CHAPITRE XXU
Si nous nous inspirions de souvenirs historiques dans Tordre de nos visites aux édifices religieux , il con*
viendrait de rappeler ici le souvenir de Notre-Dame^ du-Falais. Mais cet antique oratoire ayant disparu , comme les puissants qui l'avaient fait élever , il nous suffira d'en attacher la mémoire au monument moderne qui en occupe la place.
Un autre temple, non moins ancien, vénéré presque
SOUS le même vocable, appelle d*abord notre attentioiK
Bien qu'aujourd'hui nous donnions, par tradition , à la chapelle qui appartint aux Jésuites, à cet élégant édifice f dont nous avons déjà parlé S la dénomination de Notre-Dame-deS' Tables , et qu'une colonnade moins élégante ait remplacé Tantique temple de ce nom^ nous devons arrêter nos regards sur Tan et l'autre édifices qui nous ramènent un glorieux passé*
HOTftI-BAlIB-OSS-TABtBS.
Notre-Dame-des-Tables est une part essentielle de rhistoire de Montpellier. Elle nous rappelle raucienne église qui, sous la même invocation, montrait encore
ses vénérables ruines au commencement du siècle où nous vivons.
Le temple de S^Marie de Montpellier représentait la fondation de la ville. Si quelques esprits, trop pleins
de curiosité, en ont lait remonter Torigine au-delà de cette époque, Tbistoire n'a pas de date pour celle qui fut créée avant les siècles*.
Un Seigneur de Montpellier , Guillaume VI , au milieu du Xllo siècle, agrandit, répara, orna le temple de Marie, il fit en môme temps mettre de Tordre dans les
1 d-denns, pag. 114.
* Il pouvait cependant y avoir en mêmetempi l^églite de Si'Bmiê à Pendrolt où a été construit le bastion de la Citadelle du côté du
faubourg du Pila-St-Gély , et celle de S^-Firmin qui était l'église parolsâiale de Mouipcllier, dans la rue qui porte encore le même nom.
tables des changears qui en entoaraient les mars^ , et
qui lii eiit duaacr a la place le nom de /omm Campsorum ( Loge des Marchands ) , appelLation sanofcifiée par celle âeNotr^Dam0'^^T€Aki. Les successearsdeGmllaame ne s'occupèrent pas moins de Tembellissement et de la gloire de cette église. Pierre II d'Âragoû , Tépoux de Marie y fille du dernier Guiliaume» yjûrasoleimeUenieiit ( 120i) le mainiieD des statals et des coatuines de Montpellier. Les Évôques de Maguelone en firent Tobjct de leurs soins assidus; les Consuls de Moutpellier et les habitants l'objet de lear zèle et de leur vénération : tons, en 4246, obtenaient du Pape Innocent III son érection en paroisse.
Jamais église ne fat dotée de tant de privilèges. Dans oe sanctuaire devaient se rendre, le jour de la Nativité de St-Jeau, le Bailli de Montpellier et ses Ofticicrs pour prêter serment avant d'entrer en charge : là , le Boi d'Aragon avait fait son serment à l'Évèque de Maguelone pour la Seigneurie de Montpellier ; là , en 1215 et en 1224, les Cardinaux et les Évôques s'assemblaient en Concile pour la réforma tion de la discipline et pour le maintien de la pureté du dogme; enfin, dans le môme sanctuaire, à la solennité du 31 Août, se réunissaient les Consuls , les artistes , les corps de métiers, tous les habitants animés d'un même désir, celui d'élever à la mère de Dieu leurs hommages et leurs chants. Une processiou confondait dans les mêmes
1 Ce sont aujourd'bui des labiés (le viandes et de fruits qui ont remplacé les tables des changeurs autour de la Halie qui occupe la place où fut Notre-Dame-des-Tables.
ÂOLI8E9. t23
prières, le clerc, le magistrat, le noble, l'ouvrier. Aaasi cette fête de familLe, en Thoûaeur de la mère par excellence dont nos annales s'honorenl, durait dix jours. Les Pelletiers commençaient leur station la veille; le lendemain^ jour de iafestivité, était priactpalement consacré aux Powrier$ on Épicieri. Les Conm/f ouvrwrê^ et les Consuls dé mer* s'étaient réservé le 1er Septembre. Le 2 appartenait aux Marchands Can(ibassiers\ le 3 , aux ouvriers en soie , Sédiès; le 4 , aox Poissonniers \ le 5^ aux Boudiers^ le 6 , aux Mer^ dér<derÂigailleriet le7, aux Drapîmet aux Jfan^/iand^ de la rue S'-Firmin; et le 8, le jour de la Nativité de Notre-Dame^ aux Cambiadours ( Changeurs , Agents dê change ).
Les miracles surtout avaient donné uu grand relief à ce sanctuaire dans le midi de la France; celui de Notre-l)ame-des-Tabie$ était bientôt devenu un lieu de pèlerinage. Un extrait qui nous a été conservé d*un ancien registre de Tloquisition de Carcassouue en fait foi.
«Ce que Ton doit mettre au-dessus de tous les privilèges, écrit uu historien dont la mémoire nous est
^ Les Consuls ouvriers étaient chargés de la garde et de la clé des portes principales, tours et lorUTCSses de la vilieavoc Iluis murailles et leurs Tossés. On les appelait les Ouvriers de la commum clôture. Hs étaient membres du Consulat.
* Les Consuls de mer levaient les taxes établies sur les voitures qui passaient sur le chemin de Lattes à Monlpeilicr. Ils Yeillaient à la conserTation des graui , ou communications de la mer avec les étangs 9 donnaient conseil et secours aux navigants, réglaient les traités de commerce a?ec lei Tilles maritimes* Ils étaient élus tons les ans » an nombre de quatre, |»anni les marcbands.
