‹ MontesquieuChapitre 10 sur 15 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

LES CONSIDERATIONS SUR LES CAUSES DE LA GRAN- DEUR ET DE LA DÉCADENCE DES ROMAINS

De 1721 à 1728, après le grand succès des Lettres persanes, Montesquieu est à Tapogée de sa réputation. Sans abandonner définitivement Bordeaux, où il doit conserver sa charge jusqu'en 1726, où il est le collaborateur infati» gable de ses confrères de l'Académie royale des Sciences, arts et belles-lettres, il fait de plus longs séjours à Paris; il est l'hôte assidu du club de l'Entresol; il se lie avec Maurepas et Caylus; il est l'habitué des salons les plus fréquentés de l'époque : celui de madame de Tencîn et celui de madame de Lambert. L'influence de ces dames, celle d'une princesse du sang qui lui inspira deux œuvres peu dignes de lui, le Temple de Guide {nU} et le Voyage â Paphos (1727),

sans parler de quelques mauvais vers, le fait

élire une première fois à l'Académie française

en 1725; mais il est écarté de la docte compagnie

parce qu'il ne remplissait pas la condition de la

« résidence.

Il ne parait pas que Montesquieu se soit beaucoup ému de cette exclusion ni que les Lettres persanes, interdites pourtant par Dubois et par ses successeurs, de 1722 à 1728, aient contribué à Tajournement du Président. Deux ans plus tard, après une seconde élection, la situation est complètement retournée : il a'était plus question de non-résidence, mais le « scandale » des Lettres persanes était un obstacle, et le président, cette fois, intervenait personnellement auprès du tout-puissant cardinal Fleury et forçait, non sans peine, les portes de 1* Académie* Fit-il une édition expurgée des Lettres persanes ? donna-t-il au cardinal, dans une simple conversation, les assurances et les satisfactions que celui-ci pouvait désirer? Ni les contemporains, Voltaire et Marais, ni les éditeurs modernes, Vian, Laboulaye, Lefèvre, ne sont d'accord sur ces différents points. Nous ne chercherons pas à les élucider ; il suffit de savoir que Montesquieu,

reçu à la fin de 1727, prit séance en 1728, le 24 janvier, prononça un assez médiocre discours, et, après de rares et silencieuses apparitions, s'abstint tout à fait. Gardait-il rancune à ses confrères des épigrammes que le directeur de la compagnie avait, selon l'usage, adressées au récipiendaire? Il avait trop d'esprit pour éprou ver ce sentiment un peu mesquin. Nous aimons mieux croire que l'Académie française d'alors, réunion presque exclusivement mondaine, n'avait rien de ce qu'il fallait pour retenir un esprit aussi actif, un penseur aussi profond que l'ancien président.

L'Académie croyait n'avoir reçu qu'un écrivain aimable, doublé d'un mondain instruit, d'un causeur piquant. Peu de personnes, à ce moment, considéraient les Lettres persanes comme « le plus profond des livres frivoles. » Qui connaissait le Dialogue de Sylla et dCEucrate, lu au club de l'Entresol, cette autre Académie, si vite fermée par le timide Pleury, lu presque à huis clos et non encore imprimé? Il ne parut qu'en 1745, dans le Mercure de France.

Autant Montesquieu était fait pour une Académie des Sciences morales et politiques, ce que

fut, en miniature, le club de FEntresol, ou pour une Académie de province, comme celle de Bordeaux, où toutes les questions de sciences, de législation, d'économie politique, pouvaient être abordées, autant il devait être dépaysé dans l'Académie française de 1728. Il était moins que personne homme de lettres, dans le sens moderne de cette appellation. Incapable do comprendre la poésie, il n'admettait pas non plus la littérature en tant que littérature. Les Lettres persanes, les Pensées, YEssaisurle goût où il se montre bien faible esthéticien, ne peuvent laisser aucun doute à cet égard.

Ecrire pour écrire lui semblait une occupation assez peu digne d'un homme sérieux, et les plus illustres parmi les littérateurs contemporains, à commencer par Voltaire, ne trouvaient pas grâce devant lui. Les critiques ne lui étaient guère plus sympathiques que les littérateurs. Nous avons, dans la Défense de V Esprit des lois, son opinion sur leur utilité et sur leur rôle : celle-là est contestée^ celui-ci est singulièrement réduit. Montesquieu était trop personnel', trop original, trop primesautier, pour faire ijn sujet académique. Il aimait passionnément

la lecture, il vivait au milieu des livres : il . se plaisait moins dans la société de ceux qui les font ou qui les commentent. Il n'en faut pas tant pour expliquer la rareté de ses apparitions à l'Académie française.

