Monument à la gloire de Marie
Le mot litanies, du grec XtroLveûco {je supplie), signifie en latin rogationes, en français prières publiques. Nous ne connaissons de litanies formellement approuvées par l'Église que celles du saint nom de Jésus, celles de la très-sainte Vierge, et celles de tous les Saints.
Celles de la très-sainte Vierge portent aussi le nom de litanies de Lorette. Ce n'est pas qu'il soit certain qu'elles aient été composées dans ce lieu consacré par des souvenirs qui se rattachent à la personne même de Marie ; car on ne sait ni où , ni par qui a été formée cette suite d'invocations pieuses, si touchantes, en l'honneur de la mère bien-aimée du divin Jésus. Mais, d'après une tradition respectable, ce fut à Lorette que commença le chant solennel de ces litanies; et c'est de là que l'usage s'en est répandu dans toute
l'Église par les innombrables pèlerins qui n'ont cessé
de visiter ce vénérable sanctuaire.
Quelle qu'en soit la date et l'origine, on sait le prix qu'attache la piété catholique à ces supplications si abondantes en dévotes louanges, si pleines d'onction suave, si magnifiques d'images et d'expressions admiratives. Elles présentent, dans leur harmonieux ensemble, comme un riche abrégé de tout ce qui a pu être dit de plus pieux , de plus digne, de plus grand à la gloire de la très-sainte Vierge, depuis qu'elle a quitté la terre pour aller régner avec son adorable Fils dans le ciel, et y recevoir, delà part des hommes, tous les hommages dont une créature peut être l'objet.
Le culte spécial dont nous honorons Marie remonte en effet à l'époque de son Assomption glorieuse. Elle avait dit, cette humble fille d'Eve, alors que, portant encore dans son chaste sein le fruit béni du Saint-Esprit, elle visitait sainte Elisabeth, mère elle-même d'un enfant miraculeux, quoique par un acte bien différent de la puissance divine ; elle avait dit , dans le cantique immortel de l'extase de sa reconnaissance, que « toutes les générations à venir la proclameraient bien- «heureuse^.» Étonnante parole ! parole qu'on serait tenté de regarder presque comme insensée dans la bouche d'une mortelle ! . , . Mais ce n'était pas une simple femme qui parlait , c'était la mère de THomme- Dieu, comblée de grâces^, épouse de cet Esprit divin fjui avait jadis éclairé les prophètes d'Israël ; et du haut des montagnes d'Hébron , plongeant son regard
' Luc, I, 4S. — - Luc, I, 2S.
MÉDITATIONS SUH LKS LITANIES. 3
jusque dans les profondeurs les plus reculées de l'avenir, elle pouvait, avec assurance, dire ce que Dieu lui montrait sur sa gloire future parmi les hommes.
Et voyez comme toutes les générations sont venues accomplir lidèlement cette prédiction. Écoutez comme tous les échos de l'histoire catholique de dix-huit cents ans résonnent du nom incomparable de Marie, et redisent, en accents retentissants connue «les bruyants « éclats de la trompette ^ » les grandeurs, les mérites, la puissance de cette divine Mère.
En remontant jusqu'à la primitive Église l'on trouve, dès le commencement, la gloire de Marie célébrée par les arts. Sans parler ici du tableau attribué à l'Évangéliste saint Luc, tableau si honoré jadis dans l'Orient, et dont l'authenticité n'est pas scientifiquement dépourvue de toute preuve 2, nous avons, du second siècle, ou du troisième au moins, une image peinte de Marie, que l'œil de l'antiquaire peut encore aujourd'hui étudier dans les catacombes de Rome. Ce monument si ancien de la dévotion catholique montre assez que, dès que l'Église, au milieu des persécutions, se fut assise dans le monde, des artistes chrétiens consacrèrent leur pinceau à la très-sainte Vierge. Au quatrième, nous trouvons sur plusieurs sarcophages, ou tombeaux chrétiens, un groupe de la Vierge et de l'enfant Jésus, dans lequel la figure de Marie respire à la fois une brillante jeunesse et une pureté divine. C'est ce qui a donné lieu à un savant de nos
' Is., XXVII, 13.
