‹ Monumens des grands-maitres de Saint-Jean de Jérusalem ... Accompagnés de notices historiques sur chacunChapitre 2 sur 105 · AT · texte numérisé non relu

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le Grand-Prieur de France, Philippe Villiers de l'Île-Adam. Il se trouvait à la cour de François [*, où le dernier Grand-Maître l'avait envoyé avec les titres d’ambassadeur, de visiteur et de lieutenant. Le souvenir de ses hautes vertus, de ses rares qualités, devint plus puissant que les brigues de ses compétiteurs, et l'ordre compta pour chef un des hommes les plus faits pour commander aux héroïques chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem :.

D’Amaral fut blessé jusqu’au fond de lame, et comme d’une offense personnelle, de ce qui n'était qu'un grand acte de justice et de sagesse. Il se voyait préférer ce même l'Ile-Adam qui, ayant partagé avec lui l'honneur de la victoire, avait osé, n'étant que simple Commandeur, être d’un avis contraire au sien, et l’avait ensuite surpassé en modération. Hautain, orgueilleux, implacable, il jura de se venger, et on l’entendit dire à ses intimes : « L’Ile-Adam sera le dernier Grand-Maître qui règnera sur Rhodes! » On ajoute qu’il s’oublia au point de s’écrier un jour : « Je voudrais que mon ame fût damnée, pourvu que Rhodes et l’ordre périssent! »

* L’Ie-Adam était fils de Jacques de Villiers et de Jeanne de Néesle, et avait pour aïeul Jean de Villiers, maréchal de France, marié à Jeanne de Vallengouiart ; son trisaïeul était Pierre, époux de Jeanne de Castillon, fils lui-même d’un autre Pierre de Villiers et de Marguerite de Vendôme.

Cependant, après avoir pris congé de Francois [”, recueilli les responsions, cité les Hospitaliers à la défense de leur capitale , que tout annonçait devoir être prochainement menacée, le nouveau Grand-Maître s'embarqua à Marseille sur /« Mogarbine que suivaient quatre légères felouques ; mais, à la hauteur de Nice, le feu prit à /& Reinedes-Mers, et l'équipage épouvanté songeait déjà à gagner les autres navires, lorsque la présence d’esprit et le sang-froid de lIle-Adam sauvèrent le vaisseau amiral. Impassible au milieu des flam-— mes qui l’enveloppaient, et calme au milieu d’un désordre inexprimable, il ordonna, sous peine de la vie, que nul n’abandonnäât son poste, et bientôt le feu fut maîtrisé. On regarda alors cet événement comme un fatal augure qu’on se rappela plus tard avec celui qui ne tarda pas à s'y joindre. Une horrible tempète surprit la flotte près de la Sicile, et la foudre tomba sur {4 Mogarbine, dans la chambre qu’occupait le Grand- Maître. Neuf hommes furent tués auprès de lui, et la lame de son épée se trouva mème brisée en mille pièces, sans que le fourreau eût été endommagé. Mais le courageux Villiers de l’Ile-Adam, sans s’émouvoir , ne songea qu’à faire radouber ses vaisseaux à Syracuse , continua sa route à travers une escadre turque, commandée par le fameux corsaire Curtogli ( ou Curtogoli ) qui l’attendait au

passage,-et, le 19 septembre, il débarqua à Rhodes aux acclamations du peuple et des chevaliers.

Il s'y trouvait à peine, qu’il reçut une lettre de Soliman II, fils unique et successeur de Sélim [*. Le nouveau sultan, voulant masquer ses desseins hostiles , ou désirant gagner l'amitié du chef redoutable des Hospitaliers, lui annonçait ainsi la conquête de Belgrade, en le complimentant sur son

élection :

« Soliman Tsaacus, par la gräce de Dieu , rot des rois, seigneur des seigneurs , trè3-illustre empereur de Byzance, roi très-puissant de Perse, d'A4rabie et de Syrie, souveraui maitre de l’ Asie et de l’Europe ; prince de la Mecque, d’Alexandrie, de Jérusalem, et possesseur de toutes les mers , au révérend père frère Philippe Villiers de l’Ile- Adam, Grand-Maïtre de Rhodes et légat d’ Asie , salut.

» Recevez mes félicitations au sujet de votre no— mination, et de la nouvelle dignité à laquelle vous venez d’être élevé. Je désire que vous en jouissiez long-temps et avec tout le bonheur que vous méritez. Mon vœu est d'autant plus sincère, que je ne doute pas que vous ne surpassiez en vertu et en bonne foi tous ceux qui ont commandé à Rhodes avant vous. Mes ancêtres évitèrent toujours de se

brouiller avec eux, et, fidèle à leur exemple, je vous propose mon amitié et mon alliance. C’est en cette qualité d'ami que je viens vous inviter à vous réjouir et à me féliciter de la victoire signalée que j'ai remportée l'été dernier (1521) sur le roi de Hongrie. Après l'avoir long-temps attendu en vain, j'ai passé le Danube, et suis allé l’attaquer moi-même à la tête de son armée que j'ai battue complètement. Taurinus (Belgrade), place très-forte, capitale de tout le royaume, ainsi que plusieurs autres citadelles voisines, sont tombées en mon pouvoir. Un grand nombre de ses soldats ont péri par le fer ou la flamme; beaucoup d’autres ont été faits prisonniers. Enfin, après plusieurs glorieux exploits, j'ai renvoyé mes troupes en quartier d'hiver, et je reviens vainqueur et triomphant dans mon palais impérial de Constantinople. Adieu. »

Villiers de l’Ile-Adam lui répondit :

« J’ai très-bien compris la lettre que votre secrétaire m’a apportée de votre part. L'amitié que vous n'offrez m’estaussi agréable qu’ellel'est peu à Curtogo. En effet, à mon arrivée des Gaules ici, iks’est efforcé de me circonvenir. Mais, ayant échoué dansson dessein, il a profité d'une nuitobscure pour occuper le détroit de Rhodes, et a cherché à pil-

ler les vaisseaux marchands qui se rendaient de Jérusalem à Venise. Cependant ma flotte étant sortie du port l’a battu, mis en fuite, et l’a forcé d’abandonner ce qu’il avait déjà enlevé aux marchands.

