‹ MontesquieuChapitre 3 sur 25 · LE MONDE — LE TEMPLE DE GNIDE — L'ACADÉMIE LES VOYAGES · texte numérisé non relu

LE MONDE — LE TEMPLE DE GNIDE — L'ACADÉMIE LES VOYAGES

Les Lettres persanes ne pouvaient paraître qu'anonymes, sous l'enseigne d'un éditeur étranger. La censure s'accommodait de ces subterfuges, dont personne n'était dupe. Imprimées à Rouen, comme leurs illustres devancières, les Provinciales, les Lettres persanes reçurent la rubrique d'un libraire d'Amsterdam. Montesquieu pratiquait et inspirait autour de lui la tolérance qu'il prêchait : il avait pour secrétaire un abbé Duval, qui ne manquait point de lumières, et pour ami un oratorien, le P- Desinolets, qui n'avait rien de l'inquisiteur. L'abbé Duval corrigea les épreuves du livre. Le P. Desmolets dissuada Montesquieu de le publier ; mais comme il était homme d'esprit et bon prophète, il ajouta : « Cela se vendra comme du pain. » Ce qui advint, en effet. Les Lettres persanes présentaient, sous une forme qui flattait tous les goûts du temps,

les pensées qui répondaient ;mx dispositions de tous le^ contemporains. L'ouvrage parut en 1721; il en fut fait dans l'année quatre éditions et quatre contrefaçons.

Cet éclat n'alla point sans soulever du blâme et sans ('Vriller des jalousies. Le nom de l'auteur se répandit promptement. Le monde qui se divertissait du livre, en voulut à l'un des siens de l'avoir compose. C'était l'affaire d'un libelliste et non celle d'un président à mortier, de censurer de la sorte l'Etat, les mœurs et la religion. Les gens de lettres écrivent ees pamphlets, les gens du monde s'en amusent, les gens du roi les condamnent, l'auteur va en prison, et le lecteur s'en félicite. Ce sont, disait d'Argenson, « des traits d'un genre qu'un homme d'esprit peut aisément concevoir, mais qu'un homme sage ne doit jamais se permettre de faire imprimer ». « 11 faut ménager là-dessus l'esprit de l'homme », écrivait Marivaux dans son -Spectateur français. Les envieux renchérirent sur les critiques. « Lorsque j'en-- obtenu quelque estime de la part du public, rapporte Montesquieu , celle des gens en place se refroidit ; j'essuyai mille dégoûts. » On trouva qu'M avait trop d'esprit; on le lui lit sentir en le traitant non plus en frondeur, mais en impie et presque en séditieux. Il en souffrit au point de renoncer à avouer publiquement cet ouvrage qui faisait sa gloire, a J'ai la maladie de faire des livres, écrivait-il, et d'en être honteux quand je l<s ai lait-

LE TEMPLE DE 6NIDE 'il

C'étaient les déboires du succès; il en goûta toutes les satisfactions, qui étaient faites pour le consoler. Il vint à Paris; il avait trente-trois ans, et, comme il a pris soin de le dire, il aimait encore. 11 se répandit dans cette société galante et lettrée qui était l'enchantement du siècle et qui en demeure la parure. Il connut Maurepas,le comte de Caylus,le chevalier d'Aydies, qu'il estimait si fort et pour lequel il semble avoir écrit cette pensée : « Je suis amoureux de l'amitié. Il fréquenta chez Mme de Tencin, chez Mme de Lambert, chez Mme du Déflan d ; il fut admis à Chantilly chez le duc de Bourbon. Il y rencontra Mme de Prie, qui faisait les honneurs de ce prince, ceux de son château et ceux de son gouvernement. Montesquieu sut gagner les bonnes grâces de cette favorite. Il aurait souhaité, dit-on, de se faire distinguer davantage de la sœur du duc, Marie-Anne de Bourbon, Mlle de Clermont. Elle avait vingt-sept ans, de la beauté, de l'éclat, de l'enjouement surtout. Nattier l'a peinte en naïade très vive de couleur et très insinuante. La tradition veut que Montesquieu ait été ébloui de ses charmes et qu'il ait, pour lui faire sa cour, composé le Temple de Guide

C'est un petit poème en prose, qu'il suppose traduit du grec. « Il n'y a. dit-il, que des têtes bien Irisées et bien poudrée- qui connaissent tout le mérite du temple de fluide. ■> 11 en constate ainsi le caractère artificiel et l'anachronisme; il le range parmi les brimborions que la futilité de son siècle a légués à la curiosité du nôtre. De ce bouquet aux

parfums voluptueux, qui devait ravir Chantilly, il ne reste plus guère qu'un arôme, très subtil, de sachet desséché dans un cabinet de rococo. Léonard et Colardeau ont rais en vers ces madrigaux quintessenciés ; leur rhétorique galante est, en son genre, plus aimable que celle de Montesquieu. Ce n'est point faire l'éloge de l'ouvrage.

Cependant cette défaillance même marque la supériorité de Montesquieu.il est trop serré, trop précis, trop riche de pensées pour ce badinage allégorique. Il ne se décèle que par instants, lorsqu'il oublie ses lectrices poudrées et frisées; prenant alors son pastiche au sérieux, il traduit réellement, en sa belle prose , quelque fragment de poème antique dont il s'est inspiré et qui chante dans sa mémoire. Cette grande familiarité qu'il avait des anciens, cette merveilleuse pénétration qu'il s'était acquise de leur génie politique, lui en révèle, par échappées, la poésie et la fraîcheur. C'est une note unique en ce temps-là : ni Léonard ni Colardeau ne l'ont entendue; leur clavecin grêle n'aurait pas su en rendre le son clair et plein. Il faudra près d'un siècle pour qu'elle trouve son écho dans la littérature, la renouvelle et la rajeunisse.

« Quelquefois elle me dit en m'embrassant : Tu es triste. — Il est vrai, lui dis-je : mais la tristesse des amants est délicieuse; je sens couler mes larmes, et je ne sais pourquoi, car tu m'aimes; je n'ai point de sujet de me plaindre, et je me plains. Ne me retire point de la langueur où je suis; laisse-moi soupirer

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