‹ Monumens des grands-maitres de Saint-Jean de Jérusalem ... Accompagnés de notices historiques sur chacun (volume 2)Chapitre 53 sur 84 · IL FUT JUSTEMENT NOMMÉ HEUREUX PAR SES CHEVALIERS · texte numérisé non relu

IL FUT JUSTEMENT NOMMÉ HEUREUX PAR SES CHEVALIERS

Armes : De gueules, fretté de lances d’or et semé d'écussons de même.

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MN

y «y DEUDONNE

Léth. de Villas -

Dingt-Sirième Grand-Maître,

A RHODES

Dieudonné de Gozon, issu d’une ancienne famille du Languedoc ‘ ou du Rouergue, était simple che= valier de la langue de Provence, lorsqu'une aventure périlleuse:, dont il était sorti triomphant, lui ouvrit une route rapide aux honneurs et à la dignité suprême. |

À environ deux milles de Rhodes, au pied du mont Saint-Etienne, et en un lieu que la frayeur des paysans avait fait surnommer Maupas, habitait un énorme reptile appelé serpent par la plupart des auteurs, mais que leurs descriptions

1 Le château de Gozon, d’où Dieudonné tirait son nom, existe encore dans cette province.

même doivent porter à regarder plutôt comme un crocodile. Du marais ou de la caverne humide qui lui servait de retraite, il s’'élançait pour dévorer les moutons, les vaches, les chevaux, les pâtres même, et les écailles qui le couvraient étant à l'épreuve des pierres et de l'acier, plusieurs des chevaliers, qui essayèrent de l’attaquer, avaient succombé dans leur entreprise. La terreur répandue par ce monstre devint telle que le Grand-Maitre crut devoir défendre aux frères Hospitaliers de recommencer une pareille tentative, sous peine de privation de l’habit. Un seul garda au fond du cœur la résolution d’enfreindre cet ordre; c'était Gozon. Plusieurs fois déjà, il s'était approché du reptile. Il l’examina avec plus de soin encore, et finit par se convaincre que ce monstre, invulné— rable partout ailleurs, n'avait point d’écailles sous le ventre. Ayant alors obtenu la permission de se rendre en France, il arriva à Gozon, château situé en Languedoc, qu'habitait son frère aîné. Là, après avoir fait faire en carton une figure grossièrement peinte , mais qui représentait assez bien un crocodile, il eut la constance d'élever, durant plusieurs mois, deux jeunes dogues à attaquer et à mordre cette bête dont les mouvemens imprimaient la terreur. Il habitua de même son cheval à s’en approcher sans effroi. Gozon revint ensuite secrètement à Rhodes suivi de deux domesti-

ques. Le jour fixé pour l'exécution de son projet, il fit porter une armure complète à l'Église de Saint-Etienne près de la retraite du dragon, puis, accompagné de ses serviteurs et de ses chiens, il sortit à cheval comme pour une partie de chasse. Arrivé à l'Église, il se revêt de la cuirasse, prie avec ferveur, commande à ses domestiques de retourner en France annoncer sa mort à son frère s’il périt, mais leur ordonne de venir l’assister s’il est blessé ou vainqueur. S’élançant alors sur son destrier, la lance en arrêt, il se précipite vers le dragon et lui porte un coup furieux à l'épaule ; mais sa lance vole en éclats, et le cheval, effarouché de l’odeur et des cris de l’horrible bête, se cabre et recule. C'enétait fait del’intrépide chevalier, si les deux doguesn’eussentoccupélemonstreparleursaboiemens et leurs morsures. L’un d'eux même saisit l'animal sous le ventre à l'endroit le plus sensible, et tandis que, vaincu par la douleur, le crocodile furieux se roulait en convulsions impuissantes, Gozon mit pied à terre, plongea son épée jusqu’à la garde dans la gorge du monstre, et s’'appuya de tout son poids sur la poignée, afin d'élargir la plaie d’où coulaient des flots de sang. Epuisé, expirant, le dragon tomba sur le chevalier qui aurait été infailliblement étouffé si ses serviteurs n'étaient promptement accourus. Ils le trouvèrent sans aucune connaissance , mais l'ayant dégagé et lui

