JEAN
AU
Pormenlin, rue
QuEx 4 CAMES
Cinquante - Cinquième Grand - Maître,
A MALTK.
La langue de Provence, si heureusement féconde en Grands-Maîtres, donna un successeur à Antoine de Paule. Ce fut Jean-Paul de Lascaris- Castellar, Bailli de Manosque, appartenant, par la naissance la plus illustre, aux comtes de Vintimille et aux anciens empereurs de Constantinople. Il était âgé de soixante-seize ans, et portait l’habit de l’ordre depuis cinquante, quand, le 13 juin 1636, les suffrages des chevaliers l’élevèrent à la dignité suprème.
Les premiers soins de Lascaris eurent pour objet la défense et l’approvisionnement de l’ile. Nulles menaces de l'Orient ne s'étaient fait entendre, mais on savait qu'il ne fallait qu’un sultan ou un bacha
belliqueux pour attirer sur Malte toutes les forces des Ottomans. Aussi, la paix n’était-elle jamais qu’un temps de préparation à la guerre. De nouvelles fortifications s’élevèrent ; les paysans de Malte, disposés en compagnies, furent instruits au maniement des armes, et le Président de Sicile ayant refusé des blés, on s’approvisionna à Naples. Pour subvenir à toutes les dépenses, Lascaris fit frapper de nouvelles monnaies.
Ce refus du Président de Sicile avait pour cause la part que quelques chevaliers, Français de naissance, prenaient à la guerre contre l'Espagne; son ressentiment fut même porté si loin, qu'il fit tirer le canon sur les galères de l’ordre. Un tel attentat, qu'aucun motif ne justifiait, émut l'Europe entière , et, afin d’apaiser l’indignation générale, le Président se hâtant de désavouer ses officiers promit des grains en abondançe. Ces détails prouvent combien on ressentait le bienfait du voisinage des Hospitaliers , sur tous les bords de l'Italie et de la Sicile. Nul corsaire n'osait approcher de leur flotte, et ils tremblaient sur leurs côtes mêmes. En 1638, vingt bâtimens marchands de Tripoli, escortés par trois vaisseaux, rencontrèrent les six galères de Malte que commandait Charolt. Sans hésiter, sans tirer un coup de canon, les chevaliers sauterent à l’abordage, et, après un combat de plusieurs heures, la flotte entière devint leur proie. Le chef
des Turcs, Ibrahim Rais (dit a Bécasse), fut pris par le chevalier Marcel de Châteauneuf.
Pendant que ces nobles guerriers triomphaient au prix de leur sang, la discorde éclatait dans leurs foyers. L'évèque de Malte, Balagu, attirait à lui toute la jeunesse, conférait indistinctement la tonsure, et ces nouveaux clercs se prétendaient exempts de service militaire. Urbain VIII blâma le prélat , et ordonna de ne regarder comme ecclésiastiques que ceux qui en porteraient l’habit et en rempliraient les fonctions. Mais, comme sil eût craint de trop favoriser l’ordre, il appauvrit le trésor en permettant à tous les Commandeurs de disposer de leurs biens.
Les jeunes Hospitaliers ne supportaient qu'avec impatience l'ambition toujours croissante du clergé maltais. Il existait aussi dans leur résidence un autre pouvoir que l’on n’aimait point. Le conseil même et les Grands-Croix se plaignaient hautement de l'influence que les jésuites commençaient à prendre sur leurs chefs suprèmes. Dans le carnaval de 1639, quelques chevaliers à peine sortis des Pages se déguisèrent en religieux de Saint-Ignace, et aussitôt, à la requête des révérends Pères, les coupables furent conduits en prison. Cette sévérité servit de prétexte à une émeute. On courut délivrer les prisonniers, on vola au collége, les meubles en furent jetés par les fenêtres, et l’ex-
pulsion des jésuites fut vivement réclamée. De dixsept qu'ils étaient à Malte, onze se trouvèrent contraints de repartir. Mais les quatre autres, étant demeurés cachés dans la ville, ne tardèrent pas à reparaitre.
Cependant la guerre maritime continuait avec vigueur , et la destinée de l'ordre était de ressembler en tout à ces anciennes républiques déchirées au-dedans , victorieuses au-dehors. L'argent manquant au trésor, on emprunta cent mille ducats à Gènes; les galères, munies de soldats et de provisions, allèrent s’illustrer par de nouveaux exploits. En 1640 , elles enlevèrent six vaisseaux corsaires jusque dans le port de Tunis. Quatre années plus tard (1644), vers la fin de septembre, elles fondirent sur une caravane se rendant de Constantinople au Caire, escortée de trois grands navires. Le combat dura sept heures. Les Turcs se défendirent héroïquement , mais la valeur des chevaliers triompha. Leur butin, qu'ils conduisirent d’abord à Céphalonie et ensuite à Malte, fut estimé deux millions. Le chef de ces chevaliers, Boisbeaudran, avait également, la même année, résisté à huit corsaires pour conserver la galère qu'il commandait.
À la nouvelle de cette défaite, le sultan Ibrahim s'irrita et envoya un héraut d'armes déclarer la guerre au Grand-Maître. Déja l’on se préparait à
soutenir un siège. Toute l'Europe avait les regards sur Malte, et le vicomte d’Arpajon, un des plus riches seigneurs de France, y arriva amenant à ses frais deux mille soldats, secours digne d’un souverain. L’alarme fut vaine. Les préparatifs des Turcs regardaient l'ile de Candie, appartenant aux Vénitiens. Les chevaliers y coururent.