^ Voir \(is Annales de Philos, chrél., f. ix, pag. 74 et suiv.
i MÉDITATIONS SUR LES LITANIES,
jours, M. Raoul Rochette, de faire cette remarque importante, toute fondée sur sa connaissance des arts et des monuments : «Qu'il n'est pas exact de dire, comme «l'a soutenu l'historien protestant Rasnage, qu'on « n'a commencé à représenter la Vierge qu'après le « concile d'Éphèse; car, ajoute-t-il, parmi les sarco- « pliages chrétiens du Vatican , où on la voit figurée, « il en est certainement plus d'un antérieur à cette « époque^. » Le cinquième siècle nous offre, sous le règne de l'empereur grec Anastase, des monnaies impériales dont le revers porte le monogramme de Marie entouré d'étoiles, hommage qui se continua sous un grand nombre de ses successeurs, parmi lesquels l'impératrice Théophanie fit même graver sur ses monnaies la figure de Marie, la tête entourée du nimbe, avec l'inscription : ®&otÔxoç, Mère de Dieu. Depuis le cinquième siècle jusqu'à nous, on sait assez combien les arts ont multiplié les témoignages de la dévotion à la très-sainte Vierge. H est vrai qu'à une certaine époque ils sont tombés dans des aberrations singulières, en imaginant , par exemple, de faire des statues noires de la mère de Dieu; mais les œuvres de leur mauvais goût n'en sont pas moins des preuves de la foi et de la piété de ces temps, qu'on appelle siècles d'ignorance, et qui ont produit pourtant, par leurs vitraux incomparables et leurs prodigieuses églises dédiées à Dieu sous le vocable de Marie, de ces choses dont notre civilisation moderne n'a pas le secret, et qu'elle n'aurait pas le courage d'entreprendre.
' Discours sur l'art du christianisme, p. 34, note 1.
N'allons pas supposer toutefois que les églises consacrées à Marie ne datent que du moyen âge : pour en trouver l'origine, il faut remonter jusqu'au pape Calixte P% qui fit bâtir, dans le quartier le plus populeux de Rome, une chapelle sous le nom de Noire- Dame au delà du Tibre, en l'année 224 ; il faut môme remonter plus haut, puisque, avant cette époque, on trouve, en Espagne, l'église de Notre-Dame-du-Pilier, à Sarragosse, et en Syrie plusieurs autres églises dédiées également à la divine Vierge. C'est ainsi que, par une suite non interrompue de monuments, depuis les premiers temps du Christianisme jusqu'à nous, l'architecture inspirée par la foi et la piété a uni sa voix si imposante, si puissante, à celle des autres arts pour exalter le nom de l'auguste mère du Sauveur du monde. Oh! le beau spectacle, oh! le spectacle vraiment magnifique, s'il nous était donné de contempler d'un seul coup d'œil toutes les richesses de pierre et de marbre, de bois et de métaux précieux , d'or et d'azur offertes à Dieu par les arts dans l'univers catholique, depuis dix-huit siècles, pour le bénir et le glorifier des grâces, des vertus, du pouvoir dont il l'a dotée en faveur des hommes ! . . . Quel regard n'en serait ébloui! quel cœur n'en serait vivement ému! quelle bouche ne s'écrierait avec transport : Gloire au Seigneur, qui a rendu tous les siècres si fidèles à accomplir cette prédiction de sa divine mère : «Voilà que toutes « les générations me proclameront bienheureuse! »
Mais il est une voix supérieure à toutes les voix des arts, comme l'ordre moral est au-dessus de l'ordre
physique, c'est la voix de la science, de l'éloquence, du génie par la parole et par la plume ; et, certes, elle n'a pas fait défaut à la prophétie de la très-sainte Vierge. Il nous reste infiniment peu d'écrits des deux premiers siècles chrétiens, et cependant déjà au second siècle nous lisons dans l'illustre martyr saint Irénée, évêque de Lyon , un éloge de Marie bien expressif dans sa brièveté : « Eve, dit-il, se laissant sert duire par les paroles de l'Ange tentateur, désobéit à « Dieu et chercha à fuir sa présence; la Vierge Marie, « cédant aux paroles de l'Ange Gabriel, et obéissant « aux ordres de Dieu , consentit à porter le Christ dans «son sein, afin que, par celte soumission, elle de- « vint la patronne d'Eve *.» Après lui, saint Athanase, saint Basile, saint Éphrem, saint Grégoire de Naziance, saint Jérôme, saint Chrysostôme, saint Ambroise, saint Augustin, saint Cyrille, saint Épiphane, saint Jean Damascène, puis saint Bernard, saint Anselme, et ce grand génie qu'on a nommé le dernier des Pères de l'Église, l'immortel Bossuet : tous les esprits les plus éminents, en un mot, de l'Orient et de l'Occident chrétien ont tour à tour célébré Marie, ont exalté sa dignité, ses vertus, ses privilèges, et l'efficacité admirable de son intercession.