9Sii iGLisss.
chère* , c'étaient les faveurs que la mère de Diea accordait à tous ceux qui, doués d'une foi vive, venaient chercher à son temple des consolations dans leurs afflictions ou la santé dans leurs infirmités. L'église de Notre-Dame était citée partout pour les prodiges qui s'y opéraient. Sa célébrité s'était répandue an loin , et on acconrait de toutes paris pour y offrir des vœux. Et qu'on ne dise pas que rimagination égarée ou la simplicité de nos pères avaient accrédité ces prodiges. Les Consuls et avant eux les prud'hommes de la ville avaient conservé sur un registre particnlier les miracles de Notre-Dame-des-Tables; ils doimèient eux aussi de Tauthenticité à des faits que personne ne révoquait en doute. On prétend même que les médecins , en voyant des malades dont ils désespéraient , leur conseillaient d'aller à Notre-Dame de Montpellier. Cela est attesté , dit d'Aigrefeuille^ par Césaire, moine d'Heisterbach » qui écrivait au commencement du XI1I« siècle. »
«Dans la ville de >ïont|)r!lier , dit Gariel*, reluit dès les commencements l'église que les tableaux des vœux et des tables qui servaient au change el aux
Marchands de la Loge ont fait appeler Notre-Dame^
Tables. Ta
Urbain V «voulut particulièrement en augmenter rédat, et nous ne saurions nous refuser de transcrire
ici le passage poétique de sa bulle. Lorsque, par une pieuse contemplation, nous nous représentons que
1 l.-P. Thomas, oncle de Pauieur, dans ses J^émoirunmmuefiUf
publiés eii 1827 ; in-8o.
s Idée de la ville de Montpellier.
to.iSE8« 225 Marie est la reiae des cieax, et que , triomphante sur
le second trône de la gloire éternelle, elle brille et envoie aes rayons salutaires dans le monde, comme rétoiie du matin» et dissipe les ténèbres et la nait de nos malheurs et de nos misères ; quand nous méditons , d'un cœur touché d'amour , de respect et de reconnaissance , qu'en qualité de mère de miséricorde et de grâce» d'amie de la piété et de la pitié, de consolatrice du genre humain , elle travaille sans cesse auprès du roi qu elle a enfanté, pour le salut des fidèles qui soupirent sous le pesant fardeau de leurs fautes : ne sommes-nous pas puissamment obligés à avoir plus de soin de l'honneur et de la fréquentation d'une église qui porte son nom, et à tâcher d'y attirer les âmes par Toctroi des rémissions et des récompenses abondantes?
Les Consuls pouvaient-ils ne pas adopter la patronne de ce sanctuaire pour celle de Montpellier , associer à son culte le culte de S( Roch» et les Montpelliérains ne pas voir avec vénération son image placée dans le champ d'azur des armoiries de la cité?
Tant de merveilles ne firent qu ajouter aux honneurs du temple : les Pontifes de Rome» les É vôques de Maguelone y attachèrent des indulgences pour certains jours de Tannée et pour certaines cérémonies. Les Princes n y virent pas seulement un lieu de prières , de vœux et de sacrifices; ils y trouvèrent encore un parvis dont la célébrité répandait un nouveau lustre et un nouvel éclat sur les actes les plus solennels ou les plus brillants , sur la prestation des serments , sur la réception des chevaliers» sur le doctorat en droit» sur la licence en
2âi6 ÉGLISES.
médecine* , sur les obsèques des grands de la terre.
Car cYtait devant Tautcl de j>îarie que tous venaient s'ÎDciinerf suit pour la remercier de ses bienfaits passés, soit pour implorer sa protection à la menace d'une calamité présente*.
Charles Yl, Charles son fils aiac depuis Charles VII, Louis XIV, s'agenouillèrent aussi dans ce temple. Louis XI y Charles Vlll, François W y firent déposer leurs hommages et leurs offrandes. C'était un pieux et antique usage que TArchiduc Philippe d'Autriche ne manqua pas de suivre en 4502.
Mais les discordes religieuses allaient venir s'interposer au milieu de ces saints usages , et le beffroi qui semblait répandre la bénédiction de la Vierge divine sur toute la cité qu*il dominait^ allait cesser de faire entendre sa grande et vigilante voix* Détournons nos regards de ces époques sanglantes : pourquoi faut-il
» Les docteurs en droit étaient solennellement reçus à ,ce grade dans ^église Nolre-Dame-des-Tables. On discutait les thèses de licence en médecine dans la chapelle St-Michel de la même église-
« Ce fut à la suite de deux tremblements de terre ( 1373) et d'une désolante mortalité à Montpellier que les Consuls firent mesurer la ville avec les faubourgs qui étaient déjà clos, et firent faire une bougie de la grosseur du doigt, pour être brûlée autour d'un cylindre 9 devant Tau tel de Notre*Danie-des-Tables. D'après d'Aigrefeaille» cette bougie et par conséquent alors Tenceinte de la ville avec ses faubourgs avait dix-neaf cents cannes de long(a776 mètres r) Ce même vœu fut renouvelé par les Consuls en 1383 el en iSQO à roccasion de mortalités effrayantes qui désolèrent toute la France.
^ La hauteur du clocher au-dessus du niveau de la mer était de ae toises. Le sol de Notrè-Dame-des*Tab1es était déjà , au-dessus de
ce niveau » à 8 toises 2 pieds.
que les citoyens d'uae même ville se déchirent et s'immolent parce qu'ils n^ont pas le même symbole de foi I Servir Dieu selon son cceur et aimer ses frères comme enfants d'un même père, ne doit il pas suffire à ruuion de tous les esprits, sinon de toutes les prières l Le temple de Marie fut ruiné (1568). Bientôt rétabli avec la paix, bientôt renversé de nouveau avec la guerre civile ( 4584), le sanctuaire de Marie se [relevait de ses récentes ruines en 4604; il tombait, pour la troisième fois, avec les autres églises de la cité, en 4624 : seul, le phare protecteur restait debout au-dessus des décombres.
La patronne de Montpellier reparut avec Louis XIII
( 1622). Son image fut replacée dans les armoiries de la ville; sa statue se releva dans son temple. Pour la i quatrième fois, Montpellier voyait le vaisseau de Marie surgir de la tourmente religieuse ( 4650). loi de nouvelles scènes miraculeuses viennent s'ajouter aux anciens miracles du temple. Un des plus émineuts» des plus fervents citoyens pour le culte de Marie , le Sénéchal et Gouverneur de Montpellier, de la Forest-Toiras, entraîné du haut de la voûte jusqu'aux marches de Tautei , se précipitait appuyé sur un bras invisible qui le préservait de tout mal et qui faisait aussi s'écrier aux hommes du temps étrangers au cul te de la Vierge : miracle (4654)! Précédemment* le même bras avait . sauvé l'ÉvéqueGuitardde Ratte d'une émeute populaire, devant la grande porte de Téglise.
Au dernier siècle, Notre-Dame-des-Tables avait re-
& A la fin de 1500.
couvré toat son lasire des moyens siècles : elle était
le centre de tous les autels de Marie dans la ville , Tautcl privilégié de Marie ; elle avait la garde des reliques les plus précieuses de la cité , recueillait les chapelles fondées ailleurs» les fabriques des églises démolies, les chapitres collégiaux, doauail asile au tiers des habitants^, et dressait un autel en vénération de cet enfant de Montpellier qu'on invoque partout au temps de contagion.
