A. M P. ROUQUETTE, LIBRAIRE
Les bibliophiles, les bibliographes , t'es biblio*
gnosteSy les bibliologues, les bibliomanes, les bibliopodes, les bibliotactes^ les bibliotaphes et même les bibliothécaires se recherchent et aiment à se réunir dans les librairies. En effet, à quelle personne et en quel endroit l'acquéreur d'un livre précieux ou rare peut-il aussi bien faire comprendre son bonheur et espérer d'en avoir de semblable?
Avant le déluge (ce n'est pas le 4 septembre que je veux dire); il en devait être ainsi. On connaît les gens de lettres qui se donnaient rendez-vous che^ Barbin, chej Prault, che^ Debure, che\ Lefevre, che\ Didier, che^ Techener. J'ai vu depuis les modistes de D., les archéologues d'A,, les nobles de B., les poètes de L,, les curieux de C, les banquiers de F. et les artistes et H.
Votre librairie est autre. Monsieur Rouquette. On devine qu'elle est en même temps près de la bibliothèque Richelieu, du Théâtre-Italien et des Bouffes : elle est aussi variée que votre clientèle.
Chaque amateur divers vient y chercher les objets de sa prédilection. Les uns veulent des incunables, des Aides, des El^évirs, des Capns exclusivement; les autres^ des écrivains du XV^, du XVI% du XVII% du XVJII^ ou du XIX^ siècle, exclusivement toujours. Ceux-ci ne s'attachent qu'aux papiers^ soit teinté, soit wathman, soit chamois; ceux-là ne désirent que des reliures de Le Gascon, de Derome, de Lortic ou de Traut:[-Beau^onnet ; tel n'achète que les ouvrages qui n'ont pas été mis dans le commerce; tel (membre de l'Institut, je vous le dis tout bas) préfère les livres à vignettes.
Aussi, que de bavardages sans prétention sur les menus détails de la bibliophilie : les ex libris, les errata, les cartons, les filigranes, les marques des imprimeurs, les dentelles et les petits fers à froid! Chacun s^y montre tour à tour intéressant comme M. Paul Lacroix, expert comme M. Poulet-Malassis , causeur comme Sarcey, communicatif comme le baron Feuillet de Conches, complaisant comme M. de Lescure; tous se donnant l'un à l'autre le goût des livres, le moins exigeant, le moins trompeur et le moins dangereux des amours.
Il vous fait de la peine que toutes ces conversations aient lieu che!j[ vous en pure perte et vous désireriesji que chaque client voulût bien écrire ce qu'il y répète souvent, trop souvent peut-être. Vous m'engage:^ même à donner l'exemple.
Prene!j[ garde. Un grand philosophe avait coutume de dire : « Je crains l'homme qui n'a qu'un livre. » Ma bibliothèque est petite et se compose d'un seul auteur, Mon-
tesquieUy dont je m'imagine volontiers avoir, sinon découvert, du moins être chargé de rappeler au public^ la vie et les ouvrages, La première viendra plus tard, mais je vais être prolixe sur les autres.
Hélas! je ne connais pas d'écrivain qui ait été plus négligé. Le nombre surtout d'erreurs commises à l'occasion de ses œuvres est inouï. Par exemple, le savant Walckenaer a dit ou répété (i) qu'à partir de iy2i il n'est pas d'année où les Lettres Persanes n'aient reparu, tandis qu'aucune bibliothèque n'en contient d'exemplaire daté de 1722, 1723, 1724, 1725, 1726, 1727 ni 1728,
Feu Brunet, dans son Manuel un peu démodé du libraire {2)^ prête à l'édition princeps de l'Esprit des Lois un titre en cinq mots, tandis qu'il en a quarante-neuf. Il ajoute qu'elle parut en même temps en i volume in'4^ et en 3 volumes in- 12 : or, elle était uniquement en 2 volumes in-4^. Enfin il prétend qu'elle était accompagnée d'une carte géographique, ce qui est inexact.