D'ailleurs il quittait Paris et la France trois mois après son admission, pour un voyage qui devait durer plusieurs années. Ajoutons, pour en finir avec Montesquieu académicien, que s'il bouda la compagnie au lendemain de son élection, il y reparut plus tard. Ses confrères le nommaient directeur en 1753, et au mois de décembre 1754 il votait pour d'Alembert qui était élu. L'Académie de 1754, renouvelée, rajeunie par quelques élections retentissantes, ne ressemblait plus, heureusement pour Montesquieu, à celle de 1728.

Il ne faut pas, c'est Montesquieu qui parle, avoir beaucoup d'esprit pour avoir vu le Panthéon, le Colisée, les Pyramides. Cela peut être fait par le premier venu, par <c un homme commun, par un vil artiste,qui a vu une fois et n'a peut-être jamais pensé. 3) Ailleurs il dira que si beaucoup de gens savent payer une chaise de poste, très peu savent voyager et profiter

de leurs voyages. Montesquieu ne comprenait pas les voyages « en homme commun. »

Les pays étrangers étaient pour lui co qu'était la société, et il cherchait à tirer d'un voyage le même parti que d'une conversation.

« Cet homme, a dit madame de Chaulnes, venait faire son livre dans la société ; il retenait tout ce qui s'yrapportait. > De même à Vienne, à Venise, à Londres, « il faisait son livre, v et retenait tout ce qui s'y rapportait ; il voyait tous ceux dont il croyait tirer quelque chose d'utile.

S'il faut en croire d'Alembert, Montesquieu estimait que l'Allemagne était faite pour y voyager, l'Italie pour y séjourner, l'Angleterre pour y penser, et la France pour y vivre. Le 5 avril, il quittait Paris avec le comte de Waldgrane, neveu du maréchal de Berwick et ambassadeur d'Angleterre à Paris, puis à Vienne à partir de 1723. Il arrivait dans cette capitale à la fin d'avril ; il visi* tait successivement la Hongrie, Venise, Rome, Naples, Pise, Florence, Turin, l'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre, où il débarqua le 1®' novembre 1729. Il revenait définitivement en France au mois d'avril 1731, après une absence de trois années. Montesquieu tenait un journal

de ses voyages: ce journal n'a pas été publié, et les rares lettres du président qui se rapportent à cette période y suppléent insuffisamment. Il eût peut-être été intéressant d'étudier dans une narration sans apprêts, dans un récit au jour le jour, sorte de conversation écrite,les impressions de Montesquieu ; de relever ses observations sur les hommes d'Etat, les gouvernements, les lois civiles de chaque pays, et aussi de constater la transformation qui dut s'opérer peu à peu dans l'esprit du Montesquieu des Lettres persanes devenant le Montesquieu des Considérations, dans la manière d'Usbek se préparant àmarcher sur les traces de Bossuet.

Une lettre écrite par Montesquieu, peu de jours après son arrivée à Vienne, le 10 mai 1728, et adressée à l'abbé d'Olivet, membre de T Académie française, nous révèle un détail à retenir. Montesquieu avertit Tabbé qu'il a écrit au cardinal de Fleury et à M. de Chauvelin, alors garde des sceaux et secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, pour leur demander à être employé dans les cours étrangères. Montesquieu, après avoir demandé à d'Olivet de plaider sa cause auprès de Chauveiin, ajoute cesmots: <t Les raisons quej'ai

pour qu'on jette les yeux sur moi sont que je ne suis pas plus bête qu'un autre; que j'ai ma fortune faite et que je travaille pour Thonneur et non pas pour vivre ; que je suis assez sociable et assez curieux pour être instruit dans quelque pays que j'aille. »

La demande de Montesquieu ne fut pas accueillie. On peut le regretter au point de vue diplomatique; on s'en consolera aisément à tous les autres points de vue. Quant à Chauvelin, il est possible qu'il se soit souvenu que Montesquieu avait été son rival à l'Académie française en 1727; mais avait-il si grand tort de ne pas croire à la vocation diplomatique de l'auteur du Temple de Gnide et du Voyage à Paphos? Sans doute il n'eût pas déshonoré le métier; mais il en est un autre, celui de penseur et de grand écrivain, qu'il a bien mieux rempli. De Vienne, où il fut en relation avec le plus grand homme de cette époque, le prince Eugène, Montesquieu se rendit en Hongrie, jusqu'à Bude^ d'où il partit pour Venise au commencement du mois d'août : il y passa quinze jours à peine.