Adieu. »

Cette lettre si laconique n'ayant pas été portée par un ambassadeur ni un envoyé de distinction, le Grand-Maître ne tarda pas à recevoir la missive suivante du ministre de la Porte :

« Pyrrhus Apoëletus au Grand-Maitre :

» J'ai présenté à notre très - puissant empereur votre réponse, plus remarquable par son sens que par sa teneur. Mais je n’ai pu faire admettre votre messager, dans la crainte que Sa Hautesse ne se trouvât offensée de la bassesse de son extraction. Désormais, choisissez pour députés des hommes d'une naissance illustre, et recommandables par leur âge et leur prudence, afin que notre gracieux souverain puisse transiger avec eux sur les affaires communes. Si vous suivez mon conseil , vous n’aurez pas lieu de vous en repentir. L’envoyé qui vous remettra la présente, vous porte aussi une lettre de notre empereur; il vous indiquera comment vous devez y répondre. »

Soliman s’exprimait ainsi dans sa seconde dépêche; l’on y reconnaît l’orgueil irrité qui ne cache plus ses projets menaçans :

« Le sort de mes sujets infortunés m'a ému autant que votre grande injure m’a offensé; je vous ordonne donc de racheter mes bonnes grâces par un prompt et volontaire abandon de l’île et la ville de Rhodes, d'où je veux bien vous permettre de vous retirer en sûreté avec tout ce que vous possédez de précieux, ou, si vous l’aimez mieux, de rester dans mon empire sans payer de tribut ni rien perdre de votre liberté, même dans l'exercice de votre religion. Si vous êtes prudent, vous préférerez mon amitié à la guerre la plus cruelle, car, vaincus, vous subirez tous les maux que le vainqueur inflige à ceux qu'il a soumis. Ni vos propres forces, ni les secours étrangers, ni la solidité de vos remparts que je renverserai, ne pourront vous en garantir. Consultez-vous bien, et voyez ce que vous préférez de ma colère ou de mon amitié. Mais, sachez qu’elle ne sera accordée ni à la ruse ni à la fraude. J'en jure par le Dieu du ciel et de la terre, par les quatre évangélistes, par les quatre fois quatre mille prophètes descendus du firmament, au nombre desquels se trouve notre grand Mahomet! J'en jure également par les mânes vénérables de mon aïeul Bajazet IT et de mon père# ainsi que par la sacrée

et auguste capitale de mon empire! » Il ajoutait : « Sois certain que ni toi ni tes chevaliers ne sortez guère de ma mémoire. »

Villiers de l’Ile-Adam se contenta de répondre à ces deux messages :

t « A Pyrrhus (ou Pirro), Bassa.

» J'ai considéré tes lettres et l'esprit de ton message. Je ne méprise point ton conseil, mais je n'ai pu le suivre, tandis que mes soldats courent le pays et les ports de ton seigneur, ayant été forcé de leur permettre ces courses pour punir les injures qu'ils reçoivent journellement des pirates turcs; toutefois je les contremanderai et enverrai des ambassadeurs à ton empereur, auxquels, par un acte public, tu feras premièrement donner un sauf-conduit pour aller et venir, et traiter des affaires en toute sûreté. »

« À Soliman.

» Je ne suis point marri que tu te souviennes de moi et de mes chevaliers, puisque j'ai aussi la souvenance de Ta Grandeur. Tu me rappelles ta victoire en Hongrie dont tu es tout fier, et te promets le même succès dans une autre entreprise

avant la guerre commencée; mais garde -toi de t'abuser. De tous les projets que forment les hom-— mes , ceux qui dépendent du sort des armes sont les plus incertains. »

Peu de temps après, un brigantin de Rhodes, enlevé par les Turcs, donna le premier signal de la guerre. On veilla alors avec plus d’activité en— . core à la défense de l’île : les grains furent coupés, les maisons de campagne rasées, les fossés agrandis, les murailles réparées et augmentées, tous les magasins remplis, et chaque navire reçut ordre de se rallier dans le port : on enrôla dans les îles voisines autant de soldats qu’il put s’en trouver, et, d’après l'avis du chevalier de Bosio,-un des plus habiles ingénieurs de son temps, nommé Martinenque, se rendit à Rhodes à l'invitation du Grand- Maitre. Bientôt , touché de la piété des chevaliers, le savant guerrier fit pour la religion ce qu’il ne hasardait que pour la gloire, et, s’enrôlant dans la milice sacrée des Hospitaliers, il en devint un des plus fermes soutiens. Villiers de l’Ile-Adam, en lui conférant l’habit, le nomma Grand-Croix et Inspecteur des fortifications.

À cette époque à la fois si honorable et si désastreuse pour l’ordre, il y eut une sorte de désertion parmi les chevaliers de la langue d'Italie , excités , dit-on, par d’Amaral qui travaillait sourde-

ment à sa vengeance. Mais la prudence de Villiers de l'Ile — Adam sut les ramener bientôt à leur devoir et se les attacher. L'union n'avait jamais été plus nécessaire; car les rois de l'Europe , implorés par l'ordre de Saint-Jean, demeuraient comme frappés de stupeur et d’immobilité. On vit même des États maritimes chrétiens se montrer défavorables aux Hospitaliers, par la crainte que leur inspirait le nom seul du farouche Soliman. Livrée à ses propres ressources, Rhodes, au dénombrement de ses défenseurs, ne put compter que quatre mille cinq cents soldats et six cents chevaliers.