Le commentateur de Montesquieu, dans la fameuse collection des classiques français de Lefevre, qui se vante d'avoir collationné toutes les leçons de son auteur, dit que les réflexions favorables au suicide qui sont dans les Considérations sur la grandeur des Romains,^» du chapitre XII, ne se trouvent dans aucune des éditions publiées du vivant de l'auteur, ce qui a été admis par tous les annotateurs suivants^ quoique la moindre vérification prouve absolument le contraire.
Mais il ne faut pas trop, par prudence, insister sur les fautes d' autrui. Je préfère vous dire que je me suis surtout
(i) Œuvres de Montesquieu, i vol. in-8. Paris, Lefevre, i835, p. i. (2) Paris, Didot, 1860- 1 865. V. Montesquieu.
appliqué à faire connaître les éditions originales, car il y d autre chose qu'une vaine curiosité à les rechercher: la pensée de V écrivain s*y montre dans son premier jet.
Viennent ensuite toutes celles qui ont paru de son vivant ou d'après sa dernière volonté; c'est là que se trouvent les variantes^ si précieuses pour les historiens et les gens de goût^ qui apprennent aux uns les exigences du pouvoir et les caprices de l'opinion, aux autres les secrets de la composition et les perfectionnements du génie.
Les éditions suivantes ont leur mérite aussi^ qu'elles empruntent à la correction du texte, à la beauté du papier, aux vignettes, aux reliures et même aux notes des érudits.
Tai essayé, en m* aidant beaucoup de Quérard, de décrire toutes les œuvres de Montesquieu, après les avoir vues ; ce qui m'était facile, puisque je les ai dans ma bibliothèque, mais ce qui est une véritable innovation dont l'exemple peut seul faire connaître les grands écrivains de la France, comme on connaît cevix de la Grèce et de Rome.
Monsieur Rouquette, vous croye^n que mon petit fascicule rendra service aux amateurs et aux libraires; cette perspective me flatte, parce qu'il est toujours agréable [défaire des ingrats.
Je voudrais bien que cette publication me fût utile aussi. Permettez-moi donc de supplier les lecteurs de m'indiquer les ouvrages qui manquent à cette bibliographie, car elle ne sera complète que s'ils y mettent la main eux-mêmes.
♦ Louis Dangeau.
Lettres Persanes
1721. Cologne, P, Marteau, 2 vol. in- 12. Au coq.
Dans le premier volume, les trois dernières pages sont d'un caractère plus fin. La pagination se suit jusqu'à la page 192, et se continue en lyS, 174, lyS, 176, 177, pour se terminer à 178.
Cet ouvrage parut anonyme, comme il le resta toute la vie de Fauteur.
Édition originale.
Les bibliographes sont d'accord sur l'année où parurent les Lettres Persanes. Mais conrnie, en 1 721, il en fut publié six éditions ou contrefaçons, ces messieurs ne sont pas fixés sur celle qui doit être traitée de première. Les uns adoptent celle-ci, les autres celle-là, sans motifs, il est vrai. Je vais indiquer mon choix et en donner les raisons.
Oui, ma bibliothèque contient six éditions des Lettres Persanes datées de 1721 ; mais, comme l'une porte le titre de deuxième édition, il n'en reste que cinq à examiner.
Sur ce nombre, trois viennent de chez Brunel et deux de chez Marteau. Lequel de ces pseudonymes appartenait à l'imprimeur de Montesquieu? Car le savant G. Brunet, de Bordeaux, a prouvé (i) que ces noms cachent des typographes imaginaires. Ce ne peut être Brunel, mais Marteau. En eèet, ce fut chez ce dernier que parurent : i« à. la fin de 1 721, la deuxième édition, corrigée par l'auteur; !• en 17441 le Supplément aux Lettres Persanes ; 3» en 1762, les Sommaires des Lettres Persanes.
Une objection, se présente encore. Il y a deux éditions publiées par Marteau, l'une avec un coq, l'autre avec une sphère. Je donne la pré- . férence à celle du coq, parce que le papier en est plus fort et les caractères plus beaux. On sent l'honmie riche qui se tait imprimer pour la première fois.
