SCENE I
PICOT. — Le bal est ouvert. On bombarde Québec. Et dire que nous sommes ici comme deux misérables taupes. On brûle de la poudre, Basset, et nous ne sommes pas là. Ah! misère!
BASSET. — .—Eh! Picot, patience! Tu sais, demain le peloton d'exécution.... pif, paf, et bonsoir Picot! Bonsoir Basset! En route pour chez Mr St-Pierre! ....
PICOT (vient s'asseoir sur banc ) . — Es-tu assez lugubre, mon pauvre Basset! Tu as une rude peur d'être mal reçu là-haut, dis?
BASSET. — Il me le demande! Tu nous vois à la grande porte du paradis, parmi les Anglais! car il doit en tomber là-bas; alors, je ne pourrai pas m'empêcher de taper dessus, moi... (Picot se lève.
PICOT (regarde dans l'autre cellule ) .—Il dort, le pauvre! Ah! il est moins chanceux que nous. Condamné par le tribunal civil, c'est le gibet qui l'attend, (redescend à Basset).
BASSET. — Que le ciel confonde ce Maurin de malheur! ! Non content de se parjurer lui-même, il avait à son service toute une compagnie de faux témoins. .
PICOT. — Une, bonne pipe de tabac, et nous causerons de nos affaires.
BASSET.— Fumer! Et le gredin de geôlier qui m'a tout confisqué?
PICOT (tirant une pipe et un briquet ) . — Pas si bête, hein?. Seulement, je t'avertis, il, ne me reste qu'une pipe de tabac. ( il bourre sa pipe et l'allume. ) Tiens, attend. ( il va chercher une paille, et en fumant, il souffle la fumée à Basset. ) Ca va-
BASSET. — Il connaît tout, ce mâtin-là Une vraie pipe turque! Ne t'arrête pas. Je cracherai pour deux. ( il fume ) .
PICOT. — Or nous disions donc que Picot et Basset auraient la tête cassée à l'aube. (Philippe se lève et vient s'asseoir près de la table. )
PHILIPPE (assis). — L'heure s'avance, et personne ne vient. Le général m'aurait-il oublié ? Et Constance?.. Elle, au moins, viendra me dirt adieu. Ah! les misérables! Ne pouvant se servir de moi contre le général, ils ont réussi à me faire condamner! .. Grand Dieu! le gibet! le supplice infamant des assassins!
PICOT ( passe à la porte ) . — Tiens, vous êtes debout? C'est le canon, sans doute!
PHILIPPE ( se lève et gagne à gauche ) . — Je rêvais à la bataille de Carillon. Ah! nous étions libres, alors!
PICOT (écoutant) — Chut! Chut! quelqu'un... SCENE II.
(Les mêmes, Constance, Nanette, un geôlier.
GEOLIER (entrant cellule de gauche). — Par ic\ Mademoiselle. Ordre formel de n'admettre que vous auprès du condamné. ( il ouvre la porte et ressort après. Nanette vient parler à Picot. Basset regarde à la fenêtre. )
CONSTANCE (se jette dans ses bras 1.— Ah! Philippe! Le Gouverneur reste inflexible. Le General seul pourrait obtenir un sursis; mais comment faire? La ville est en flammes, et personne, sans un ordre, ne saurait franchir le pont de la rivière Saint-Charles.
PHILIPPE ( passe devant elle ) .—A quoi bon lutter, ma chère amie? J'ai été condamné par U tribunal civil et malgré le Général, le Gouverneur persistera. Vois-tu, les misérables qui l'entourent ont juré ma perte, mais je suis résigné. Il devait en être ainsi! Il y a des êtres qui sont nés pour être malheureux, quoiqu'ils fassent. ( tombe assis sur tabouret ) .
CONSTANCE (vient à lui, se met à genoux.) — Il faut chasser ces sombres pensées. Le Général ne permettra pas que cette odieuse sentence s'exécute. Non, non tu seras sauvé, entends-tu? Sans le seiment qui ferme mes lèvres, je pourrais; en quelque» instants inonder ton d'âme d'espérance.
PHILIPPE.— Que dis-tu?
CONSTANCE. — Oui, ne crains rien. Le Roi luimême ( se relè/ve ) refuserait de signer l'ordre de ton exécution quand même il te saurait coupable d'un grand crime. ( dégage d'un pas à gauche.)
PHILIPPE ( se lève ) .—Mon Dieu! ( à part ) Le trouble égare sa raison, (vient à elle, haut. ) Ma chère Constance, ;e te comprends. Ton cœur se révolte devant l'injustice de cette sentence; mais que veux-tu? Au milieu des événements terribles qui se déroulent, la vie d'un homme obscur comme moi tient bien peu de place.
CONSTANCE (marche de long en large).— Oui oui, il le faut, mais comment? (passe à Picot) . Comment me rendre auprès du Général?
PICOT. — (qui s'est rapproché de la porte de la cellule, lui passe un mouchoir qu'il a tiré de son chapeau. ) Portez ce mouchoir aux camarades qui gardent le pont. Joignez-y une lettre au Général, et je vous jure que nous serons tous sauvés. ( retourne à Nanette. )
CONSTANCE (rejoint Philippe). — Le mouchoir
du Marquis! Sauvés! Vite, pas lin instant à
perdre! .. Au camp de Beauport!
GEOLIER ( ouvrant la porte ) . — Il est temps de partir, mademoiselle. (Constance sort vivement, après un baiser à Philippe qui va s'asseoir sur la paille. )
NANETTE.— Adieu, Mr Picot. Je vous ferai chanter des messes.
PICOT (l'a fait passer, l'embrassant ) .— Mordiou! ma belle Nanette, il y aura toute une famille de petits Latendresse quand on chantera mon libéra.
BASSET ( regarde par la fenêtre puis descend ) . — Nom d'une pipe! Ces enragés ont tourné leurs canons vers le château. ( la fenêtre s'éclaire, coups de canon. )
PICOT. — C'est qu'ils savent que nous sommes ici, les brigands! (Un coup de canon. La fenêtre s'éclaire et une bombe entre par la fenêtre en brisant les barreaux. Picot la rejette par la fenêtre. Bruit d'explosion.)) Merci, messieurs, la brèche est laite. Un grenadier Français n'a jamais craint ne sortir par où pouvait entrer une bombe anglaise. ( l'tcot s'élance par la fenêtre. ) Il v aura deux courriers pour le camp de Beauport. ( La porte s'ouvre et le géolier suivi de deux soldats accourre, deux autres soldats restent à la porte au fond. Basset saisit un des barreaux qu'il brandit en s'adossant à la fenêtre. )
BASSET.— Arrière, camarades!.. Il faut nass-r sur le ventre de Basset pour atteindre Picot RIDEAU.