C'était contre ce faible nombre de combattans que, le 26 juin 1529, trois cents vaisseaux, montés par deux cent mille Turcs aguerris , s’'avancèrent, sous le commandement de Mustapha, beau-frère et ami du Sultan; ils prirent terre à six milles de Rhodes, sans avoir éprouvé aucune résistance. Trois jours entiers suflirent à peine au débarquement , et le 9 juillet la place fut totalement investie par l’armée ottomane.

Le quartier de Sainte-Marie-de-la-Victoire se trouvant alors le moins fortifié, le Grand-Maître se réserva personnellement le soin de le défendre, et, incapable d’une injurieuse défiance, il nomma d’Amaral l’un des quatre capitaines de secours. Le lieutenant du Magistère, Gabriel de Pommeroles, devait se porter partouttoù l’Ile-Adam le jugerait

VILLIERS DE L'ILE-ADAM. lil

nécessaire, et Guyot de Castellane, vieux Bailli provençal , eut la garde de la forte tour de Saint- Nicolas, avec vingt chevaliers et six cents soldats.

Les premières batteries turques ayant été démontées par les canons des Hospitaliers, et les tra vaux des assaillans ruinés à plusieurs reprises dans de fréquentes et vigoureuses sorties, une sédition violente éclata tout-à-coup au camp des janissaires. Épouvantés de l'énergie des chrétiens, se plaignant qu'on les menât à une boucherie assurée, ils se mutinèrent , refusèrent de combattre, et il fallut la présence de Soliman lui-même pour effrayer les rebelles et rendre du courage aux timides. Il parut devant Rhodes le 28 août, et les apprèts du siége furent immédiatement repris après qu’il eut publié un manifeste où il menaçait l’ordre, en cas de refus de lui livrer sa capitale, « d'en passer tous les habitans au fil de l'épée, et de réduire ses remparts à la hauteur de l'herbe qui croissait à leurs pieds. »

Avertis par un médecin juif (que le Sultan soudoyait à Rhodes comme espion), les Turcs, s'adressant d’abord aux endroits les plus faibles, en ébranlaient sans cesse les murailles de leur formidable artillerie, et tout leur faisait espérer un prompt résultat, quand le feu de la place, mieux servi encore, vint de nouveau ruiner les batteries ennemies ; foudroyer les ouvriers, et tracer un san-

glant passage dans les rangs des soldats. Rien n’avançant, malgré les efforts les plus soutenus, Mustapha crut devoir diriger ses forces contre la tour de Saint — Nicolas, dont cinq cents volées de couleuvrine détruisirent la première enceinte. Mais, en apercevant de seconds remparts hérissés de bouches à feu, les janissaires découragés renoncèrent à continuer l'assaut de ce côté, et Mustapha revint au corps de la place, d’après le conseil du pacha Pyrrhus, ancien gouverneur du Sultan. Ayant résolu d’anéantir les batteries des chevaliers, plus de soixante énormes basilics et une foule de canons ordinaires tonnèrent nuit et jour durant un mois entier avec un fracas horrible. Le bastion d'Italie, l’un des plus exposés, s'écroula; mais deux cents combattans, apparaissant tout-à-coup sur ses débris fumans, se firent jour l'épée à la main, égorgèrent les Turcs qui voulaient les envelopper, comblèrent plusieurs toises de la tranchée, et se retirèrent sans avoir perdu un seul d’entre eux. Pendant ce temps, des fossés se creusaient, et d’autres retranchemens s'élevaient comme par enchantement, tant la population entière, sans distinction d'âge ni de sexe, se dévouait avec ardeur à ces périlleux travaux!

Un autre genre d'attaque réussit mieux aux Turcs. Soixante mille pionniers hongrois, serviens ou bosniaques, étaient employés sans relâche à saper les remparts et à creuser des mines. Martinenque, tou-

jours plus vigilant , les avait éventées jusque-là ; mais il s’en trouva deux qui, éclatant sous le bastion d'Angleterre, renversèrent six toises de muraille. Au même instant, plusieurs bataillons de janissai— res se présentent. Déjà ils ont gagné le haut du bastion ; déjà sept de leurs enseignes y sont arborées!.…. Le Grand-Maître, accompagné de plusieurs vieux chevaliers , était alors prosterné au pied de la croix dans une église voisine. Au moment de l'explosion, les prêtres entonnaient le verset : Deus in adjutorium meum intende. « J'accepte l’augure ! s’'écrie Villiers de PIle-Adam. Allons, frères, allons échanger le sacrifice de nos prières en celui de nos vies, et mourir , s’il le faut , pour la défense de notre sainte religion! Faisons éprouver aux ennemis que, pour triompher denous, ils doivent plutôt épancher notre sang qu’abattre nos remparts! » Il accourt aussitôt, demi armé, une pique à la main, fond sur les Turcs comme la foudre, renverse tout ce qui se présente sur son passage, arrache les bannières , les jette dans les fossés, et y précipite avec elles les janissaires qui ont osé l’attendre. En vain Mustapha les exhorte, les menace, les ramène au combat à coups de cimeterre..……… Epouvantés à la vue de l'héroïque Grand-Maître, écrasés par le canon. des remparts, ils fuient en désordre, laissant plus de trois mille morts sur la

brèche.

Chaque jour éclairait de semblables assauts et de nouveaux triomphes pour les chrétiens. Le 13 septembre, au lever de l'aurore, le bastion d'Ttalie fut assailli avec fureur, tandis qu'épuisés de tant de fatigues, les assiégés s'étaient laissé gagner par le sommeil. Les cris de victoire ! victoire ! les réveillent brusquement. Quel spectacle vient alors glacer leur cœur! L’ennemi a pénétré dans les retranchemens ; il en est maître, et les drapeaux de Soliman flottent sur les remparts!

Pleins d’indignation, les Hospitaliers s’élancent contre les Musulmans; le bastion est pris, repris; mais, quelques généreux efforts qu’ils fassent éclater, les défenseurs de Rhodes voient revenir continuellement des troupes fraiches pour les combattre... Tout-à-coup l’Ile-Adam reparaît à la tête de l'élite des siens. Sa vue ranime les chrétiens, double leurs forces, et les janissaires heurtés, enfoncés, foudroyés, réculent enfin, abandonnant leur victoire, leurs morts, leurs étendards.