ayant jeté de l’eau sur le visage, il reprit ses sens, se dépouilla de ses armes sanglantes et rentra à cheval dans la ville de Rhodes, où le peuple, déjà instruit de son héroïque entreprise, accourut à son passage , poussant des cris d’admiration et d’effroi. Nous avons dit comment le sévère , mais juste Hélion de Villeneuve, reçut le vainqueur du dragon. La gloire de cette action ne périt point. On peignit le combat de Gozon sur la toile, sur des tapisseries; on le sculpta même sur son tombeau. Si l’on en croit les historiens, la tête du dragon, attachée à l’une des portes de Rhodes, y existait encore à l’époque du voyage qu'y fit Thévenot. Enfin, dans ce siècle où l'amour du merveilleux se glissait dans les récits historiques, on assurait que Gozon avait extrait de la tête du monstre un caillou appelé Pierre du Grand-Maïtre, qui se conservait précieusement au château de Gozon et passait aux aînés de la famille comme un héritage de gloire. On ajoutait qu’elle était « de la grosseur d’une olive, reluisante de diverses couleurs, singulière contre tout venin, et ayant la propriété de faire bouillir l’eau dans laquelle on la plongeait. » Tant qu'elle demeura enfouie dans les archives du manoir de Gozon, nul ne mit en doute ses rares vertus. Mais quand, tombée entre les mains d'Henri IV, elle put les montrer au grand jour, sa puissance s’évanouit et l’on n’en parla plus.

On rapporte qu'après la mort d'Hélion de Villeneuve, Gozon s’avança au milieu des chevaliers assemblés pour élire un Grand-Maître, et que, rappelant ses exploits encore récens, il déclara se nommer lui-même comme le plus digne. Cette confiance peu ordinaire fut couronnée d’un heureux succès. Il paraît cependant, d’après le bref de Clément VI du 28 juin 1346, que Dieudonné n’accepta qu'à regret la haute dignité qu’on lui conférait. Quoi qu'il en soit, son élection excita une allégresse générale dans l’ordre, et nul autre chevalier ne pouvait balancer une si glorieuse renommée. |

À peine reconnu Grand-Maïître, Gozon rallia la flotte chrétienne, en fit rendre le commandement au Prieur de Lombardie Biandra, et cent dixhuit bâtimens turcs de diverses grandeurs, cinq mille Sarrasins, tombés au pouvoir des chevaliers, attestèrent la sagesse d’un pareil choix. En 1347, Dieudonné envoya les Hospitaliers à la dé- fense de l'Arménie d’où ils chassèrent les Musulmans d'Égypte. Enfin, quand la ligue européenne se fut dissoute, et que le poids de la guerre fut retombé en entier sur l’ordre, Gozon rejeta la trève que les Turcs, favorisés par le pape, lui offraient, et il écrivit au souverain pontife que les statuts défendaient aux chevaliers tout traité public avec les Infidèles. En même temps, il stimulait par

ses remontrances le zèle des Commandeurs qui tardaient à envoyer leurs responsions.

Mais un relâchement progressif sans cesse signalé, jamais détruit, jetait de nouvelles racines dans l’ordre, et seul, en quelque sorte, le Grand- Maitre observait la sévérité de la discipline. Il en donna un mémorable exemple en refusant, malgré les sollicitations du pape, de prendre parti pour un des deux compétiteurs chrétiens qui se disputaient le trône de Constantinople.

Affaibli par les travaux plus encore que par les années, la fin de sa carrière fut entièrement consacrée aux soins de son gouvernement. Il ajouta de nouvelles fortifications à Rhodes, ceignit de remparts tout le côté qui regarde la mer, et c’est lui qui fonda le môle du port où depuis abordèrent les navires.

Aflligé de voir son autorité méconnue par les Commandeurs éloignés, qui ne rendaient aucun compte de leurs revenus, Dieudonné de Gozon supplia le pape de recevoir sa démission. Elle lui fut refusée d’abord, mais, pressé de nouveau, le Saint-Père envoyait à Rhodes la permission d’élire un autre Grand-Maître, quand Gozon mourut subitement, le 7 septembre ou plutôt au mois de décembre 1353.

Sur la foi de Naberat, Vertot a prétendu qu’on ne mit d'autre inscription sur le tombeau de Gozon que ces mots : |

EXTINCTOR DRACONIS.

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