C'est à Venise que Montesquieu retrouva Mylord Chej^terfield, qu'il avait connu au club

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de TEntresol et avec lequel il acheva son voyage. C'est à Ventee qu'il rencontra deux aventuriers également célèbres, le comte de Bonneval, qui n'était qu'au milieu de son étonnante carrière, et Law, qui achevait obscurément la sienne en étudiant des combinaisons de jeux de hasard. On sait avec quelle rigueur Montesquieu avait traité Law dans les Lettres persanes (1 ) ; sonentrevue avec l'ancien ministre ne le rendit plus indulgent ni pour le système ni pour son auteur. VEsprit des lois devait confirmer en l'aggravant la sentence des Lettres persanes.

Montesquieu fit un assez long séjour à Florence, où le retinrent la facilité de la vie et surtout les merveilles artistiques. « Depuis que je suis en Italie, écrit-il le 26 octobre 1728, j'ai ouvert les yeux sur les arts, dont je n'avais absolument aucune idée. » Aucune lettre de cette époque ne nous renseigne sur le séjour de Montesquieu à Rome, à Naples et à Pise. Plus tard seulement, dans une lettre de 1749 au grand prieur Solar, dans une autre de 1754 à Duclos, il fera allusion à son séjour à Rome, « une des villes du monde

(1) Voir plas haut, page 101 et saiy.

OÙ il se serait retiré le plus volontiers. » Entretemps, il fit une courte apparition à Gênes, dont il dit avec mauvaise humeur qu'il n'y a rien à y voir qu'un très mauvais port et des maisons bâties de marbre parce que la pierre est trop chère.

Du 28 octobre 1728 au 21 décembre 1729, la correspondance de Montesquieu offre une grave lacune : ;pas une lettre ne se rapporte au séjour à Turin, en Allemagne et en Hollande.

Nous avons au contraire deuxlettres datées de Londres et dés Notes eut V Angleterre. Les deux lettres né nous apprennent rien sur le pays que Montesquieu habitait alors ; nous voyons seulement, dans la seconde, qu'il fut reçu, à la fin du mois de février de l'année 1731, membre delà Société royale de Londres. Les ATofes sur l'Angleterrey publiées pour la première fois en 1818, dans l'édition Lefèvre, sont encore du Montesquieu des Lettres persanes, par les saillies, par l'esprit un peu recherché, par les contrastes un peu forcés, et aussi par la légèreté ; pourtant déjà le Montesquieu mûri s'y révèle : il a vu fonctionner sous ses yeux le gouvernement représentatif, et à travers la corruption entretenue par

Walpole (1) il en a reconnu les vrais ressorts ; il a surtout bien compris le caractère anglais, il a vu en quoi il diffère du nôtre. Montesquieu n'est pas de ceux qui pensent retrouver partout les mœurs, les habitudes de la France ; il n'est pas surpris que l'on puisse être Persan.

« Il faut prendre les pays comme ils sont, dit-il ; quand je suis en France, je fais amitié avec tout le monde ; en Angleterre, je n'en fais à personne ; en Italie, je fais des compliments à tout le monde ; en Allemagne, je bois avec tout le monde. » Les contradictions que l'on croit surprendre sous sa plume ne sont qu'apparentes, si l'on veut bien ne considérer que comme des boutades, des réflexions comme celle-ci : « Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté. Ils la vendent au roi ; et si le roi la leur redonnait, ils la lui vendraient encore. »

Michelet, frappé sans doute par cette réflexion, estime que Montesquieu a mal compris l'Angleterre intérieure et extérieure. « Le pau-

(1) Walpole Robert (1676-1745), célèbre homme d'Etat et ministre anglais, chef du parti des whigs ou libéraux. Il garda longtemps le pouvoir (1727-1742) en achetant les consciences :il prétendait connaître le tarif de chacune.