Le 17, deux assauts livrés à la fois par les Turcs leur coûtèrent encore trois mille hommes ; mais le nombre des assiégés diminuait dans une effrayante proportion, et, par une déplorable fatalité, c'était au milieu d'eux, dans leur propre sein, que gissaient les ennemis les plus redoutables !

Le 20 septembre, la trahison du médecin juif ayant été découverte , il fut écartelé , et son sup-

plice donnant l’éveil à Soliman, il assembla son conseil, résolut de tenter un assaut général, et promit à ses soldats le pillage de Rhodes. Deux jours entiers ayant été employés à battre les brèches, afin de les agrandir, ce fut le 24, à la première lueur de l’aube, que, protégés par le feu toujours croissant de leur artillerie, et animés par les regards du Sultan, les janissaires assaillirent à la fois . la ville sur quatre points opposés. La principale attaque fut dirigée contre le bastion d'Angleterre, qu’on supposait le moins susceptible de défense ; mais là aussi se trouvait le Grand-Maître en personne. Repoussés violemment du premier choc, les janissaires roulent pèle-mèêle dans les fossés, et s'apprêtent à lâcher pied. Leur chef, vieux et intrépide guerrier, leur fait honte, les ramène à la charge, et, à leur tête, il arbore le premier son enseigne sur un des créneaux. Aussitôt un boulet le renverse, lui et son étendard. La soif de la vengeance anime alors les Turcs, ils se précipitent avec rage vers la brèche, sur l'épée même des chevaliers, et tombent percés de coups, tandis que, du haut des murailles, les femmes, les enfans, les blessés, font pleuvoir sur les échelles des monceaux de pierres, du soufre enflammé, des flots d'huile bouillante. En cet instant, des cris de triomphe retentissent sur le bastion d'Espagne, cerné par l’aga des janissaires. Une fatale imprudence des

chevaliers venait de le livrer aux Turcs , et les bannières du Croissant y remplaçaient déjà celles de la Religion. L'intrépide Grand - Maître y vole, et aussitôt le désordre est réparé. Deux batteries se dressent spontanément ; l’une foudroie la brèche, en empêchant tout secours du dehors d'avancer; l'autre rase le haut du bastion, balaie les rangs des janissaires , emporte leurs enseignes, et le Commandeur de Bourbon s’y frayant un passage sur les corps des mourans, lui et les siens extermi— nent jusqu’au dernier Musulman qui s’obstine à les arrêter. En vain l’aga oppose-t-il une résistance désespérée. Électrisés par tant d'exploits, secou— rus par deux cents des leurs qui n'avaient point pris part au combat, les Hospitaliers forment un mur d’airain que rien n’ébranle, et, après six heures d’impuissans efforts, Soliman, battu sur tous les points, fait sonner la retraite, abandonnant quinze mille morts sur la place. Mais la perte fut également désastreuse pour les assiégés, et peu de ceux qui prirent part à l'attaque se retirèrent sans blessures. On raconte qu'une jeune Grecque d’une rare beauté, ayant vu périr un des officiers du bastion d'Angleterre, dont elle avait deux enfans, les égorgea tous les deux afin de les arracher aux Turcs, se saisit des armes de son amant , se précipita sur la brèche, et tomba expirante après des prodiges inouis de valeur.

Désespérant de vaincre des guerriers dont le courage semblait s'augmenter par les dangers, Soliman voulut d’abord faire périr à coups de flèches l’orgueilleux Mustapha , premier instigateur de l'expédition , et il avait même donné à sa flotte l’ordre d’appareiller aussitôt après ce châtiment, quand un transfuge vint l’instruire de la déplorable situation de Rhodes et des chevaliers. On a lieu de présumer que d’'Amaral ne fut pas étranger à ce fatal rapport. Loin de s'éloigner, les Turcs ne tardent donc pas à reparaître devant la ville : ses remparts sont sapés, minés de nouveau, et vainement l'artillerie chrétienne détruit-elle encore des files entières de pionniers. Peu importe à Soliman le sang d’obscurs soldats, pourvu que Rhodes succombe, et, malheureusement , tout concourt à sa ruine. Martinenque, dont jusqu'alors les ingénieux stratagèmes avaient su paralyser les efforts du Sultan , est atteint d’une blessure grave. Pendant trente-quatre jours que dure sa maladie, l’Ile-Adam, obligé de veiller sans relâche à toutes les opérations du siège, ne prend plus de repos qu’entièrement armé, et lui , ainsi que ses chevaliers, paraissent devenus aussi insensibles aux fatigues qu'aux dangers. La trahison seule pouvait triompher de ces hommes invincibles; aussi le moment approchait où , jetant le masque, ses trames criminelles allaient enfin éclater. La poudre étant

venue à manquer au point d’être obligé de la réserver exclusivement à repousser les assauts, on se douta que d'Amaral, chargé de l'inspection des magasins, était l'unique auteur de cette pénurie inattendue. On découvrit que son valet, nommé Blaise Diez, faisait de fréquens voyages au bastion d'Auvergne. On l'y surprit même, et, mis sur-lechamp à la question, il avoua que, de ce point de la place, il lançait dans le camp des Turcs des lettres de son maître. D'Amaral, arrêté, nia tout, soutint la question avec une rare fermeté ; mais, accablé par un nouveau témoin , il fut condamné à mort et décapité; « lequel Commandeur , dit un historien contemporain, ne demanda pardon ne à Dieu, ny à homme vivant, ny ne voulust regarder li maige de la glorieuse Vierge Marie. »

Cependant, l'hiver s’avançait : déconcerté de la fin tragique de ceux qui le servaient par la trahison, et las du peu de succès des mines, Soliman recommença les assauts avec plus d’opiniâtreté, craignant que les secours annoncés d'Europe ne finissent par l'obliger à abandonner honteusement le siége. Mais des querelles particulières occupaient les souverains alliés de l’ordre, et le peu de renforts qu’on put lui envoyer fut battu par la tempête ou surpris par les corsaires. Les chevaliers firent alors venir à Rhodes les garnisons des petites îles voisines, ressource d'autant plus

faible et plus incertaine qu’elle était la dernière.