Les litanies de Lorette forment , nous l'avons dit , comme un riche et heureux abrégé de toutes ces louanges, de tous ces témoignages de vénération et d'amour, de dévotion et de confiance ; elles sont donc un des plus beaux hommages que nous puis-
* Conirà hœres., lil). v, c. 19.
sions offrir à cette divine mère. Aussi, le pape Clément VIII défendit-il, en ICOl, d'en réciter d'autres en son honneur dans les prières pul)liques ; à son tour, Paul V accorda, en 1606, soixante jours d'indulgence à toutes les personnes qui assisteraient le samedi à leur chant solennel dans les églises des Dominicains; Sixte Y et Benoît XIII , deux cents jours à tous les fidèles qui les réciteraient dévotement; et Pie VII étendit à trois cents jours cette dernière indulgence. On voit par là comment ces litanies sont devenues un objet de prédilection pour la piété cathoHque, qui s'est plu à en multiplier la récitation, à en varier le chant, à l'embellir de tous les charmes de la mélodie et de l'harmonie la plus douce. L'art de la gravure, qui parle à l'œil comme le chant parle à l'oreille, ne pouvait manquer d'associer ses ressources précieuses à ce tribut pieux de l'art musical. En effet, vers la fin du xvnr siècle, de célèbres graveurs allemands publièrent une série de figures et d'images symboliques aussi ingénieuses que significatives, destinées à expliquer successivement aux yeux tous les titres que l'Église donne à Marie dans les litanies de Lorette, et enrichies des textes de la sainte Écriture qui lui sont applicables dans le sens littéral , dans le sens spirituel et dans le sens accommodatice. Mais ce chef-d'œuvre sorti des mains de ces artistes célèbres est très- rare et peu connu. C'est dans le but de répandre ce magnifique monument de la gravure en l'honneur de Marie, que la reproduction en est entreprise, embellie de tous les perfectionnements de l'art moderne, et accom-
pagnée de méditations analogues à chaque image. Puisse l'auteur de ces méditations, ô Marie, ne pas faillir à la mission que des circonstances en quelque sorte providentielles lui ont donnée ! Sans aucun doute il me sera doux et très-doux d'épancher mon àme devant vous et en votre honneur, et de m'efforcer de faire connaître de plus en plus ce qu'il y a de grand , de saint, de bon, de compatissant, de glorieux dans la divine mère de mon Sauveur. Mais comment parler dignement de vous après tant d'autres qui en ont écrit des pages si belles et si touchantes? Comment oser même le tenter, quand saint Bernard a dit que « rien ne l'effrayait comme d'avoir à parler de votre « grandeur et de votre gloire i?...» Je l'oserai cependant, ô Marie, ô vous que je me plais à appeler ma toute bonne et toute aimable mère; je l'oserai par amour pour votre divin Fils, qui trouve sa gloire dans votre gloire, je l'oserai par amour pour vous, chef-d'œuvre du Tout-Puissant, image la plus vive de ses perfections adorables. Je l'oserai avec la confiance d'un enfant qui travaille pour sa mère et sous ses yeux , et qui doit espérer aide et secours de sa tendresse. C'est donc à vous que j'abandonne mon esprit, mon cœur et ma plume, ô divine Marie, comme c'est à vous que je dédie ce faible témoignage de mon respect, de mon admiration, de ma confiance, de mon amour et de mon dévouement filial.
^ Serm. 4, de Assimpt. B. M. V.
Approbalioli de lionseigiieiir l'Évèqne de Rodez.
C'est avec autant de plaisir que d'attention que nous avons lu nous-même, à mesure qu'elles ont paru, toutes les livraisons des Litanies de la très-sainte Vierge , commentées par M. Edouard Barthe, et illustrées par les soins de M. Camus, libraire à Paris. Nous avons constamment trouvé dans cet ouvrage l'orthodoxie la plus exacte, ainsi que la correction et l'élégance du style, la connaissance rare et approfondie de nos Saintes Écritures, le charme et l'onction d'une foi vive et d'une tendre piété. Tous ces genres de mérite, auxquels nous avons déjà rendu témoignage , reposent sur le fond très-solide de l'enseignement catholique et de la pure doctrine de l'Église, et c'est pourquoi nous croyons devoir de nouveau recommander ce bon ouvrage pour la plus grande gloire de l'Immaculée Mère de Dieu, et qui doit être précieux aux enfants dévoués et aux fervents zélateurs de cette Reine de l'Église et de cette Mère des chrétiens.
Donné en notre résidence de Vabres, le jour de la fête de tous les Saints de l'an de grâce 1850.
f JEAN , ÉvéQUE DE Rodez.