avait été meurtrière ; car, à peine la fumée de la poudre eut-elle été emportée par le vent, qu'on aperçut les bateaux, en partie désemparés, tournés vers le rivage opposé. Les équipages, frappés d'une terreur panique, faisaient force de rames pour y chercher un abri. Quelques Folles-Avoines se jetèrent à la nage et se précipitèrent sur les bateaux abandonnés, où gisaient les morts et les blessés dont ils enlevèrent les chevelures. Pendant qu'ils escarmouchaient avec les Anglais revenus de leur panique, un des leurs vint avertir M, de Villiers qu'ils allaient être cernés. Celui-ci prit alors soixante de ses plus braves soldats, avec les sauvages qui lui restaient, traversa à gué et réussit à les dé^a^er. Ils lui montrèrent, avec des cris de triomphe, quinze chevelures.

Un bon nombre de bateliers anglais se trouvaient alors dans une île située un peu en amont. M. de Villiers leur ayant crié de se rendre, quarante se jetèrent dans des bateaux pour venir à lui, mais avant qu'ils eussent atteint la rive, les sauvages s'étaient jetés à la nage et s'en étaient emparés sans toutefois les scalper.

Il était six heures du soir, quand M. de Villiers, après avoir fait briser plusieurs bateaux, rejoignit son détachement qui venait d'échanger les derniers coups de fusil avec le reste du convoi. Il n'avait perdu que deux miliciens tués et deux soldats faits, prisonniers pendant qu'ils se livraient au pillage. .Une perte plus .sensible fut celle du chevalier de Garnies, major des Ïrois-Rivières, blessé à mort par ses propres gens, qui

l'avaient pris pour un ennemi, pendant qu'ils tiraient de la rive opposée.

Les prisonniers portèrent le nombre de leurs morts et de leurs blessés au chiffre exagéré de cinq cents. " Ce qu'il y a de sûr, ajoute M. de Villiers, c'est que nous avions quarante prisonniers 1 ". Le colonel Bradstreet avoua qu'il avait eu soixante ou soixante-dix hommes tués, blessés ou pris, tandis qu'il n'avait fait que deux prisonniers ; ce qui n'empêcha pas qu'il prétendît, à son arrivée à Albany, avoir remporté une victoire sur les Français. La raison qu'il donna pour s'excuser de ne les avoir point poursuivis, valait sa victoire : c'est que le lendemain il pleuvait. Ainsi, une journée de pluie du mois de juillet, voilà ce qui arrêtait deux mille hommes bien armés devant six ou sept cents Français et sauvages, qu'il se vantait d'avoir * battus.

Villiers et son détachement, qui n'avaient point peur de la pluie, reprirent la route de la baie de Niaouré, où ils arrivèrent le surlendemain, sans avoir reçu une balle du parti de Bradstreet, qui ne songeait qu'à forcer de rames pour regagner Albany.

Quarante Folles- Avoines, avec Marin, allèrent porter à Montréal la nouvelle de la journée du 3 juillet. Bougainville, témoin de leur arrivée, a décrit dans son Journal, avec l'étonnement d'un nouveau venu, les cérémonies de leur réception :

" Ils étaient, dit-il, en cinq grands canots d'écorce, apportant six chevelures et amenant plusieurs prison-

1 — Journal de Coulon de Villiers.

niers. Arrivés vis-à-vis de Montréal, les canots se sont rangés sur plusieurs lignes et sont restés en panne quelque temps. Les sauvages ont salué par des décharges de fusil et de grands cris auxquels on a répondu par trois coups de canon de la place. Ensuite ils ont abordé et pris terre. Ils ont monté au château sur deux files, portant des baguettes ornées de plumes, les prisonniers au milieu des deux files. Ceux-ci n'ont point été maltraités comme c'est l'usage en entrant dans les bourgs et les villes. Entrés chez M. de Vaudreuil, les prisonniers s'assirent en rond à terre, et le chef des sauvages fit, avec une action et une force qui me surprirent, une harangue assez courte. Ils avaient, disaient-ils, suivant leur expression, fermé les yeux et jeté leurs corps au travers de la mort, en bravant la petite vérole, pour venir avec M. Marin, d'abord joindre M. de Villiers, avec lequel ils étaient à l'attaque des bateaux anglais, et ensuite descendre à Montréal. Les Folles -Avoines, différents des autres nations qui retenaient quelque chose de leurs prises, apportaient à leur Pèr3 toute la viande qu'ils avaient gagnée. Ensuite ils dansèrent en rond autour des prisonniers, au son d'une espèce de tambourin placé au milieu : spectacle singulier plus propre à effrayer qu'à réjouir, curieux cependant aux yeux même d'un philosophe qui cherche à étudier l'homme dans ceux surtout qui sont le plus près de la première nature. Ces hommes avaient le visage et le corps matachés, des plumes sur la tête, symbole et signal de la guerre, le casse -tête et la pique à la main. En général, ce sont des hommes nerveux, grands et de