Mais ce qui ajoute encore à Tancien lustre de cette église, c'était la prédilection constante que lui avaient vouée les États Généraux de la Province. Cette prédilection, manifestée le plus souvent par leur munificence, montrait que Notre-Dame-des -Tables n'était pas seulement la patronne de Montpellier, mais que tout le Languedoc, par ses représentants, se mettait aussi sous sa protection. Tous les ans, les États provinciaux, à leur arrivée, assistaient en corps au sacrifice dans réglise de Notre-Dame-des-Tables ; tous les ans, les Ëvéques, les Barons, les Délégués des villes , les Commissaireset les Officiers royaux, réunis, faisaient en procession ie tour du temple pour appeler sur les conseils à prendre la sagesse qui fut au commencement de tout. Cette imposante solennité dont nos vieillards ne cessent de nousentretenir ouvrait une ère d'allégresse et de bonheur pour la Cité et pour la Province.
* L*égU8edeNotre-Dame-de»-Tab1es fat de noaveaa déclaiée roiftsiale en 1658. Bientôt après ( 1005 ) , la ville flit distribuée en trois rparolsses s Tégllse cathédrale S^Pierre, Notre-Dame-dee- Tables et la collégiale E^Âsmf tes antres paroisses dafeol du concordai.
Enfin parurent ces inénarrables jonrs qui, par leurs atrocités, firent oublier celles des discordes religieuses.
Avec les lois révolutionnaires les chants du temple se tarent ; les portes de Notre-Dame-des-Tables se fermèrent; le parvis fut souillé ; les dalles arracbées , les tombeaux furent violés et profanés. Au culte de la douce Marie succéda le culte sanglant de la terreur : la terreur ordonna, par la voix d'un de ses délégués , que les pierres du temple de Marie serviraient, sur la place du Peyrou, de votcnn at an temple de la Raison! Telle était la Raison du représentant Boisset 1
Heureusement ces édifices ont peu de durée : le projet du délégué Boisset ne fut pas même exécuté. Les autels se relevèrent a l'inspiration d'une raison et par la force d'une main plus puissantes. Les dernières raines de Notre-Damenles-Tables disparurent ( 1806) ; Marie avait retrouvé un sanctuaire* : Tantiquité y faisait place à rélégance , la sévérité des anciennes formes aux embellissements de Tart, les proportions du moyen âge au goût des siècles modernes ; mais la même et vieille foi y recueillait tous les souvenirs et y conservait toutes les traditions du premier temple*
La Cathédrale, sous Tin vocation de St Pierre, est aujourd'hui la plus ancienne et la plus célèbre des églises de Montpellier. Ce fut originairement la chapelle d'un
. monastère de Bénédictins , sous le vocable de S» Ger-
» La chapelle du Collège des Jésuites. Remarquez dans cette église, actuellenicnt paroissiale, un des meilleurs tableaux de Vien , représeaUDt S^ean-Baptiste.
to
main y foodé eu 4364, par le Pape Urbain V. Celte église ne fut érigée en cathédralequ^en 4 536 S lorsque le siège
épiscopal de Maguelone fut transféré à Mou LpcHier. Trois tours s élèvent aux angles de la nef ^; la quatrième, abat* tue durant les guerres de religion, en 4567, vient d'être relevée ( 4856). L'art moderne y a heureusement lutté avec Fart du XlVm© siècle. La façade est précédée d'un porche d'une construction assez singulière. Deux piliers cylindriques, massifs, de 4 m 55* de diamètre, ayant leurs extrémités façonnées en cône et terminées par une petite sphère, placés à 8^ 45c du mur de façade, soutiennent , à la hauteur de la nef, une voûte à quatre pendantifs, qui reposent immédiatement au-dessous de la partie conique dos piliers , et s'appuient de l'autre côté sur la façade de Téglise. La longueur de Tédifice était de 55 m S5<» dans œuvre; la largeur de la nef était, de iim 95c et de 36 ^ 65c dans le fond des chapelles. Celles-ci sont au nombre de douze. Le sanctuaire à plein cintre avait été reconstruit en 4^775; il avait 7 toises de long (13» 64o) et 6 toises 4 pieds ( iâ» 99 c) de large dans œuvre , d'un mur latéral à Tautre. Il était pavé de carreaux de marbres gris et blanc* Le choeur contenait un double rang de stalles dans son pourtour.
Mais, au moment où j'écris, le sanctuaire, regardé comme le seul monument architectural de cette nature élevé pendant le règne de Louis XVI , a totalement dis*
* V. ci-dessus pag. 19.
* Sur une des plus hautes tours, ou , pour mieux dire', sur le clocher, est une horloge qu'on doit aux llhéralités de TAhbé Fleury^ Cardinal , Hlnistre, et d'abord Chanoine de la cathédrale St-Plerre de Montpellier.
paru ( 4856). Un nouveau sanctuaire , de style ogival , s'harmoniera mieux , on Tespère du moins , avec la nef
à Parc aigu. Encore (iiiel([iies années pour juijçer de Teffet. Le sanctuaire et les trauseps auront ensemble 50 «» de longueur. Voici tes autres dimensions de ta cathédrale : longueur totale dans oeuvre 95»; hors oeuvre, le porche compris, ; largeur du chœur et do ses bas côtés,
dans œuvre, â8m; hors œuvre, 33»; largeur du chœur, les sacristies comprises, 46» ; hauteur sous la voûte, 27 «"^ II faut voir dans cette éiilise trois immenses tableaux dont TuQ, qui occupait le fond du sanctuaire, le plus remarquable^ et qu'on doit au pinceau de Sébastien Bourdon, représente la chute de Simon-le-Magicien. Ce tableau est regardé comme un des chefs-d'œuvre de ce maître, et môme les connaisseurs Festiment comme sa meilleure production. On voit Simon-le- Nagicien , voulant lutter de prodiges avec S* Pierre et S» Paul , s'élever dans les airs, aidé par les démons. Au pied de la colonne où Simon était monté, Pierre prie Dieu 'de ne point permettre ce miracle ; auprès de la colonne sont quehjues statues des dieux de Rome ; Tempereur Néron est vis-à-vis, assis sur son trône; des sénateurs se trouvent placés derrière lui, et dans le lointain sont ses gardes. Le premier plan du tableau est occupé par (juantité do spectateurs ayant les yeux fixés sur le magicien , au moment où il va se précipiter, abandonné par un démon qu^un nuage obscur enveloppe. On admire dans ce tableau la téte de Néron , et surtout celle de 5^ Pierre. Bourdon s'est peint lui-môme dans un des groupes du côté droit; il a suivi, à cet égard , l'exemple qui lui avait été donné par d'autres
peintres célèbres^ et Dotamment par Raphaël^ dans son École S Athènes. Des deux autres tableaux qui étaient
précédemment dans le chœur, l'un, placé du côtéde l'épître, a pour sujet iaguérison miraculeuse d'un boiteux, opérée par Pierre devant la grande porte du temple de Jérusalem. C^est Touvrage de Jean de Troy, de Mont» pellior , frère de François de Troy, peintre estimé. — yautre tableau, qu^on voyait du c6té de l'évangile, et qui est d'Antoine Ranc, aussi de Montpellier, représente le pouvoir des clefs données par J.-G. à Si Pierre.