vre Montesquieu avait été dupé sur l'Angleterre, mystifié par les Walpole. Ils lui firent admirer la machine qui est peu de chose. C'est la vie qui est tout. La vie c'est Vhabeas corpus, et le jury, la sûreté de l'homme et de la maison bien fermée. La maison, qu'est-ce? Le mariage. Une femme sûre, qui ne tient qu'au mari (beaucoup plus qu'aux enfants), c'est ce qui a fait tout le reste, la force du dedans, la grandeur du dehors. Il va au bout du monde ; elle suit. Dès lors tout est possible, et la colonie durera. » Certes la vie est tout, comme le dit et le montre éloquemment Michelet ; mais n'est-ce rien que d'avoir compris a la machine », machine si bien constituée et agencée, que depuis deux cents ans elle protège l'Angleterre contre les révolutions, en lui laissant autant de liberté qu'à aucune autre nation de l'Europe ? Montesquieu, seul de son temps, reconnut et constata l'importance de ces fictions qui s'appellent l'équilibre des pouvoirs, la division du législatif, de Texécutif et du judiciaire, la souveraineté nominale du roi, la souveraineté réelle de la ^nation : cela aussi c'était la vie, et Montesquieu l'a bien vu. Il a vu tout aussi clairement les causes de la prospérité

fl''*T.»:

coloniale et, par une véritable prescience , prédit l'avènement des Etats-Unis d'Amérique au rang des grandes nations.

L'Angleterre fut le terme de ce long voyage.

Au mois de mai 1731, Montesquieu était de retour en France, et presque aussitôt il retournait à la Brède;nous l'y trouvons en août 1731, en février 1732, en mars 1733. Il semble que pendant trois, peut-être quatre ans, il se soit complu dans ce séjour à la campagne. De la Brède à Bordeaux le chemin était court, et il dut le suivre souvent. De la Brède à Paris la route était plus longue : rien n'indique qu'il l'ait parcourue, durant la période qui s'étend entre le retour d'Angleterre et la publication des Considérations.

Montesquieu fait de sa vie deux parts : l'une consacrée à ses terres, à ses prés^ à ses vignes, r^iutre à ses études. Il faut se le représenter, à ce moment, en costume négligé de gentilhomme campagnard, ménager de son bien, soutenant des procès contre messieurs les Jurats (1), soignant son vin dont il écoule les produits en Angleterre^ où il a noué des relations commer-

(1) Kom que Ton donne auz consuls ou échevins de Bordeauzi

cîales autant que politiques, et introduisant un des premiers en France le système des jardins anglais, emprunté à Kent, qui peu à peu détrône le froid et sévère Lenôtre.

Tout le temps qu'il ne consacre pas à la vigne et à la terre, Montesquieu le passe dans sa riche bibliothèque, dévorant les livres et réunissant les matériaux d'un immense ouvrage commencé dès 1724, et qui ne doit voir le jour qu'en 1748.

Le livre des Considérations^ a-t-on dit, n'est qu'un chapitre détaché de cet ouvrage. Montesquieu, qui adorait l'antiquité, et surtout l'antiquité romaine, a été séduit par son sujet ; il s'y est attardé, et le livre s'est trouvé fait, presque à son insu. Il ne restait qu'à le publier. Un Père jésuite, le Père Castel, se chargea de ce soin, comme l'abbé Duval s'était chargé de la publication des Lettres persanes. La première édition des Considérations parut en 1734 à Amsterdam chez Jacques Desbordes, sous ce titre : Considérations sur les causes de la grandeur des Jîomains et de leur décadence.

Pour Montesquieu, les principales causes de la grandeur des Romains sont : l'amour de la liberté, du travail et de la patrie, qu'on leur ins-

nelé du Bomain Bégulua, qui, malgré lea sapplicatiODa de ses parents

et de BeB amis, quitte Rome et retourne, fidèle k son serment, ,^ KS coaHtituer priaonnier à Carth^e.

pirait dès l'enfance; la fermeté, telle que celle de Régulus sachant rester fidèle à son serment • la sévérité de la discipline militaire ; les dissensions intestines qui donnaient du ressort aux esprits et cessaient en présence de l'ennemi ;'la constance dans le malheur, qui ne désespérait jamais du salut de la république; le principe de ne faire jamais la paix qu'après des victoires ; l'honneur du triomphe, sujet d'émulation pour les généraux; la protection accordée aux peuples révoltés contre leurs rois; l'excellente politique de laisser aux vaincus leurs dieux et leurs coutumes ; l'habitude de n'avoir jamais deux ennemis puissants sur les bras et de tout souffrir de l'un avant d'avoir anéanti l'autre.

