‹ Montmartre et ses chansons: poètes et chansonniersChapitre 39 sur 64 · LA VEUVE · texte numérisé non relu

LA VEUVE

Mon homme est mort à Terre-Nouve Voici déjà plus de sept ans.

Déjà sept ans que je suis veuve.

Moi qui n'ai pas trente printemps I

Tombant dru comme fait la pluie, Mes pleurs ont noyé mes amours...

Mais à la longue l'on oublie :

On ne peut pas pleurer toujours.

Le brigadier de la douane Depuis longtemps m'aime en secret :

Si j'épousais le bel Antoine, Qu'est-ce que le pays dirait?

Les vieilles filles du village Me verraient, d'un œil dépité.

Goûter deux fois au mariage Dont elles n'ont jamais goûté I

Je sais fort bien qu'au clair de lune, — Si je prends un nouveau mari, — Les bonnes gens de la commune Mo feront un charivari :

Bon ! préparez vos casseroles, Trépieds, pincettes et chaudrons ; Plus nous serons de fous, de folles, Plus nous rirons et chanterons !

Criez et cognez sur ma porte, J'épouserai, dès la Saint-Jean, Le beau douanier qui m'apporte Son cœur et ses galons d'argent ;

Oui, ma foi ! j'accepte ses offres.

Narguant les jaloux assemblés Qui voudraient qu'on brûle les coflres Quand on en a perdu les clés.

Enfin, il vient de faire paraître chez Ondet un ravissant album illustré comprenant quinze chansons d'enfants: Les Chansons des Petits Bretons,

En fait de théâtre, Botrel a écrit une douzaine de petites comédies de salon dont quelques-unes furent représentées à la Bodinière et au Cercle Funambulesque.

Le barde breton a chanté au Tréteaude-Tabarin, aax Quat'-z-Arts, au Pa-cha-Noir, à la Guinguette-Fleurie et aux Noctambules, partout avec un égal succès. lia aujourd'hui définitivement abandonné Montmartre et Paris, et habite en Bretagne. Il y est adoré des malheureux, dont il est la providence. Sa plus grande joie est de soulager ceux qui souffrent et il sait être mieux que charitable: il n'humilie pas et le sourire nait avec l'aide qu'il apporte.

Néanmoins, il continue à chanter dans des tournées qu'il organise lui-môme et où l'accompagnent il^^ Botrel, qui interprète avec grâce certaines chansons de son mari , André Colomb, qui est devenu son compositeur et accompagnateur attitré, et quelquefois un baryton qui est chargé des chansons d'une trop grande importance mélodique. La troupe ainsi formée se fait entendre dans les cercles aristocratiques, dans les châteaux, et aussi dans les salles de spectacle.

Au moment où se jugea le « complot » Déroulède- Buflet-Guérin, Théodore Botrel faillit être compris au nombre des conjurés et poursuivi.

Songez donc ! on avait découvert qu'il avait été en correspondance avec le duc d'Orléans, chez qui il était allé,

vers la fin de 1898, en compagnie de Charles de Sivry, chanter ses chansons bretonnes. Il ne fut cité que comme témoin. Qu'eût-ce été si Ton avait su que le prétendant lai avait rerois en souvenir de sa visite un écrin contenant... une croix de chevalier de Saint-Louis avec ruban ? Peut-être aurait il aussi été banni?... Quelle douce et belle chose que la politique I

On a reproché à Botrel quelques termes impropres ou faiblards. J'ai dit qu'il n'était jamais allé qu'à l'école primaire ; tout ce qu'il a acquis qu'on n'y enseigne pas est le résultat de son travail personnel, et je considère que ce qu'il a produit en tant que chansonnier est, comme valeur, bien au-dessus de la moyenne ; certaines pièces que je pourrais citer sont impeccables et l'ensemble, en tout cas, prouve le versificateur méticuleux, le penseur et — je dirai plus — le poète.

Dominique BONNAUD

En parlant de Bonnaud, Numa Blës, «qui est son collaborateur et son ami, s'exprime de la façon suivante :

Bonnaud, que ses parents nommèrent Dominique,

A conquis à Montmartre un renom d*hojnme inique

Pour avoir quelquefois piqué jusques au vif

Plus d'un concitoyen de son style incisif 1

Tout jeune, il eut Thonneur, qui certes n'est pas mince.

En de lointains pays d'accompagner un prince I

U visiU l'Asie et l'Inde et le BrésU ;

Et déjà, s'il n'avait pas beaucoup de braise, il

Se consolait galment d'une chanson badine.

Aujourd'hui qu'il a pris du ventre, il tabarine

Et vient, sur les tréteaux, apporter chaque soir

La contribution directe du Chat-Noir.

D'autre part, ses camarades du Cabaret des Arts indiquent ainsi son domicile :

« L'été au château de Saint-Pont, près Gennevillers (Seine). L'hiver au Casino de Fresnes-les-Rungis. »

Et ils ajoutent :

(( Dominique Bonnaud, célèbre explorateur et chansonnier, d'origine corse, né à Paris, rue Vineuse, en 1864. Fit une partie de ses études au collège de la Martinique et l'autre à celui de Tananarive (Madagascar) par amour des voyages. Avait fait à onze ans plusieurs fois le tour do monde. Il découvrit en 1876 la rue Boudreau et le théâtre de rAthénée-Comique, que beaucoup de gens s'obstinaient à placer en Suède. L'année suivante, il parvint, après des difficultésinoules, jusqu'à l'Odéon, expédition qui lui valut, du reste, la médaille d'or de la Société de géographie.