M. de Sartre , Conseiller à la Cour des Aides de Mont" pellier, peut être regardé comme le fondateur du couvent
des Récollets de cette ville où se trouve aujourd'hui le Séminaire. Il donna, en 4663 et 4664, les terrains nécessaires aux Pères Récollets pour édifier leur couvent, hors les murs de Montpellier, au quartier appelé Villefranque. La première pierre du couvent fut posée solennellement, le 5 Octobre 4664; celle de Téglise ne le fût que le S9 Juin 4684. Pendant la révolution, les bâtiments des Récollets servaient de prison siip[)lciiH ritaire pour les suspects. Enfin , en Tan XIII, ces anciens bâtiments furent mis à la disposition de rÉvôque de Montpellier , pour rétablissement d'un séminaire diocésain. L'inauguration en eut lieu le 23 Mars 4807, par M. Fournier, alors Évéque de Montpellier, le véritable créateur de ce séminaire. L'église, qui est vaste et belle, a été restaurée eu 1808. Elle a reçu de nouveaux: embellissements, et, comme tout le séminaire , a pris une face nouvelle sous la main du vénérable Prélat qui dirige l'Église de Montpellier.
ÉGLISES. sas
Aa nombre des églises remarquables de Montpellier , il convient de placer celle de S^Denis, d'ordre toscan « qa^on doit à Tarchitecte D'Aviler, et dont la première pierre fat posée le 30 Août 1699. Le portail est terminé par un fronton - la décoration en est simple; mais ses heureuses proportions font reconnaître Tartiste habile qui l'a élevé. Cette église paroissiale a été agrandie depuis peu d'années. — L'église de S^Eulalie, aussi paroissiale, est un vaste et beau vaisseau auquel il ne manque qu'un peu d ornementation. C'était l'ancienne chapelle des Pères de Notre-Dame-de-la-Merci, qui, . ainsi que les Trinitaires de S^-Paul, se dévouaient à la rédemption des captifs.
Les autres édifices religieux , moins considérables» sont : les églises paroissiales de St^Anne, de St-Matthieu, qui fat autrefois la chapelle des Pères Dominicains; des Hôpitaux, de la Providence, de S^-Marie, du Collège , des Pénitents Blancs dont nous avons déjè parlé.
Le fond du sanctuaire de la chapelle des Péaitents Bleus est décoré d'un christ colossal en marbre blanc : c'est Vouvrage d'un prêtre de Carrare, nommé Dom Libeo. Ce christ ornait, il y a quelqueiannées, le choeur de réglise de S^^-Eulalie , qui appartenait à cette confrérie. 11 lui avait été donné, ainsi que les deux belles coquilles qui servent de bénitiers, par le syndic de la province, De Joubert, ami éclairé des arts , magnifique dans ses présents. Le christ et les bénitiers ont suivi les Pénitents Bleus daus leur nouvelle et jolie chapelle. Un autre élégant oratoire est celui des Pères Carmes, précédemment des Àugustins. Un peu négligé d'abord ,
U.a , avec ces bons Pères, installés à Montpellier en
4853, repris une physionomie remarquable.
Nous avons à peine nommé l'église de S^-Roch, autrement de S^Paui depuis les premières années de notre siècle, parce qu'elle fut, jusqu^en 4789, la chapelle des Pères Tnnitaires de St-Paul, qui, ainsi que nous Ta vous dit, se dévouaient au rachat des captifs. Nous ne signalerons rien dans cette église sous le rapport architectural. Les efforts que Ton fait depuis plusieurs années pour élever à S' Roch un temple digne de cet illustre et vénérable fils de la Cité , montrent asses combien l'édifice actuel est en désaccord avec son vocable. Espérons que ces efforts ne seront point vains , et que le succès répondra aux vœux de tous. Que chacun de nous apporte donc une pierre au monument ; qu'il en apporte, dans cette œuvre, deux, s^il le faut; et, pour nous encourager, rappelons-uous la vie de cet enfant de Montpellier. «
SAIHT «OCB.
Ldgendo d'après Biédo.
Roch naquit d'honorables parents, à Montpellier, en Son enfance ne nous est pas connue : sa vie est toute dans sa jeunesse. Orphelin de bonne heure, il se jeta dans les bras du père coiuiimii dos hoainies. Roch touchait à sa vingtième année , et il marchait déjà dans la voie des dévouements. Il parait qu'il était pos* sesseur d'une fortune qui, h cette époque, pouvait passer pour considérable. Ce fut plutôt l'affaire de ses collatéraux que la sienne propre, il leur en laissa le soin. Qu'importe la fortune à celui qui s^est déjà voué
tGUSBS. S35
an calle de la fuiuvrelé ! Oq peut croire qa*tl avait fait
vœu de se rendre en Terre-Sainte; mais, depuis (jue la ville da Jésus crucifié était tombée de nouveau au pouvoir des infidèles» la plupart des^fpèlerins , déviés » de leur route accoutumée, se dirigeaient vers la cité des Apôtres. Hoch» sorti de Montpellier, qui le vit partir sans regret, s'engagea dans le chemin de Rome» une croix sur la poitrine, un bourdon à la main , revêtu de l'habit de pèlerin; il franchit le Rhône, les Alpes, nourri du pain du pauvre, s'abritant sous le toit des hospices, se reposant sur le seuil des chapelles ou à Tombre des autels qui jalonnaient sa route.