Plus nombreuses sont les causes de la décadence. Montesquieu signale parmi les plus importantes : l'agrandissement même de l'Etat qui changea en guerres civiles les tumultes populaires ; les guerres éloignées qui forçaient les citoyens à une trop longue absence et leur faisaient perdre l'esprit répubUcain ; le droit de cité accordé à un grand nombre de nations, qui fit du peuple romain un monstre à plusieurs têtes ; la corruption introduite par le luxe asia-

tique ; les proscriptions de Sylla qui avilirent les Romains et les préparèrent à Tesclavage; la série presque ininterrompue de monstres qui régnèrent, de Tibère à Nerva et de Commode à Constantin ; la translation et le partage de l'empire qui périt, en Occident, de mort violente, par les invasions des barbares ; en Orient, de mort lente, sous des empereurs imbéciles ou féroces.

Œuvre de critique historique, les Considéra-lions ne pouvaient avoir le même succès qu'un livre d'apparence frivole, qu'un roman comme les Lettres persanes. Les contemporains de Montesquieu l'accueillirent froidement. De nos jours seulement, les Considérations sont devenues classiques. Ont-elles été plus lues, en dehors des classes de nos collèges, qu'elles ne le furent lors de leur apparition ? Nous ne le pensons pas.

« Je serai plus approuvé que lu, disait Montesquieu, en parlant de Y Esprit des lois. » On peut en dire autant des Considérations.

Ce n'est pas,, comme le titre l'indique, une histoire suivie de Rome; ce sont des réflexions, des considérations sur les causes de sa grandeur, sur les causes de sa décadence. Montesquieu, qui n'a jamais apporté beaucoup d'ordre

dans la composition, qui n'avait trouvé qu'un lien factice pour relier les Lettres persanes , n'a pas cherché à donner aux Considérations une unité qui devait manquer à un plus haut degré encore à son Esprit des lois. Ses 23 chapitres, qui embrassent une période de plus de 2000 ans, des commencements de Rome à la prise de Çonstantinople par les Turcs, ne sont que des coupures artificielles, une simple numérotation. On pourrait les multiplier ou en supprimer la moitié : l'ouvrage n'y perdrait rien. Son intérêt n'est pas dans la rigueur de l'exposition, dans la majestueuse contexture du récit : il est dans les aperçus profonds ou brillants, dans les maximes à la Florus (1) ou à la Tacite (2), dans les parallèles ingénieux, dans les portraits surtout que Montesquieu répand partout avec la profusion du génie. On lit les Considérations comme on lit les Pensées diverses^ avec cette différence que celles-ci portent sur tous les sujets et celleslà sur la seule histoire romaine.

(1) Florus^ écrivain latin, qui vivait 100 ou 200 ans après J.-C.,atttenr d'na Abrège d'histoire romaine en^ livres, écrit d*un style brillant.

(2) Tacite, né vers 54 avant J.-C, mort vers 134. Célèbre historien tatin, autenr des Annales, des Uistoirâi, des Mœun des OertnainSf de la Vie d'Agricola»

Ici encore nous citerons le plus possible.

Nous avons dit que Montesquieu avait un goût naturel pour les phrases bien frappées, qui expriment beaucoup de choses dans leur concision préméditée, qui nous font « découvrir tout d'un coup ce que nous ne pouvions espérer qu'après une grande lecture. »

Le Romain, dit-il, « avait naturellement du courage, c*est-à-dire cette vertu qui est le sentiment de ses propres

forces. I

« Il y a de certaines bornes que la nature a données aux Etats pour mortifier l'ambition des hommes, i

« C'est la folie des conquérants de vouloir donner à tous les peuples leurs lois et leurs coutumes : cela n'est bon à rien : car dans toute sorte de gouvernement on est capable d'obéir, d

ce II y a de mauvais exemples qui sont pires que les crimes, et plus d'Etats ont péri parce qu'on a violé les mœurs que parce qu'on a violé les lois. »

« Une république sage ne doit rien hasarder qui l'expose à la bonne ou à la mauvaise fortune : le seul bien auquel elle doit s^spirer, c'est à la perpétuité de son état. 3>

«c César pardonna à tout le monde; mais il me semble que la modération que Ton montre après qu'on a tout usurpé ne mérite pas de grandes louanges. »

« Ce qui gâte presque toutes les affaires^ c'est qu'ordinal-

rement ceux qui les entreprennent, outre laréussite principale, cherchent encore de certains petits succès particuliers qui flattent leur amour-propre et les rendent contents d'eu^. » ^

Ces phrases sî pleines de sens et qui font penser, ne coulent pas toujours de source ; elles sentent un peu le travail. Montesquieu cherche. Qu'importe, s'il trouve presque toujours ?