Ce fut contre les bastions d'Italie, d'Espagne et d'Angleterre, quese dirigèrent encoreles efforts des Turcs avec tant d'acharnement, que bientôt ils ne formèrent plus qu'un vaste amas de ruines. Mais sur ces débris étaient debout des guerriers couverts de la croix sainte, et les janissaires en furent repoussés à plusieurs reprises. Enfin, le 30 novembre, les échelles sont de nouveau appliquées, et le bastion d'Espagne, surtout, se trouve particulièrement menacé. Transportés d’une sorte de rage, les Musulmans traversent ces monceaux de remparts, chassent les Hospitaliers exténués de lassitude, et pénètrent en foule dans les retranchemens. Jamais Rhodes ne s'était trouvée dans un aussi imminent péril. Toutes les cloches sonnent alors à la fois, et, à ce signal de détresse, chevaliers, habitans, paysans, accourent, se rallient, combattent , et la brèche est reconquise. En ce moment un déluge d’eau tombe par torrens , entraîne les ouvrages des Turcs, les livre eux-mêmes au feu de l'artillerie, et leur déroute devient générale.

La douleur de Soliman fut telle, que, voulant en dissimuler l'étendue à tous les regards, il se renferma dans sa tente avec le seul Pyrrhus : renonçant désormais à réussir par la force des armes, il eut recours à la ruse, et, étant parvenu à jeter des lettres dans la ville, il fit approcher des remparts

plusieurs hérauts chargés de proposer aux assiégés de se rendre à discrétion et de leur offrir en même temps les promesses les plus séduisantes. On chassa les hérauts sur-le-champ, et le Grand-Maïitre déclara qu'on tirerait sans miséricorde sur ceux qui se présenteraient encore. Mais une sorte de terreur d’un côté, et d'entraînement de l’autre, s'était glissée à Rhodes avec les écrits que le Sultan y avait fait répandre. Les habitans du culte grec s’assemblèrent, et députèrent à l’Ile-Adam leur Métropolitain, pour le supplier de ne pas prolonger davantage, au prix de leur sang , une résistance inutile. Cette demande ayant été repoussée avec indigna— tion, la révolte préparée par d’Amaral éclata, et les mêmes individus protestèrent que, si l’on ne voulait pas s'occuper dusalut de leurs familles , ils y songeraient sans consulter personne. Le Grand- Maitre réunit alors le conseil : le Prieur de Saint- Gilles et Martinenque furent entendus, et annoncèrent « que les ennemis venaient d'avancer leurs tranchées d’environ cent pieds dans la ville, et sur une largeur de plus de soixante-dix ; que les provisions épuisées sufliraient à peine pour un assaut ; qu'il ne restait plus de bras pour les fortifications; qu'enfin la garnison réduite à moins de quinze cents hommes , et composée de blessés, ou de soldats harassés de fatigues, il était insensé de penser à tenir plus long -temps. » Le

VILLIERS DE L’ILE-ADAM. ot

Grand-Maitre eût préféré mille fois périr en com-— battant. Il céda pourtant, et l’on résolut de capituler si des conditions honorables étaient offertes.

Le 10 décembre, un envoyé du Sultan fut introduit avec une lettre du prince, et il retourna au camp impérial avec deux députés de l’ordre. Soliman consentait à laisser sortir la garnison avec les honneurs de la guerre, si Rhodes lui était surle-champ rendue. En cas de refus, il menaçait de mettre tout à feu et à sang. Le Grand-Maître demanda une trève, d’abord refusée , ensuite accordée pour trois jours seulement. Dans cet intervalle, un. léger secours arrivé de Candie ayant engagé quelques chevaliersimprudens àlarompre,les janissaires s'élancèrent de nouveau au combat avec une fureur inexprimable , et la barbacane du bastion d'Espagne , unique rempart qui restàt aux défenseurs de Rhodes , fut emportée d’assaut à l’entrée de la nuit. Les habitans épouvantés avaient jeté leurs armes, tous s’enfuyaient, et les Hospitaliers faisant eux-mêmes les rondes, quelques patrouilles se trouvèrent devenir alors la seule garnison de la ville contre plus de quatre-vingt mille combat tans campés au-delà des murs. Heureusement, les Turcs ne renouvelèrent pas leur attaque. Les négociations furent reprises et la capitulation signée; mais, en cet instant décisif, on eût dit que l’Ile-

Adam dictait en maître les conditions à Soliman vaincu. Il fut permis aux chevaliers « d’emporter leurs armes, leurs drapeaux, leur artillerie : les habitans de Rhodes avaient la liberté de les suivre, et il était promis à ceux qui restaient dans l'ile une exemption de tributs pendant cinq années. Les églises devaient être respectées : Soliman s’engageait même à en bâtir de nouvelles, et il s’obligeait également à fournir à l'ordre des vivres et des vaisseaux pour en conduire le noble reste à Candie. »

Ainsi, après six mois du siége le plus opiniâtre (et dans lequel on a remarqué que les Turcs avaient tiré plus de huit cents coups de mortiers chargés de bombes de marbre }), fut rendue, le 24 décem-— bre 1522, cette redoutable ville de Rhodes, possédée deux cent treize anspar les Hospitaliers, depuis que Foulques de Villaret en avait fait la conquête. Soliman n'y acquit que des ruines; et, de l’aveu de l'un de ses généraux, il perdit devant ses remparts plus de soixante quatre mille hommes tués, et près de cinquante mille par les maladies. Amurat, fils de l'infortuné Zizim, à qui l’ordre avait donné un asile après la mort de son père, tomba alors entre les mains de l’impitoyable Sultan qui le fit étrangler.