Il traversait la Toscane et voyait les terres de rËglise , lorsqu'il apprit que la peste désolait la ville d'Acquapendente. Cette nouvelle lui marqua son chemin: il accourt où le fléau Tappelle. El, comme en ces redoutables malheurs 1 homme fuit Thomme, que le déiunt attend des bras pour Tensevelir, et que le ravage s'étend par la cause même qui aurait dù le faire cesser, le généreux enfant de Montpellier se dirige vers ie foyer du mal, vers Thospice où les malades et les morts gisent confondus , et il se fait le servant des morts et des mourants. Tous les historiens s'accordent sur ces premiers actes d*un dévouement sans bornes. Nuit et jour à ces pieux devoirs, il ne calculait ni le temps du repos, ni celui de la nourriture, ne s'occupent aucunement de ces précautions indispensables pour approcher des corps déjà corrompus. 11 n'apportait de l'École de santé de Montpellier ni recette, ni spécifique; aucune science, aucun art. H embrassait ses malados, les couvrait du signe de la rédemption ; il ranimait leur
itô6 ÉGLISES.
foi en même temps que lears forces; il les guérissait. Si les écrivains contemporains avaient eu le courage oa la bonne foi de déclarer qu'en ces châtiments célestes Tartest toujoars impuissant, et que, le mal ayant disparu, les actions do grâce s'adressent plutôt à la main invisible qui s'est retirée après avoir frappé, qu'au génie de Thomme qui a erré dans ses prescriptions^ ils nous auraient dévoilé, dès le XlVn« siècle, l'origine de la puissance de l'enfant de Montpellier.
Le mal avait cessé; mais il régnait à GésènCy et Roch avait des frères partout oà il y avait des malheureux» II s'était déjà dirigé vers la ville pestiférée. Ici, comme dans Acquapendente» même vie, mêmes soins, même dévouement; il se prodigue partout, oublieux, en soignant et guérissant les autres, de sa propre sécurité, et ne se doutant pas que ses sacrifices doivent trouver des limites dans sa prudence. Enfin, le mal s'apaisant, il se disposait à reprendre le chemin de Rome; maisRimini venait d'être attaquée du même mal. Il se détourna donc du but de ses premiers désirs , et se présenta comme servant des malades à Rimini. Les cures se multtpttèrent sons sa main bienfaisante. Quand à la désolation immense qui avait d'abord envahi cette cité célèbre, succéda une 'allégresse générale, exprimée encore en actions de grâces, les habitants auraient pu aussi comprendre qu un pouvoir surhumain cicatrisait leurs plaies, ils ne virent dans le jeune pèlerin qu^un simple serviteur de Dieu, qu'une abnégation peu ordinaire sans doute ; mais ils ne reconnurent point, ils ne comprirent point la puissance curatrice que Dieu avait mise dans la main de son serviteur.
ÉGLISES. iM
Roch quitta la ville quand le mal Teut quittée-, et, cette fois, il se dirigea vers Rome, Rome doublement désirée, et par ses premiers vœux et par cette charité qui l'avait poussé vers tant d'autres cités italiennes: la peste sévissait avec fureur à Rome. La mort, la fuite des citoyens avaient dépeuplé la ville éternelle. Qwmodô sola civitas plena populo! Les malades restaient; le pèlerin de Montpellier resta avec eux durant plusieurs années, recommençant chaque jour sa vie d'abnégation et d^faéroTsme» Il se multipliait comme la grandeur du mal ; plus le fléau sévissait, plus il sentait redoubler son zèle et sa charité. Mais les bienfaits de Dieu, quelque immenses qn'ils soient, sont comptés' comme ses rii^ucurs. Après trois ans de séjour dans la capitale du monde chrétien, après avoir prodigué les actes du dévouement le plus héroïque, soit les austères privations auxquelles il avait accoutumé son corps , soit l'iiilluence délétère de cet air qu'il respirait avec une sorte dû délices aux foyers mêmes de la corruption, il était déjà exténué, quand une autre ville, affligée de la contagion , vint stimuler, non pas sa charité qui consumait son corps, mais ses forces aUaiblics. Dès qu'il sut que Plaisance était à son tour attaquée, il quitta Rome convalescente. Cet homme, qui avait tant de droits à la reconnaissance de la Haute-Italie, en traverse mendiant les montagnes , descend dans les plaines de la Lombardie , regrettant les moments qu*il est obligé de donner aux hospices pour réparer ses forces épuisées. Las et se traînant avec peine, il atteignit la ville et se présenta, selon son usage, pour servir les malades de rhôpital. A la vue de ce jeune homme , vieilli ava^t le
temps, qui ne paniissMit vouloir outrer dans l'asile que pour y expirer , la charité lui oÛ'rit un grabat qu il s'empressa d'accepler. Alors les yeux ne purent assez s'étonner en voyant eet étranger, déjà marqué comme une nouvelle victinie, se montrer sur tous les points de Tasile, apporter partout des consolations , rendre la vie aux uns, les derniers devoirs aux autres , encourager les vivants, prier sur les morts, porter Tespérance partout. Le Uéau s éloignait à la présence de Roch; mais une réaction fâcheuse, suite de la surexci<talion de son zèle , vint menacer è son tour la vie de celai qui l'avait si souvent protégée dans les autres. La violence du mal étendit le jeune Languedocien sur son grabat. Ses souffrances , quelque aiguës qu^elles fussent , ne lui arrachèrent d'abord aucune plainte. Il s'enquérait plutôt de fétat d'autrui, des maux de ses voisins, du salut de leurs âmes. Étranger à ses propres douleurs, toutes les autres étaient les siennes. Sa patience fortiflée par le mal, sa résignation fut encore une œuvre de bienfaisance. Car rien ne paraissait le tourmenter, après le regret de ne pouvoir continuer ToBuvrede servant dans Thospice , si ce n'est la crainte d'être incommode aux autres, et de troubler par ses plaintes le repos de ses compagnons de souffrance. Ses forces le trahirent enfin; la douleur fut victorieuse; il ne put maîtriser ses cris. L'eniaut de Montpellier comprit immédiatement que , puisque Dieu Tavail frappé, c'était à lui seul de souffrir , et qu'il ne lui appartenait pas, par ses plaintes, de grandir tes douleurs de ses voisins mourants comme lui , ni de bàtejr par ses gémissements leur dernière séparation.
C'était à lui d'aller mourir au ioia, au désert ou dans les bois ; là du moins ses cris ne seraient eniendos de personne*
Dans cette croyaucc, il al);uidonne son lit, quitte inconnu Tasife où il espère encore faire du bien par sa fuite I se porte snr son bourdon et disparait» Si j'avais un autre dessein , en glanant parmi les actes du Saint, que celui de n'emprunter que les faits qui peuvent nous instruire , je céderais volontiers au plaisir de raconter en détail cette fuite mystérieuse du généreux enfant du Languedoc. Devant me borner, j'abrégerai le plus souvent le iatin du biographe italien que les Bollandistes ont adopté.