Ce ne sont pas seulement des pensées profondes qui relèvent ce style sobre et précis, ce sont aussi des images frappantes, des comparaisons inattendues qui en accentuent le relief.

a Les villes de Grèce et d'Asie mirent leur confiance dans ce roi barbare (1) qui les appelait à la liberté. Cette disposition des choses produisit trois grandes guerres qui forment un des beaux morceaux de l'histoire romaine , parce qu'on n'y voit pas des princes déjà vaincus par les délices, et l'orgueil, comme Antiochus et Tigrane, ou par la crainte, comme Philippe, Persée et Jugurtha; mais un roi magnanime qui, dans les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en était que plus indigné. » |

(( Pendant que Rome conquérait l'univers, il y avait dans ses murailles une guerre cachée : c'étaient des feux

(1) Mithridate.

comme ceux de ces volcans qui sortent sitôt que quelque matière vient en augmenter la fermentation. »

« 11 n*y apoint de plus cruelle tyrannie que celle quel'on exerce à l'ombre des lois, et avec les couleurs de^la justice ; lorsqu'on va, pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche môme sur laquelle ils s'étaient sauvés. »

« D'abord des corps innombrables de Huns passèrent et, rencontrant les Goths les premiers, ils les chassèrent devant eux. Il semblait que ces nations se précipitassent les unes sur les autres, et que l'Asie, pour peser sur TEurope, eût acquis un nouveau poids. »

a Sous les derniers empereurs, l'empire, réduit aux faubourgs de Gonstantinople, finit conune le Rhin qui n'est plus qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan. >

Après les grandes pensées et les brillantes images, il faut donner quelques-uns de ces portraits que Montesquieu sème comme des clous d'or sur une vôute azurée. Il excelle à résumer un caractère en quelques traits nets et vifs, ou à peindre un personnage en quelques coups de pinceau.

c Les rois de Macédoine étaient ordinairement des princes habiles. Leur monarchie notait pas du nombre de celles qui vont par une espèce d'allure donnée dans le commencement. Continuellement instruits par les périls et les alTaires, embarrassés dans tous les démêlés

des Grecs, il leur fallait gagner les principaux des villes, éblouir les peuples, diviser ou réunir les intérêts ; enfin ils étaientobligésdepayerdeleurpersonneà chaque instant. »

Est-il étonnant que Frédéric II se soit reconnu dans ce portrait ?

« On parle beaucoup de la fortune de César; mais cet homme extraordinaire avait tant de grandes qualités, sans pas un défaut, quoiqu'il eût bien des vices, qu'il eût été bien difficile que, quelque armée qu'il eût commandée, il n'eût été vainqueur, et qu'en quelque république qu'il fût né, il ne l'eût gouvernée. »

a Je crois que si Gaton s'était réservé pour la république, il aurait donné aux choses tout un autre tour. Cicéron, avec des parties admirables pour un second rôle, était incapable du premier : il avait un beau génie, mais une âme souvent commune. L'accessoire, chez Cicéron, c'était la vertu ; chez Caton, c'était la gloire. Cicéron se voyait toujours le premier ; Caton s'oubliait toujours ; celui-ci voulait sauver la république pour ellemême ; celui-là pour s'en vanter.