Quant à la finesse des six dernières pages du premier volume, c'est un moyen employé par le prote pour tomber en feuille, soit que le deuxième volume fût déjà tiré, soit que l'auteur ait envoyé après coup des corrections plus étendues que le manuscrit primitif; ce qui est vraisemblable quand on voit, dane ce petit texte, la lettre trop longue contre la prescience de Dieu.
— 1721. Cologne, Marteau, 2 vol. in- 12. A la sphère.
— 1721. Amsterdam, Brunel, 2 vol. petit in- 12.
i«' vol., une grenade sur le frontispice ; 2« vol., une sphère.
— 1721. Amsterdam, Brunel, 2 vol. in- 18.
I" vol., une sphère; 2« vol., un cristal à facettes.
— 172 1. Amsterdam, Brunel, 2 vol. in- 12.
i«' vol., une sphère; 2® vol., une sphère.
— 2® ÉDITION. Revue, corrigée, diminuée et augmentée par
l'auteur. 1721, Cologne, P, Marteau, 2 vol. in- 18.
Edition rare, qui peut-être a été expurgée pour le cardinal de Fleury. Voir un petit fascicule intitulé : « Montesquieu. Sa réception à l'Académie française, et la deuxième édition des Lettres Persanes^ * 1869. Paris, Didier, in- 18.
(i) Imprimeurs imaginaires. 1866, Paris. Tross. in-8.
1729. Amsterdam, P. Brunel, 2 vol. in- 12.
3« ÉDITION. lySo. Amsterdam, J, Desbordes, 2 vol. in- 12.
1730. Cologne, P, Marteau, 2 vol. in- 12.
1731. Cologne, P. Marteau, 2 vol. in- 12.
Le 2« volume est suivi des Lettres d'une Tutque (par Saint-Foix) pourservir de supplément aux Lettres Persanes^ qui ont une pagination différente.
1731. Amsterdam, P, Mortier, 2 vol. in- 12.
1737. Amsterdam, 2 vol. in- 12.
1739. Cologne, Marteau, 2 vol. in- 12.
Avec les Lettres Turques d'une pagination spéciale.
5« ÉDITION. 1^40, Amsterdam, J. Desbordes, 2 vol. in- 18. 1744. Cologne^ P, Marteau, 2 vol. in- 12.
1744. Cologne, P. Marteau, 2 vol. in-12.
Edition augmentée d'un Supplément aux Lettres Persanes et des Lettres Turques de Saint-Foix.
1748. Cologne, P, Marteau, 2 vol. in-12.
1750. Cologne, P, Marteau, 2 vol. in-12.
NOUVELLE ÉDITION AUGMENTÉE d'uN SOMMAIRE A CHAQUE
LETTRE ET d'une TABLE. 1752. Cologne, P. Martcau, 2 vol. in-12.
1754. Cologne, p. Marteau, 2 vol. in-12.
1754. Cologne, P, Marteau, 2 vol. in-12.
Avec le supplément aux Lettres Persanes, publié en 1744, à la fin du 2« volume.
1755. Cologne, Marteau, 2 vol. in-12.
PAR M. DE M... NOUVELLE ÉDIT., REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE d'uNE TABLE DES SOMMAIRES POUR CHAQUE
LETTRE, A QUOI l'on A AJOUTÉ LE Temple de Gnide du MEME AUTEUR. 1755. Cologne, 2 vol. in-12.
— 1760. Amsterdam, S. I. in-12.
— NOUVELLE ÉDITION. 1761. Amsterdam et Leipsick,
Arskestéeet Merheus, i vol. in-12.
— 1765. Amsterdam^ 2 vol. in-f 2.
Édition augmentée da Temple de Gnide.
— J767. Cologne, P. Marteau, 2 vol. in-12.
— 1769. Londres, Nourse, i vol. in-12.
— Suivies du Temple de Gnide. 1777. Genève, 2 vol.
petit in- 16, avec une jolie vignette de Marillier.
Cet ouvrage se joint à YEsprit des Lois, même format, même lien. Il £ût partie de la • Collection lyonnaise. » Voir la Monographie de Ca^in^ par M. Deullin.