Roch, courbé sur son bourdon, avançait lentement, il était néanmoins arrivé sur la lisière d'un bois, quand son bàlou ne pouvant plus ie soutenir, ii s'adossa contre un cornouiller sauvage. Après, s'ôtre on peu reposé, il avisa non loin de lui une petite et ancienne cabane de bûcheron : encouragé par la fatigue et la douleur^ il cru,t qu'il était permis d*y chercher un refuge et un abri au moins pour quelques instants. Il se traîna eucuie; ariivû à la cabane, il y tomba plutôt qu il ne s'y reposa. Mais Dieu vint à son aide. L'hospitalière forêt avait réuni, devant le toit de chaume, les gouttes d'une céleste rosée. Le Saint y trempa ses plaies brûlantes; il prit dans sa main de l'eau de ce courant miraculeux et le porta vers sa bouche pour éteindre Tardeurde ses entrailles : c'est ainsi qu'il vécut d'abord.
Un jour, le frôlement inaccoutumé des feuilles des arbrisseaux vint frapper son oreille : le silence
de la forêt était troublé par des pas précipités qui se dirigeaient vers son humble gtte. Bientôt il voit paraître cet animal qae la fidélité a pris ponr symbole et qui n'.iljaiidonae jamais riiomnie, pas niLiiie quaud la vie de i'iiomme Fa abandonné. L'animal caressant s*avance^ et, sans aboiements » sans autres démonstrations que celles de sa joie^ il se presse contre le corps de celui qui n'est pas son maître, et assainit de sa langue les pieds et les mains du pestiféré reconnaissant. Le chien s^éloigne enfin» mais pour reparaître après quelques heures, et pour déposer à côté du Saint un morceau de pain que réclamait sa faiblesse, qu'il n avait pas demandé et qui ne lui semblait pas destiné. Alors s'établit ce commerce célèbre et qui ne sort pas de l'ordre des faits naturels» où Ton vit cet animal, fait aux exercices de la chasse y déposer son instinct et ses mœurs belliqueuses, pour nourrir un étranger qui n'avait que des cai esses a lui donnei' en retour.
Non loin du cabanon de Roch était la demeure d'un riche habitant de Plaisance , qui, fuyant le dangereux séjour delà ville, attendait, dans les plaisirsdes champs et de la chasse, que, le fléau, ayant lout-à-fait cessé , il pût reprendre sa vie moins innocente dans la cité. Indigné un jour contre un des chiens de sa meute qui , contrairement aux habitudes de Tanimal , avait enlevé du pain de sa table et avait pris la fuite, il ne lut pas peu étonné, le lendemain, de le surprendre dans ce qu'il appelait un autre vol. Gothard, c^était le nom du jeune riche, témoin plusieurs fois du mAmc fait, après de vaines poursuites de ses gens , ne voulut s'en lier qu*à ses yeux, et résolut d'épier lui-même TanimaU 11 ne
Ér.r.isF'S. 241 le perd poiQt de vue, 1 allcint vers laforét^ et découvre à travers le feuillage le chien près d'un noaveaa mallre el lâchant sa proie aox pieds de oelain^i. Surpris autant qu'ému, Gothard ne peut contenir ses exclamations; il s'avance, se présente à rinconau, s'informe de sa patrie 9 du motif de sa retraite dans cette forêt.
Sur les réponses du Sainte Gothard Finvite à quitter cette cabane et à raccompagner dans sa demeure où il pourra être plus facilement secouru. Roch reconnaît
bientôt qu il cbt appelé a une cure plus importante que celles qu'il a opérées dans les villes pestiférées, il suit Gothard , persuadé que Dieu bénit le motif qui le détourne de sa route pour le faire entrer dans un château. En effet, tant de vertu, tant de résignation dans son hôte» toucha tellement le cceur de Gothard, qu'il se sentit entraîner vers une nouvelle vie; et, abandonnant les errements du siècle, il entra dans la voie que le pèlerin de Montpellier lui avait tracée. Bientôt, complètement ramené à Dieu , et décidé à s'isoler du monde quMl avait trop aimé, Gothard dut aussi se résoudre à se séparer du Saint français : ils se dirent un dernier adieu et se quittèrent ; Tun entra dans la solitude qu'il ne voulut plus abandonner; Tautre , appuyé sur son bâton, se dirigea vers les murs éloignés de Montpellier.
A cette époque du chaos féodal, les maisons royales d*Âragon et de Majorque, déjà mal disposées entre
elles , voyaient (l u 11 œil jaloux la politique française planant avec toute son influence sur le territoire de Montpellier qui devait bientât tomber dans son do-
ai
totisBS.
maine. Cette acquisition ne pouvait qu'être la suite de la division entretenue dans les maisons régnantes. De là cette animosité dans ies deax partis qui s^étaient formés^ et cette sasceptibilité défiante de la part des autorités préposées au gouvernement de la ville dépendant alors du Roi de Majorque. Le ûls de Montpellier touchait déjà de son pied nu le sel natal. Douze ans d'absence, des maux aigus, des fetigues et des macérations constantes avaient rendu cet enfant méconnaissable. Qui reût reconnu ce jeune pèlerin que la mort avait si souvent marqué, qui n'apportait qu'un reste d'existence de ses voyages, et qu'on croyait, chez lui, rayé depuis long-temps du livre des vivants ? 11 s'atttire bientôt les regards du peuple et les soupçons des gou* vemants. Saisi comme espion, il est conduit vers son paient qui exeri;;iil la charge de Bayle ou de Lieutenant du Koi. Hoch se nomma : le cupide Ofûcier avait des raisons à lui pour ne pas ajouter foi à ses discours, et ces raisonsnos lecteurs les connaissent suffisamment. Ricnn'empôched'ailleurs de supposer que le parent de ce prédécesseur de Yincent-de-Paul ne reconnût pas son neveu, et de s'associer ainsi au sacrifice pénible mais sublimedu jeune homme, qui n'aurait voulu voir qu'une erreur de bonne loi dans Tentôtement prolongé de son oncle, et qui se serait laissé conduire en prison , soit par charité pour cet homme avare, soit par amour des souffrances dont il s'était [ail une sorte d'habitude. Roch , plongé dans un cachot infect^ conserva toute sa patience , toute sa résignation : toujours , à Texemple du mettre qu'il servait , il oublia que, venu au milieu des êiens , les siens ne voulaient pas le recevoir ; il passa ces
derniers temps de sa vie à prier pour ses parents qui ne devaient pas être séparés de ses ennemis , pour ses concitoyens alors indifférents; il languit ainsi cinq aus, et la pensée ne lui vint jaraais de s'adresser au Prince, ni de demander » au nom de la justice et du droit litigieux, le recouvrement de sa liberté et de ses biens. Qu'importait au pèlerin , prêt à entrer dans un autre monde , de terminer son voyage terrestre dgns le palais d'un parent spoliateur , ou dans une prison avec des frères malheureux I Ainsi finit le saint enfant de Montpellier , le 16 d'Août 4327, à Tâge de 32 ans. Mais si sa vie se termine avec sa prison » son histoire n'est cornplète qu'avec le récit des honneurs que cinq siècles réparateurs devaient rendre à sa mémoire.