bonne mine ; presque tons sont fort gras. On ne peut avoir plus d'oreille que n'en ont ces peuples. Tous les mouvements de leurs corps marquent la cadence avec la plus grande justesse. Cette danse est la pyrrhique des Grecs. La danse finie, on leur fit distribuer de la viande et du vin. Les prisonniers furent envoyés en prison avec un détachement pour empêcher des Algonquins et Iroquois du Saut, qui sont à Montréal, de les assommer ; ces sauvages étant dans le deuil pour des hommes qu'ils ont perdus.

" Les Folles-Avoines placèrent d'eux-mêmes à la porte du château deux sauvages en faction avec ordre d'empêcher tout sauvage de leur nation d'y entrer pendant que le général serait à table ".

En partant, ils laissèrent au château leurs trophées de chevelures et leurs baguettes garnies de plumes.

Quatre jours après, ils vinrent les emporter en prenant congé du gouverneur, qui leur fit un discours pour louer leur zèle et leur courage, et les exhorter à suivre son frère, M. de Eigaud, qui partait pour relever M. de Villiers dans son commandement.

" Le gouverneur confirma son discours en présentant des colliers qui furent mis aux pieds des deux principaux chefs. Puis il offrit deux médailles, une plus grande et l'autre plus petite, et par conséquent l'une plus honorable que l'autre, à deux guerriers, et leur en a lui-même passé le ruban au cou ; il a aussi donné huit hausse-col. Les médailles portent d'un côté l'empreinte du roi avec la légende ordinaire, et de l'autre,

Univers/^

un guerrier français et un sauvage qui se donnent la main 1 ".

Cette cérémonie faite, M. Marin, en ramassant les colliers, a chanté sa chanson de guerre pour M. de Vaudreuil, les sauvages marquant la cadence par une inspiration gutturale. Puis il a remis les deux colliers aux deux principaux chefs qui ont aussi l'un après l'autre chanté une chanson de guerre.

Tous les guerriers se levèrent ensuite et sortirent en file, précédés de leurs sanglants trophées.

En entrant à Montréal, dans la matinée du 19 juillet, Montcalm fut satisfait d'y trouver l'intendant Bigot, arrivé de la veille, pour hâter par sa présence l'approvisionnement de l'armée. Il lui avait été en effet fort utile pour organiser le camp de Carillon.

François Bigot, dont le nom personnifie toutes les

hontes de cette époque, de

même que Montcalm en rap-

1^ J pelle les gloires, appartenait à

une famille distinguée du midi dl la France. Son père et son grand-père avaient occupé un rang élevé dans la magistrature de Bordeaux. Il se poussa à la cour, grâce à des influences de famille, particulièrement à celle du maréchal d'Estrées, son proche parent, et obtint successivement l'intendance du Cap-Breton, puis celle de la Nouvelle-France (1748). Au physique, Bigot était un homme petit de taille, avec des cheveux roux et une figure laide, couverte de

1 Journal de Bougainville.

boutons. Il était punais, défaut qu'il dissimulait par un continuel usage de parfums et d'eaux de senteur.

Au moral, c'était le vice élégant et raffiné du XVIIIe siècle. Quoiqu'il fût d'une santé délicate, il était aussi infatigable au plaisir qu'au travail. Hautain avec ses inférieurs, impérieux dans le commandement, il était souple avec ses égaux, prodigue et joueur effréné. Il avait fait du palais de l'intendance, à Québec, un petit Versailles, où il reproduisait les mœurs du roi son maître.

Avec tous ces vices, il avait des qualités réelles , de l'habileté, de l'énergie et de l'expérience dans les affaires.

Plan des forts de Chouaguen avec les attaques

de l'armée commandée par M. le marquis

de Montcalm

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