Enfin, mis à la tête d'une mission spéciale par le gouvernement, il détermina la position exacte du Théâtre Cluny, que Malte-Brun déclarait n'avoir jamais existé.

c Mais ces succès ne lui suffisaient pas et, sur les instances de Rodolphe Salis, il s'adonna à la poésie. Il fut nommé bientôt poète oiYiciel de la Compagnie de l'Ouest et composa le quatrain demeuré célèbre qui brille d'un éclat incomparable aux parois de nos wagons :

Poor que nul voyageur ne puisse, un jour, prétendre Que c'est faute d'avis qu'il s'est cassé les reins, Il est expressément défendu de descendre Des voitures, avant l'arrêt complet des trains I

a Pais il fit des chansons qui furent bientôt populaires, au point que Stanley les entendit fredonner au cœur de TAfriquepar des peuplades inconnues. V Expulsion d'Otero, Le Député soldat. Le Mariage du Sâr Péladan, L'Alliance franco-russe, Le CzaràV Académie, La Prudence deM.Méline, Histoire d*un grand Complot, etc. Bref, il a mis en couplets satiriques et verveux tous les événements marquants de ces dernières années.

a Deux chansons, en collaboration avec Numa Blès^ lui valurent les rigueurs de la justice et le firent condamner à la peine de mort d'abord, à six ans de réclusion ensuite. CétaientL^ Stances à Emile et Le Chapelet de VÉlysée. Bonnaud ayant retiré ces chansons de son répertoire, ses peines furent commuées en l'obligation d'écouter successivement huit revues de café-concert. On espérait ainsi le rendre complètement idiot. Heureusement sa robuste constitution triompha. Il survécut.

« Dominique Bonnaud est chevalier du mérite horticole et — depuis deux ans seulement — pédicure honoraire de M. Paul Deschanel. »

Avant de chaosonner, Dominique Honnaud fut rédacteur au journal laFrance, aux côtés deMillcrand etdeLanessan, ministres actuels de la Défense républicaine, dont il met aujourd'hui les actes en couplets. Ce n'est qu'en 1895 qu'il

entra au Chat-Noir, à la> prière du gentilliomtn&^abaretier. Un an plus tard, il appartient ft la troupe du Chien-Noir et au Cabaret de la Chanson^ qu'atait inêtallé M. Dartenay au petit «théâtre situé au fond du passage de POpéra. En 1896 et 1897, il Chante chaque soir dans quatre ou oîaq cabarets i au Tuéteau-de-Tabarin, au Violon, aux NocUmbules, au ThéAtre Pompadour et ailleurs. Lorsque Salis, après la fermeture du Chat-Noir, organisa ses dernières tournées,' il rappela Bonnaud et l'emmena i sa suite. Au cours du dernier voyage du célèbre cabaretier, les chansonniers, inquiets de Tétat de santé de leur directeur et craignant qu'il ne fût contraint de se reposer, invitèrent Bonnaiid à se préparer à le remplacer. Le chansonnier s'appliqua à retenir les boniments du piatron, ses gestes et jusqû^à son oi^ne, sonore encore, mais enroué; si bien que lorsqu'il se trouva dans l'obligation de présenter le spectacle, certains qui connaissaient la voix de Salis et samanière de dire, crurent la reconnaître dans l'obscurité pendant le défilé des héroïques silhouettes de L'Épopée.

Pendant deux ans, il courut la France, l'Algérie, la Tunisie, la Belgique comme directeur, présentateur, bonimenteur, commentateur et chansonnier, ne s'interrompant que pour se produire à Trianon parmi la pléiade qu'avait réunie M. Chauvin. Après une longue tournée organisée par M™« Salis, il contracta une violente fièvre qui le tint huit mois au lit. Son absence fut vite remarquée et le bruit se répandit de sa folie et de sa mort ; un journaliste, M. Schneider, s'en fit même l'écho et consacra à Bonnaud des articles nécrologiques dans le Soleil et dans la Paii. Comme son camarade Montoya, Bonnaud ressuscite et parait un beau soir, à la stupéfaction de quelques-uns, sur la scène des Mathurins. Depuis, il a fortement contribué à la joie des soirées du Tréteau-de-Tabarin, au Cabaret des Arts et de la Botte-à-Fursy. Pendant l'Exposition de 1900, M. Juven, directeur de la Maison du Rire, engagea Bonnaud, à raison de quinze cents francs par mois,

pour présenter les omlires qui avueat autrefois figuré SOT récran du théâtre du Chat-Noir.

La manière de Dominique Bonnaud procède de oeUes de Mac-Nab et de Jacques Femy ; il atteint souvent à la cocasserie du premier, mais reste bien inlërieuraa second quant à la forme. Ce qui le différencie sartoat de Femy, c'est qu'il veut faire trop rite ; non seulement il ne prend pas le soin de mûrir sa conception, mais encore veut-il la mettre i jour avant terme : il la confie prématurément an papier, puis, s'apercevant alors qu'elle est incomplète et dans la crainte d*être devancé par un confrère, il a recours à an collaborateur. Du moins est-ce ce que je déduis en voyant un grand nombre de ses chansons signées : Dominique Bonnaud et Numa Blés, ou Dominique Bonnaud et Uévisto atné. Il se peut é^^alement que les collaborateurs lui apportent des idées qu'ils désirent traiter à sa manière. Quoi qu*il en soit, Tœuvre de Bonnaud est empreinte do véritable esprit cbatnoiresque, et j ai toujours pris beaucoup de distraction à les entendre. Voici un c petit sonnet sauce Coppée » qu'il improvisa un soir en collaboration avec Montoya dans la boutique d*un polard montmartrois :

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