A peine avait-il quitté la terre, que ses concitoyens, désabusés et repentants, se souvinrent du jeune Uoch, dalibérateur de Tltalie : Qui multas Italiœurbes àmorho epidemiœ signo crucis liberavit. Sa dépouille mortelle , ses vêtements, son bourdon, tout fut recueilli avec un respect qui ne laisse aucun doute sur les sentiments des habitants de Montpellier dès cette ancienne époque» Ses vertus privées , ses longues misères , sa patience héroïque, rappelèrent les merveilles de sa vie; et, s'il est permis de le dire, sa sainteté était déjà célèbre et sa can<Hiisation avouée avant que Téglise Teût inscrite dans ses annales. Mais quelque sincère, quelque religieux que fût le zèle des concitoyens de Roch, il n^eut historiquement aucune influence, du moins directe , sur Taveu presque spontané de ritalie et bientôt de toute TEurope.
C'était au commencement du XY»* siècle : une peste
horrible décImaU les popalaiîons ; le concile de Con-
stance, assemblé au milieu de la mort, se rappela d'inspiration le pèlerin, le servant d'Âcquapeudente, de Gésène, de Riminii de Rome» de Plaisance. Une procession solennelle est ordonnée; tons accourent pour accompagner l'image du Saint portée au milieu des Pères du Concile : triomphe de St lioch^ qu'un cri unanime acclame le protecteur des peuples affligés de la peste. La disparition subite du fléau justifia , aux yeux de TËglise comme à ceux du peuple , le nom et la reconnaissance dus à ce saint patronage. Rien ne devait plus arrêter l'élan. MtraculeusemenV puissant durauLsa vie, Roch l'était encore après sa mort. L*ltalie devait la première écrire son histoire : Diédo s'acquitta de ce soin. Cette contrée^ la terre de France» sa ville natale , lui élevèrent des temples et des autels. Ses reliques devinrent, à Montpellier, Tobjet d'une vénération aussi tendre que fervente. Aussi ce n'avait été qu'après de grandes obligations contractées , et pour acquitter une dette de reconnaissance , que ses concitoyens s'étaient dessaisis, en 4399, d'une partie de ces précieuses reliques en faveur du Maréchal de Roucicaut, capitaine«-général en Languedoc, qui en avait fait don aux Trinitaires d'Arles. Mais la plus belle partie de ces os vénérés reposait à Montpellier. Ce fut cette importante relique» dont les Vénitiens^ incessamment en proie au fléau de la peste , grâce à leur commerce du Levant, résolurent de s emparer. Comment commirentils ce pieux sacrilège? C'est ce qu'on ignore » mais ce qu*on explique facilement. En 4485 , les reliques de Roch y exposées à la vénératiûu des habiLanls de
la ville, durent être enlevées pendant la nuit; il sufiisait aax Vénitiens 9 déguisés en pèlerins» dit^a» de gagner celai qui était préposé à la garde du corps, et de l'emporter dans i'ombre sur leurs navires. Quoi qu'il en soit» grande fut la désolation à Montpellier. Venise recueillit son vol avec somptuosité dans une magnifique église qa*elle fit bâtir en l'honneur du Saint. Montpellier eut recours à sa sœur d'Arles pour recouvrer quelques fragments du corps de son enfant. Cependant le crime» si c^en est un, des Véni liens, ne fit qu'accroître le zèle de ses concitoyens. Privés do la plus i^raiidc partie de ses reliques, ils attachèrent un nouveau prix à celles qu'ils possédaient, à tout ce qui leur rappelait leur saint Patron. €e furent Tancienne maison qu^il avait habitée ddns son enfance; son puits» dont la tradition faisait regarder Teau comme préservât! ve » et où les Frères de la Trinité se rendaient autrefois en procession, le 46 d'Août; son image sculptée devant laquelle venait aussi annuellement stationner le clergé de la paroisse Notre-Dame ; le banc de pierre sur lequel il s'était affaisisé en arrivant dans sa ville natale; son bourdon» qui est ainsi décrit dans des Annales de Montpellier dont il nous reste plusieurs copies : « Le bâton avec lequel le Saint fit ses voyages se conserve au couvent des Trinitaires, dans une armoire bâtie en une chapelle construite en son honneur, et on va voir ce bâton avec beaucoup de dévotion le jour de la fête. On n'a jamais pu connaître de quel bois il est fait, étant de la grosseur du bras, avec un petit cercle de fer à chaque bout, et un petit chérubin au haut en relief» travaillé par le Saint. Le bourdon fut donné à ces
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Religieux par Mm« de Saragosse , qui se faisait honneur d'appartenir à la famille de S» Roch. ^ Ce monumeot, conaervé par la piété de nos pères , a été la proie des flammes de 4793. Une autre famille , celle de Lacroix de Castrieb, croyant également avoir des droits à Talliance de celieda Saint, possédait un second bâton du premier Vincent^e-Paul. Quel a été le sort de celui-ci? Tout a péri , excepté la foi dans la puissance du fils de Montpellier.
On a vu» dès le XYo«siècle9 cette ville faisant oublier son ingratitude momentanée par ses vœux et ses prières.
Si elle ne put , comme les Vénitiens , élever un riche temple à cet enfant dont ils Tavaient déshéritée , elle lui consacra du moins une simple chapelle dans l'église des Frères-Prêcheurs. Si cette chapelle fut renversée, comme tant d'autres» dans les fureurs des guerres religieuses, de nouveaux oratoires furent consacrés à ses reliques, présent reporté par les Tri ni tairesd" Arles; et on ks vénère encore, sous son vocable, dans le sanctuaire même qui avait gardé le bâton du pèlerin jus* qu'en 1793.
Enfin, rappelons les dates des honneurs rendus à S«
Roch par ses concitoyens. Citons les vœux célèbres faits à ce Patron par les Consuls et les habitants de Montpellier en 4373, en 4383 , en 4399; et« depuis la canonisation par acclamation au Concile de Constance, en 4414, le vœu non moins célèbre dans les annales de cette cité» fait par ses Ck)nsuls durant Tefifroyable peste de 4640. Cette expression solennelle de Tinvocation cL de la reconnciissance dut d'abord s*élever des autels de la cathédrale, le 46 d'Août. L'année suivante,
oa choisit Téglise des Trioitaires de Paul. En 1664, les Consuls furent autorisés à faire continuer cette fondation dans féglise de Notre-Daine-des-Tables , où la confrérie de St-Hoch avait été établie le l^r Janvier ^661. Cette église n'existant plus, la dévotion de S« Roch s'est perpétuée dans la non velle église de Notre-Dame, autre* fois des Jésuites, ainsi que dans celle de S^Roch.