« Je pourrais continuer le parallèle en disant que quand Gaton prévoyait, Cicéroncraignait ; que là où Gaton espérait, Cicéron se confiait ; que le premier voyait toujours les choses de sang^froid, Tautre au travers de cent petites passions. »

« Je crois qu'Octave est le seul de tous les capitaines

romains qui ait gagné raffection des soldats en leur don« nant sans cesse des marques d'une lâcheté naturelle. Dans ces temps-là, les soldats faisaient plus de cas de la libéralité de leur général que de son courage. Peut-être même que ce fut un bonheur pour lui de n'avoir point eu cette valeur qui peut donner Tempire, et que cela même Ty porta: on le craignit moins. Il n'est pas impossible que les choses qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent le mieux. S'il avait d'abord montré une grande âme, tout le monde se serait méfié de lui, et s'il eût eu de la hardiesse, il n'aurait pas donné à Antoine le temps de faire toutes les extravagances qui le perdirent. »

« Auguste, c'est le nom que la flatterie donna à Octave, établit l'ordre, c'est-à-dire une servitude durable : car dans un État libre où on vient d'usurper la souveraineté, on appelle règle tout ce qui peut fonder l'autorité sans bornes d'un seul; et on nomme trouble, dissensionmauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l'hon, iiéte liberté des sujets, »

tt Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont Thistoire ait jamais parlé. Ce fut un bonheur d'être né sous son règne : il n'y en eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d'Etat, grand capitaine, ayant un cœur bon qui le portait au bien, un esprit éclairé qui lui montrait le meilleur, (l)une âme noble, grande, belle ; avec toutes les vertus, n'étant extrême sur aucune; enfin l'homme le plus propre à

(1) Le meilleur est pris au sens neutreè

honorer la nature humaine et représenter la divine. »

« Attila était craint de ses sujets, et il ne parait pas qu'il en fût haï. Prodigieusement fier et cependant rusé ; ardent dans sa colère, mais sachant pardonner ou différer la punition, suivant qu'il convenait à ses intérêts ; ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvait lui donner assez d'avantages ; fidèlement servi des rois même qui étaient sous sa dépendance, il avait gardé pour lui seul Fancienne simplicité des mœurs des Huns. »

Ces citations font saisir la manière de Mon* tesquieu et sa conception de l'histoire. On voit ce que cette conception a de défectueux ; la critique historique moderne exige à la fois plus de rigueur dans le détail et plus d'ordre dans Tensemble. Sans reprocher à Montesquieu, ce qui serait puéril, d*avoir ignoré tous les travaux qui ont renouvelé l'histoire romaine, il faut constater qu'il a suivi trop servilement, et sans s'inquiéter de concilier leurs contradictions , les historiens de l'antiquité. Vous allez à Athènes^ dit-il quelque part: respectez les dieux. Il a été à Rome et a trop respecté des demi-dieux, comme Plorus. Les inconvénients de ce culte un peu exclusif sont sensibles : en maint endroit on peut relever des paradoxes, des pensées fausses ou

exagérées. Montesquieu nous dira, par exemple, pour expliquer les conquêtes de Rome pendant les troubles: « Il n'y a point d'Etat qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile, d Et il ajoute, quelques lignes plus bas: « D'ailleurs, dans les guerres civiles, il se forme toujours de grands hommes, parce que dans la confusion ceux qui ont du mérite se font jour ; chacun se place et se met à son rang ; au lieu que dans les autres temps on est placé et on Test presque toujours tout de travers, d Nous avons connu, il n'y a pas longtemps, les troubles civils dans toute leur horreur; nous nous demandons quels grands hommes ils ont révélés et quels Etats nous avons menacés dans cette « confusion. »

La recherche des sentences et des axiomes, des réflexions concises ou des comparaisons bien équilibrées est plus dangereuse encore quand elle conduit à des jugements historiques absolument injustes. Dans le chapitre des Pensées diverses intitulé « Des grands hommes de France, » Montesquieu a écrit cette phrase :

« Les plus méchants citoyens de France furent Richelieu et Louvois. » Nous trouvons^ dans le

même chapitre, ce portrait de Louts XIV qu'il a dû travailler avec amour, mais qu'il n'est pas parvenu à faire ressemblant :

« Louis XIV, ni pacifique ni guerrier; il avait les formes de la justice, de la politique, de la dévotion, et l'air d'un grand roi. Doux avec ses domestiques, libéral avec ses courtisans, avide avec ses peuples, inquiet avec ses ennemis, despotique dans sa famille, roi dans sa cour, dur dans ses conseils, enfant dans celui de sa conscience, dupe de tout ce qui joue le prince;.... toujours gouvernant et toujours gouverné, malheureux dans ses choix, aimant les sots, souffrant les talents, craignant l'esprit; aucune force d'esprit dans les succès, de la sécurité dans les revers, du courage dans sa mort. Il aima la gloire et la religion, elon Tempêcha toute sa vie de connaître ni Fune ni l'autre. Il n'aurait eu presque aucun de ces défauts s*il avait été un peu mieux élevé et s'il avait eu un peu plus d'esprit. Il avait l'âme plus grande que l'esprit. Madame de Maintenon abaissait sans cesse cette âme pour la mettre & son point. »