Douze jours restaient aux chevaliers pour s'embarquer ; mais quelques désordres commis par les janissaires, et la crainte d’en voir de plus alarmans, si Soliman venait à quitter l’armée ottomane, hâ-

tèrent le départ. L'Empereur de Constantinople ne put résister au désir de voir le Grand-Maitre, au moment où l’Ile- Adam allait mettre à la voile, et, touché de l'air vénérable de l’intrépide vieil lard, il lui adressa quelques paroles de consolation, en ajoutant « que la conquête ou la perte des États était un jeu de la destinée, et que, s’il consentait à s'attacher à lui, il le dédommagerait au centuple. — Un aussi grand Prince, répondit noblement Villiers, dédaignerait les services d'un renégat ! » Soliman , l'ayant embrassé, le vit s'éloigner avec émotion; puis, s'adressant à Achmet, son grandvisir : « Non! s'écria-t-il, ce n’est pas sans quelque peine que j'oblige ce chrétien, à son âge, à quitter sa demeure ! »

Le 1% janvier 1593, cinquante vaisseaux sa gés de l’héroïque débris d’un ordre naguère si florissant, et de près de quatre mille personnes de tout âge et de tout sexe, attachées à la fortune du Grand- Maître , sortirent du port de Rhodes où ils ne devaient plus rentrer, et comme poursuivis par la colère céleste. Une violente tempête, fondant sur eux, dispersa la flotte; des maladies la dépeuplèrent, et enfin, après s'être successivement arrêtés à Candie, à Gallipoli, aux îles d'Hières, et avoir en quelque sorte semé toutes les mers de leurs malheurs , les chevaliers arrivèrent à Messine. « Ils y furent reçus, dit un vieil annaliste , par ung grand

concours de peuple qui plaignoist l’infortune du Grand-Maistre et de sa campaignie qui fust ung pitoyable spectacle, car ses gallées estoient si mal armées , qu'il n'y avoist en chascune que la notice des avirons. Tout estoit teinct de noir, sans bannière ni gaillardet, et il n’y avoist qu’un estendart, dressé à demi boys, portant un pourtraict de Nostre- Dame et son Fils, mort entre ses bras, avec ces mots : Æ{fflictis spes mea rebus !... 11s abordèrent sans saluer et sans sonner trompestes ny clayrons, et avec ung triste esbahyssement et silence de tout le peuple. »

De Messine, Villiers de l’Ile-Adam se rendit, vers le 7 juillet, à Baye, accompagné du conseil de l’ordre, puis à Civita-Vecchia, pour y attendre les ordres du souverain pontife, et il n’arriva à Rome que le 1° septembre suivant. Le célèbre connétable Anne de Montmorency, alors maréchal de France, neveu du Grand-Maître, alla à sa rencontre avec un nombreux et brillant cortéve. Toute la maison de Sa Sainteté s'y rendit également ainsi que lambassadeur de Charles-Quint. L’artillerie placée sur les remparts et les forts de Rome salua l'Ile-Adam à son passage, et Adrien IV, l'ayant aperçu, lui tendit les bras, et le serra sur sa poitrine avec la plus touchante effusion. L’appelant le généreux , l'intrépide soldat de la foi, il le combla d’honneurs , et les témoignages les plus éclatans

prouvèrent au défenseur de Rhodes que l'Europe chrétienne avait été attentive au bruit comme à la gloire de ses exploits. Le 18 décembre, le Grand- Maître exposa en plein Consistoire l'enquête générale qu'il avait ordonnée sur la défense et la reddition de l’île confiée en ses mains. Au mois de janvier 1224 , l’illustre chef des Hospitaliers vint se fixer à Viterbe, résidence que le successeur d'Adrien IV, Clément VIT, lui assignait pour séjour. Durant ce temps, la peste ayant éclaté à Messine, et fait périr plusieurs chevaliers et Rhodiens sur leurs vaisseaux, Villiers obtint du vice-roi de Naples d'établir pour eux un camp auprès de Cumes.

Cependant, toujours occupé du salut de l’ordre, lIle-Adam sentait que, sans un chef-lieu libre, fortifié et indépendant, les Hospitaliers ne pourraient jamais avoir qu’une existence précaire, et deviendraient pour ainsi dire esclaves des princes qui leur offriraient un asile dans leurs États. Il avait jeté les yeux sur plusieurs points de la Méditerranée , entre autres sur les îles d'Hières; mais, des motifs plus puissans l'ayant déterminé à choisir Malte, il envoya à Charles-Quint trois commandeurs pour le prier de céder cette île à l’ordre. L'Empereur parut disposé à y consentir; mais il demanda pour condition expresse, que les chevaliers lui prêteraient serment de fidélité, en pro-

mettant de défendre Tripoli, conquête de ce prince en :'ratiés

Sans s'engager positivement , le Dani Maitrés, qui avait l’arrière-pensée de recouvrer Rhodes, chercha à temporiser avec Charles. Achmet, général de Soliman, venait de se déclarer soudan d'Égypte, et, pour assurer son trône, il offrait son alliance à l’Ile-Adam. Deux Rhodiens, présentés à ce dernier, témoignaient quels amers regrets on éprouvait à Rhodes du départ des Hospitaliers, et combien il leur serait facile d’en chasser les Musulmans. Le Commandeur Bosio y était passé déguisé, il avait noué des intelligences avec l’aga, créature d’Achmet, et les chances d’un prompt succès paraissaient notoires. Tout-à-coup le sou— dan d'Égypte périt sous l'épée de Soliman. Trop faible pour attaquer à lui seul ce colosse, le Grand- Maitre ajourne encore malgré lui ses projets, et reprend le cours des négociations dont Malte est l'objet. D’après le rapport des commissaires qui y sont envoyés, ainsi qu’à l’île de Goze et de Tripoli, on s’est assuré que les deux premiers points sont propres à un établissement militaire. Mais Tripoli, sans remparts, sans défense, à la merci des Infidèles qui l’enveloppent , et éloignée de quatrevingts lieues de Malte , paraissait devoir être le tombeau de tous les guerriers qu'on y enverrait pour la défendre. Le souverain pontife fut donc