Mais il était réservé à notre siècle, surtout è notre ville, glorieuse de montrer encore la demeure de son Patron, de voir les restes de Tenfant de Montpellier rendus à sa patrie* Venise a consenti à partager avec Mont-* pellîer la dépouille mortelle du Saint ^. Cest le 4 Août 18;jG que le dépùL solennel de ccUo relique a été fait dans Taocienne eba|>elle des Trinitaires qui a reçu le nom de S^^^Roch. Ce n'est pas une^ chapelle qu'il faut à S* Roch , c'est une église.
TVMPLg raOTBSTAKT.
Pour compléter la liste des édifices religieux , nous devons placer ici le tecaple protestant qui, avant 4789,
servaUdegliseau couvent des Coi ( ici lers. LecluiLi e a disparu à peu près complètemeul ; mais l'église n'en mérite pas moinsd'étre signalée par sa simplicité majestueuse. ' La façade, qui est aussi remarquable, a été refaîte depuis que cet édifice sert au culte réformé. On dis-
1 On doit aux géoéreases et persévérantes démarches de M. Beclaz, curé actuel de $t-Rocb , de posséder on tibia entier de ce Saint.
5i48 ÉGLISES.
tingue encore, quoique bâlie, Taucienae entrée dé l'égiise» derrière le temple aciuel.
Non loin dn tompleest le cimetière protestant, champde repos qu on ne foule jamais sans être ému devant Tordounance sévère qui règne parmi les demenres de ses habi« tants. A côté du temple sont placés Fhospice, les écoles, Tasilc protestaiils. Heureuse idée de mettre h l'ombre de la reiigioD les premiers pas et renseignement de l'enfance, les infirmités et la fin de l'homme!
CBARLIS IVOVAPAITI.
Au monument que nous venons de visiter, à l'ancien cloître des Pères Gordeliers, se rattache un grand sou* venir , une tradition que la Cité aime à rappeler, et que l'illustration du nom de celui qui en est Tobjet, Charles Buonaparte S père de Napoléon, a rendu encore plus digne de mémoire.
Charles Buonaparte, député de la noblesse des États de Corse à la Cour de France, en 1779, accompagné du jeune Napoléon, à peine âgé de 40 ans, éprouvait déjà les symp* témes du mal qui, peu d'années après, en s'aggravant, devait le conduire à Montpellier. D'une nature faible et délicate , mais d'une énergie morale qui n'était que la traduction de son patriotisme et de son dévouement à rindépendance de son pays , il avait, auprès de
^ NoaB coDMrvons Ponhographe de Tacte de décès du noble déftint , qa*aa peut voir aux Archives de la Mairie de MoDtpeliier, fol. rect. 19 du registre des décès de la paroisse SuOents, de 1788 à 1791.
Paoli , dans ces marches incessantes à travers les montagnes qui ont immortalisé le nom de sa courageuse com|>agne, promptement osé les minces ressorts qui protégeaient sa vie. Effectivement , en 4784 , alors qa^l était à Paris, an squirrhe qu'il portait à Testoinac se déclara plus menaçant : toutefois il guérit, et , pour être plus exact avecle comte de Las Cases , il éprouva une espèce de guérison; le mal n'était qn*6ndormi.
Quelques mois plus tard, il se réveillait plus alarmant qne jamais ; les progrès en furent si rapides que le malade dut penser à venir, sons le soleil de Montpellier, consulter, s'il en était temps encore, les médecins de la ville. Il ût.choixde Barthélemi Vigarous^
Charles Buonaparte arrivé, dans les derniers mois de 1784, à Montpellier, s'était logé dans une maison du faubourg St-Denis, ce qui a pu faire croire dans la suite à quelques personnes quMl aurait été inhumé près de l'église paroissiale de ce nom.
La tradition n'a point oublié de rapporter les actes de bonté, de courtoisie et d'aménité du père de Napoléon pendant son séjour dans notre ville.
Mais l'art qui avait fait vivre Charles Buonaparte jusqu'en Février 1785 devint impuissant : Tillustre voyageur s'éteignit; Tainé de ses fils, son beau-frère Tentouraient de leurs soins. Et, bien que, suivant Fauteur du Mémorial de S*e-Hélènc, il n'eût été rien moins que dévot, il fit appeler le curé de St-Denis, Maneu ,
» Granii-uDcle niaiernei de l'auteur , à qui sa mère a souvent raconté ces dét.iils. Son fils Joseph-Maric-Joachim Yigarous, médecin, fut appelé auprès de lUmpératrice Joséphioe.
qui lui administra les derniers sacrements. Le malade succomba en cette seconde atlaqae, le 24 dn même
mois, dans les bras de Joseph et de Fesch, depuis Cardinal.
il est remarquable que, parmi les noms des prêtres qaî assistèrent à son décès , avec M. Manen , curé de la
paroisse^ iM. Pradié, aumônier du rëLiment do VermandoiSy et M. Méjan , un des vicaires de cette église, on trouve celui de Tabbé Goustou, neveu de M. Manen, aussi vicaire de la paroisse, le même qui, à Tépoque du Concordat, quand le fils de Charles Buonaparte relevait les autels, réorganisait les églises du diocèse de Montpellier , et refusait , à cause de sa mauvaise santé, les fonctions d Évôquc que Napoléon lai otlïait.
Charles Buonaparte, âgé de 40 ans à peine, fat inhumé dans un des caveaux du couvent des Pères Gordeliers.
Sous le Consulat, écrit Las Cases, les notables de Montpellier, par Torgane de leur compatriote Chaptal, Ministre de Tintérieur, firent prier le Premier Consul de permettre qu ils élevassent un monument è la mémoire de sou père. Napoléon les remercia de leurs bonnes intentions, et les refusa. «Ne troublons point le repos » des morts, dit-il, laissons leurs cendres tranquilles. J'ai » perdu aussi raon grand-père, mon arriôre-graad-père ; » pourquoi ne ferait-on rien pour eux? Cela mèoe loin. » Si c'était hier que j'eusse perdu mon père, il serait n convenableet naturel que j^accompagnasse mes regrets » de quelque haute marque de respect ; mais il y a vingt » ans; cet événement est étranger au public, n'en 9 parlons point. »
Depuis, Louis Buoiiaparte, à l'insu de Napoléon, fit exhumer le corps de son père, et le fit traDsporter à S^Leuy où il loi consacra un monument.