Une famine qui désola Malte en 1648 les rappela du champ de bataille. Elle se fit sentir même en Sicile, et le pain de froment manquant dans l’infirmerie, on fut obligé de distribuer du pain d'orge aux chevaliers. Les galères firent voile de tous côtés afin d'acheter des grains; mais Imbroll, Prieur de l'Église, saisit ce temps pour exciter de nouveaux troubles. S'étant arrogé le droit de convoquer les frères servans, qui, faisant partie de l'ordre, relevaient du Grand-Maître, il voulait soumettre également les sœurs de Saint-Jean à son obéissance. La cour de Rome imposa silence à ces absurdes réclamations.
La flotte, accrue d'une septième galère, et repeuplée de forçats par la bienveillance du pape Innocent X, retourna à Candie, sous les ordres du neveu du Grand-Maïître. Contrainte de revenir par une maladie contagieuse, elle rencontra dans le canal de Malte trois vaisseaux de Tripoli, et les canonna toute la journée sans tenter l’abordage. La nuit sauva les Barbaresques, et l’on ne put
s'empêcher de blämer la surprenante circonspection de l'amiral chrétien. Mais l’ordre était alors agité de plus graves inquiétudes. La guerre durait toujours entre la France et l'Espagne, et cette dernière puissance, prétextant que le Grand-Maitre n’observait point une exacte neutralité, mit le séquestre sur les biens de l'Hôpital. Afin de détourner l'orage, Lascaris défendit à ses chevaliers de s'armer dans une guerre chrétienne, et la flotte française, battue par la tempête, ayant tenté de s'approcher de Malte, il la fit éloigner à coups de canon; le séquestre fut levé en Espagne , mais la France cria à la perfidie. Les représentations du Grand-Maitre parvinrent cependant à l’apaiser. Une autre querelle divisa plus long-temps l’ordre et la république de Gènes. Tandis que les galères maltaises parcouraient la Méditerranée , elles entrèrent au port de cette ville avec les saluts accoutumés. La capitane de la République, prétendant sans raison à l'honneur du salut de la part de celle de Malte, menaça, en cas de refus, de faire tirer sur elle toute l'artillerie du port. Il fallut obéir, mais les chevaliers, frémissant de rage, quittèrent aussitôt cette rive inhospitalière , et, ayant rencontré un vaisseau génois , ils le forcèrent à coups de canon d'amener; comme ce n'était qu’un bâtiment de commerce, on se contenta de déchirer son pavillon, en attendant une ven-
geance plus éclatante. L'ordre entier prit feu au récit de l'injure qui lui avait été faite, et il fut résolu que nul Génois ne serait admis dans les rangs des chevaliers, tant que la République n'aurait point fait réparation à cette offense.
De-là, les galères, retournant joindre la flotte vénitienne, l’aidèrent à conquérir Ténédos et à vaincre deux fois les Turcs aux Dardanelles. La seconde victoire fut en grande partie leur ouvrage. Mais l'amiral vénitien ayant été tué, les chrétiens se séparèrent et les chevaliers revinrent
Le Grand-Maître mourut quelque temps après, le 14 août 1657, à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans, dans la vingt-deuxième année de son magistère. |
Malte fut redevable à Lascaris d’une bibliothèque publique. On régla alors que les livres appartenant à la succession des chevaliers ne seraient point vendus comme les autres objets, mais qu’on les transporterait dans un local commun. Du temps de ce Grand-Maître (1652), l'Hôpital acquit l’île de Saint-Christophe dans le Nouveau-Monde. Cet achat eut pour objet de conserver la dépouille du chevalier de Poincy, qui habitait cette île. Elle coûta cent vingt mille livres tournois, mais il se trouva que l'héritage du défunt était plus qu'absorbé par ses dettes. Aussi, en 1665, l’ordre fut-il
contraint de revendre cette possession à des marchands français.
On lisait sur le tombeau de Lascaris :
A DIEU, TRÉS-BON ET TRES-GRAND
CI GIT FRÈRE JEAN-PAUL DE LASCARIS-CASTELLAR, GRAND-MAITRE ET PRINCE DE MALTE, QUI, EN NAISSANT, RECUT SA NOBLESSE DES EMPEREURS ET DES COMTES DE VINTIMILLE , LA RENDIT PLUS BRIL— LANTE PAR UNE VIE PASSÉE DANS LES CONSEILS ET DANS LES AMBASSADES; SA MORT, UNIVERSELLEMENT PLEU-— RÉE, LUI ASSURA L'IMMORTALITÉ. IL RÉGNA VINGT-UN ANS, HEUREUX ENTRE LES PRINCES, À L'ÉGARD DE SES SUJETS; PÈRE DE LA PATRIE, MÉRITANT TOUTE LA RE— CONNAISSANCE DE LA RELIGION PAR L'ÉTABLISSEMENT D'UNE SEPTIÈME GALÈRE FONDÉE SUR DES RENTES AN— NUELLES, PAR L'INSTITUTION D'UNE NOUVELLE COM- MANDERIE, PAR LA CONSTRUCTION D'ÉDIFICES DE TOUTE ESPÈCE ; ILLUSTRE PAR TOUTES SES VICTOIRES SUR TERRE ET SUR MER, NE S'ATTACIIANT QU'A DIEU SEUL; IL MOURUT LE 1/4 AOÛT, L'AN DU SEIGNEUR 10697, DE SON AGE LE QUATRE-VINGT-DIX-SEPTIÈME ‘.
D. O0. M, HIC JACET F. JO. PAULUS DE LASCARIS-CASTELLAR, MAGNUS MAGISTER, ET MELITÆ PRINCEPS,
SES PARENS, EN PLEURS, LUI ONT ÉLEVÉ CE MONUMENT DE LEUR RECONNAISSANCE.
Une deuxième inscription, séparée de l’épita-
phe, signifiait :