supplié d’interposer ses bons offices auprès de Charles-Quint, afin d’en obtenir de moins onéreuses conditions. Malheureusement Clément VII se trouvait alors en guerre avec l'Empereur luimême , et une autre circonstance imprévue faillit devenir plus fatale encore à l’ordre. Prète à partir pour l'Espagne en 1525 pour y traiter de la rançon de François Ier, Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon, pria le Grand-Maïitre, qu’elle avait connu à la cour de France, de la conduire sur ses galères, et l’Ile-Adam la rejoignit aussitôt à Marseille. C’en fut assez pour que l’ombrageux rival d’un Roi qu'il tenait dans les fers fit saisir dans ses États tous les revenus de l’ordre. Cependant le Grand-Maitre, ayant accompagné la princesse à Madrid, obtint sur-le-champ une audience de l'Empereur qui le reçut avec la plus haute distinction et lui rendit complètement justice. L’Ile- Adam fut aussi admis auprès du royal captif, mémorable exemple comme lui du courage en butte aux caprices de la fortune! Le vertueux Grand- Maitre, par le seul ascendant de sa renommée, se trouva médiateur entre les deux puissans monarques; François devint libre, et l'Empereur promit de laisser dicter au pape les articles de l'inféodation de Malte et de ses dépendances.

Toutefois, de nouvelles calamités semblaient s’acharner contre l’ordre : le roi de Portugal en fit

séquestrer les biens, et ne les rendit qu'aux prières réitérées de l’Ile-Adam. Henri VII, roi d'Angleterre, congédia , sans les entendre , deux députés du Grand-Maître, et il fallut qué, bravant les in— tempéries de l'hiver le plus rigoureux, l’Ile-Adam entreprit lui-même le voyage de Londres. Flatté de cette démarche, Henri fit rendre à lillustre vieillard tous les honneurs qui dépendaient de lui, écouta ses réclamations, promit d'y satisfaire, donna même à l’ordre deux cent mille écus pour l'aider à reconquérir Rhodes, et fit présent à Villiers d'un bassin et d'une coupe d’or, enrichis de pierres précieuses.

Mais tant de délais devinrent funestes à cette entreprise. Le complot tenté en faveur des chevaliers ayant été découvert, les principaux de la ville qui y avaient trempé, tant Grecs que Mahomeétans, furent mis à mort, et toute espérance fut anéantie. Le pape, réconcilié avec l'Empereur, ne perdit point de temps; il pressa la conclusion du traité qui cédait à l’ordre Malte, Goze et Tripoli; il fut signé à Castelfranco, le 23 mars 1530, et le conseil l'accepta le 25 avril. Témoignant une apparente générosité en cette occasion, Charles demanda seulement pour tous droits que chaque année, le jour de la Toussaint, l'ordre lui envoyàt un faucon dressé. Il se réservait toutefois le pouvoir de nommer l’évêque de Malte, sur trois candidats présentés par le Grand-

Maître, et ce prélat, choisi par lui, devait recevoir la grand-croix et avoir place au conseil.

Ainsi, cet ordre jusqu'alors libre et souverain, commença en quelque sorte à devenir dépendant et tributaire. On put s’en apercevoir à l’arrogance des chevaliers d'Espagne, qui se regardèrent aussitôt comme les premiers et les protecteurs de leurs égaux.

Charles-Quint, on doit le présumer, avait profondément médité les avantages de cette concession. À peine les chevaliers étaient-ils en possession de Malte, par la signature de l'acte du 23 mars, que le vice-roi de Sicile leur fit signifier qu’ils ne pourraient tirer des blés de cette île, sans s'être soumis auparavant au droit de traite foraine, et que la monnaie battue à Malte devait être frappée au coin de l'Empereur. L’entremise de la cour de Rome fut encore invoquée , afin d'engager Charles à se désister de ces conditions honteuses pour les chevaliers, qui prévirent dès-lors l'esclavage... On disait hautement parmi eux que « l'Empereur seul gagnait à cette donation, et qu’elle ne valait pas le parchemin employé à en écrire le traité. » En effet, les garnisons que Charles entretenait dans les trois villes qu'il cédait, lui coûtaient par an environ trois cent soixante mille francs, sans qu’il en retiràt aucun bénéfice.

Enfin, le 26 ou 28 octobre 1530 , Villiers de

l'Ile-Adam entra dans le port de Malte avec cinq galères, deux grands vaisseaux appelés Carraques, et plusieurs autres bâtimens portant avec les chevaliers, ce qui restait de la population qui l'avait suivi depuis Rhodes *. Malte renfermait alors au plus cinq mille habitans, qu'un château élevé au milieu des terres défendait faiblement contre les invasions des corsaires. Aussi, à peine trouva-t-on à s'installer dans le bourg, qu’on fut obligé d’entourer de murs, afin de se mettre à l'abri d’un coup de main. Le Grand-Maître logea dans la forteresse Saint-Ange, dont le gouverneur, Alvare de Nova, s’'empressa de lui remettre les clefs. L'histoire rapporte qu’à l'aspect d’un sol aussi ingrat, quelques chevaliers , découragés , proposèrent de se jeter dans Tripoli, dont on pourrait étendre le territoire et conquérir un royaume à l'ordre. Mais un projet moins chimérique et plus vaste occupait alors le prudent Grand -Maitre. Le Commandeur Bosio entretenait avec zèle des relations dans Mo don, port de la Morée. Deux renégats, l’un commandant du port, l’autre préposé aux douanes, avaient promis de livrer les portes, et une expédition prochaine s’apprêtait au milieu du plus grand