Littérairement le portrait est achevé. Est-il

bien fidèle? Dans une circonstance au moins,

Montesquieu a su rendre justice à Louis XIV et

. corriger ce qu'avait d'absolu ce jugement trop

conforme à ceux qu'il avait rendus dans leg

Lettres persanes. Nous lisons précisément dans les Considérations ; |

a Je ne sache rien de si magnanime que la résolution que prit un monarque qui a régné de nos jours de s'ensevelir plutôt sous les débris du trône que d'accepter des propositions qu'un roi ne doit pas entendre : il avait l'âme trop fière pour descendre plus bas que ses manières ne l'avaient mis, et il savait bien que le courage peut raffermir une couronne et queTinfamie ne le fait jamais. »

Cette justice rendue à Louis XIV, pour la dignité souveraine qu'il montra en 1709, pour le sentiment qu'il eut de ses devoirs de chef d'un grand pays, n'empêche pas Montesquieu de garder son opinion nettement défavorable au grand roi comme au grand ministre, à Louis XIV comme à Richelieu. Il estime que Richelieu d'abord, Louis XIV ensuite, ont fait dévier la monarchie française de sa route naturelle et ont ainsi préparé l'établissement du despotisme. Trop prudent pour le dire, il le pensait, il l'écrivait même, mais sans indiquer les noms des coupables. « Abolissez, dans une monarchie, les prérogatives des seigneurs, du clergé, de la noblesse et dqs villes, vous aurez ou bien im

Etat populaire, ou bien un Etat despotique. » Montesquieu n'a vu se réaliser que la seconde de ses prédictions. Il ne l'a pardonné ni à Richelieu ni à Louis XIV, et, si nous en jugeons par les fragments qui subsistent de son Histoire de Louis XI, ni au rival du Téméraire.

Ces réserves faites, ces exceptions indiquées, et elles sont à peu près les seules, par la vigueur du raisonnement, par la pénétration des secrets mobiles qui font agir les hommes, Montesquieu reste, dans les Considérations, un historien incomparable. Sans doute Saint-Evremond (1), sans doute Beaufort (2) ont mieux connu que lui les origines de Rome, et préparé le rajeunissement de la science historique, l'un par un véritable esprit de divination, l'autre par de savantes recherches. Mais ni Saint-Evremond ni Beaufort n'ont tourné et retourné, comme Montesquieu, Tâme d'un grand peuple: personne n'a su, comme lui, montrer le jeu des ressorts

(1) Saint-Evremond, écrivain duxvii«8iècle(1613-1703) est Tauteur de Réflexions sur le génie du peuple romain^ d* Observations sur Salluste et Tacite, eta

(2) Beaufort, liistorien du XTiii» siècle, mort en 1795, est Tauteur d^une Dissertation sur Vineertitude des cinq premiers siècles de Jtome (1738) et d'une Histoire d^ la République romaine (1766,)

les plus délicats de ce gouvernement si admirablement organisé pour la paix et pour la guerre ; personne n'a assisté, comme lui, aux délibérations du Sénat, aux assemblées du peuple, à toutes les manifestations de cette vie si intense, si puissante, qui rayonne de Rome sur le monde. Ce qu'il étudie et ce qu'il reproduit, c'estl'humanité elle-même ; ce que les autres recherchent et nous montrent, ce sont des curiosités d'antiquaires. Il a du génie; ils n'ont que du talent. Ils atteignent la célébrité ; il atteint la gloire.

Nous compléterons cette étude sur les Considérations par des citations du chapitre VI (Delà conduite que les Romains tinrent pour soumettre tous les peuples), le plus beau de Touvrage, celui qui est resté classique et qui, suivant la belle et forte expression de Sainte-Beuve, « parait sorti tout d'un jet comme une statue. » Il est, pour parler comme Montesquieu lui-même, encore tout chaud de la forge. Nous ferons des citations assez longues pour donner une idée de la manière de Montesquieu, au moment où il est dans le plein de son talent. Cette manière est forte, mais un peu préméditée, non naturelle et spontanée comme chez Bossuet.

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