" I existe, dit-on, encore à Malte quelques-unes de ces familles venues de Rhodes, et auxquelles le trésor public avait assigné une pension appelée : le Pain de Rhodes.

mystère. Le 17 août 1531, le chevalier Salviati, Prieur de Rome, sort de Malte avec huit galères. Arrivé près de Modon, il cache sa flotte derrière la petite île de Sapienza, et envoie au port deux brigantins chargés de planches conduites par des soldats déguisés. Fidèles à leurs promesses, les renégats les reçoivent : les janissaires de garde, enivrés à dessein, sont égorgés, et, à la pointe ‘ du jour, les troupes des brigantins réunies s’emparent d’une des portes de la ville. Un coup de canon est aussitôt tiré pour en instruire la flotte ; mais un vent violent ayant empèché de l’entendre, ce fut à midi seulement que l'amiral, averti par une embarcation, put accourir au secours des siens. Il les trouva vivement pressés par le gouverneur qui, revenu de sa première épouvante,les avait attaqués et surpris dans la confusion du pillage. On réussit pourtant à le chasser dans la citadelle, mais trop de temps avait été perdu, et six mille Turcs accouraient du dehors. Mis en déroute, une troupe plus nombreuse encore vint les remplacer; alors, épuisés par deux victoires, et cédant au nombre, les chevaliers s'embarquèrent, emmenant avec eux huit cents femmes captives, pour tout fruit de l'expédition.

Fixé désormais à Malte par l’inconstance du sort, l’ordre ne songea plus qu’às’y fortifier. Cependant, en août 1532, on vit encore les Hospitaliers, joints à

la flotte impériale , assaillir Coron aussi en Morée; et, quoique les échelles dont ils se servaient se fussent trouvées irOopP courtes, arborer les premiers sur les créneaux le grand étendard de la Religion. L'année suivante, les Turcs, qui voulaient ressaisir cette place, furent battus par la flotte chrétienne.

La crainte d’un grand danger interrompit ces exploits. Barberousse, chefdes corsaires africains, courait les mers à la tête de quatre-vingt-deux galères. On s'alarma pour Malte demeurée sans défense , et le Grand-Maître fut même pressé de repasser en Sicile. L'Ile - Adam répondit : « Jamais je n’ai fui devant les ennemis de la Religion; ils le savent bien. Donnerai-je maintenant un si triste exemple à mes frères pour conserver les restes d’une vie languissante ? » Loin de se laisser abattre, animé d’une vigueur nouvelle, il fit aussitôt élever à la hâte des fortifications, rappela les galères, et convoqua tous les chevaliers à un chapitre général, où il voulut faire revivre l’ancienne discipline dans toute sa rigueur. Mais des discordes fatales, éclatant pendant la durée même du chapitre, et dont un duel fut le prétexte, ne prouvèrent que trop sensiblement combien les temps étaient changés. Un chevalier provencal, neveu du Commandeur Servier, ayant été tué par un gentilhomme florentin, les amis du mort cherchèrent à se venger, et, de violences en violences, cette querelle de particulier à

particulier devint une guerre de nation à nation. Partout , insultés, assaillis dans les rues de Malte, les Français des trois langues se réunirent, réclamèrent justice, et, ne l’obtenant pas assez tôt à leur gré, se la firent eux-mêmes.

Les langues de Castille et de Portugal se joignant alors à celle d'Italie , la ville entière prend les armes, les deux partis se mêlent, et, les mousquets ne suffisant plus à leur fureur , ils amènent du canon. La nuit les trouve encore aux mains, et l’épouvante glace tous les cœurs. En vain lIle- Adam veut déployer son autorité, et faire entendre une voix accoutumée à se faire obéir : le conseil, tremblant pour des jours aussi précieux, ne consent point à le laisser sortir ; c’est le Bailli de Manosque qui, envoyé aux séditieux, parvient enfin à les calmer et à leur arracher les armes. Plusieurs furent aussitôt chassés de l’ordre, comme indignes; « et l’on jeta dans la mer quelques-uns des plus mutins, » dit l'historien Bosio. Bientôt, à cette source d’affliction vint se joindre la nouvelle du schisme d'Angleterre, où déjà les Hospitaliers commençaient à être persécutés. La santé du Grand-Maître, altérée par tant de vicissitudes et de fatigues, ne résista pas à ces nouveaux chagrins qu'augmentait encore l'annonce d’une prochaine guerre. La fermeté de son ame ne put en triompher, et il succomba le vendredi , 22 août 1534.

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Tel fut ce héros, éprouvé si cruellement par l'adversité, et que l’on vit toujours supérieur à sa fortune : les chances de la guerre n'avaient été pour lui qu'une occasion de se signaler; dans sa disgrâce, de royales consolations lui avaient prouvé qu’on tenait compte bien moins de ses revers, que de la force d’ame qui les lui faisait supporter pour l'heureux rétablissement de son ordre ; Français, il se montra digne de succéder aux Villeneuve, aux d’Aubusson, et ce n'est pas pour sa patrie un de ses moindres titres de gloire que d’avoir donné le jour au troisième fondateur de l’ordre, comme elle l'avait donné aux deux premiers. On aura remarqué, en effet, que Gérard Tunc ou Raymond du Puy, que Foulques de Villaret et que lIle- Adam, auxquels sont dus la naissance et le renouvellement de l’ordre à Jérusalem, à Rhodes et à Malte, avaient une commune origine:

Le cœur de Villiers fut porté à l’église de l'Observance, et son corps, ayant été embaumé, resta exposé durant plusieurs jours dans une salle du château Saint-Ange, aux regards des chevaliers et du peuple qui, baignés de larmes, accouraient baiser les mains de l’héroïque Grand-Maïtre. Son mausolée de marbre fut élevé dans une chapelle de ce château (qu’il avait fondée ), par les soins d'Antoine de Grolée, Bailli de Langon, ainsi que l’exprimait l'inscription suivante :

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