MEDITATION LV
AGNUS DEI QLl TOLLIS PECCATA MUNDI , PARCE NOBIS DOMINE.
L'Église termine toutes les invocations en l'honneur de la très-sainte Vierge par des accents pleins d'émotion, adressés à son adorable Fils, sous le touchant emblème « de l'Agneau qui efface les péchés « du monde ^. » Et d'abord, elle nous fait envisager en lui le juge dont nous devons implorer la clémence, « l'Agneau qui est debout au milieu d'un trône écla- « tant 2 , » celui qui doit nous juger par sa croix, « étendard du Fils de l'homme^, » signe « de mort « ou de vie ^ » pour nous tous, selon que nos œuvres auront été contraires ou conformes aux saintes maximes qui en découlent.
Hélas ! cette qualité dejuge,nous ne l'envisageons pas avec assez de foi dans la personne adorable de notre divin Jésus. Nous aimons aie considérer sous l'image d'un bon Pasteur ^ , sous l'image d'un bon Père ^ , sous l'image d'une Mère pleine de tendresse ^; et sansau-
1 Jean,i,29.— 2Apoc., iv,5; v, 6. — 3Matlh.,xxiv,30. — 'iLuc,!!, 34. — 5 Luc, XV. — ^ Ibid. — ' Matth., xxiii, 37.
cun doute nous le devons, puisqu'il semble se plaire à nous peindre lui-même sous ces traits, dans le saint Évangile, les richesses ineffables de sa bonté, de son amour pour nous. Mais nous oublions que si nous ne répondons pas dignement à tant de bonté, à tant d'amour, nous n'en serons que plus coupables « d'avoir « connu la vérité, et de l'avoir comme étouffée dans « noire cœur * ; » nous oublions que plus cette bonté est grande, plus cet amour est ardent, généreux, prodigieux dans ses effets, plus nous sommes obligés d'y être sensibles; nous oublions enfin, que, si nous poussons l'ingratitude envers cet «Agneau de Dieu ^, » si doux, si aimable, si tendre envers nous, jusqu'à violer les droits absolus qu'il a sur notre volonté, sur nos affections, sur l'usage de toutes nos facultés, nous nous exposons à ne trouver en lui, dans l'autre monde, que « le lion terrible de la tribu de « Juda ^, » devant lequel les réprouvés s'écrieront un jour : « Montagnes et rochers, tombez sur nous, et (' dérobez-nous à la vue de celui qui est assis sur le « trône et à la colère de l'Agneau ^. »
3Iais quoi ! cet Agneau n'est-il pas la bonté même, la douceur même, « l'amour même ^? » Oh ! oui, Jésus nous l'a bien prouvé : il a fait pour nous de ces choses que les hommes ne font pas , lors même qu'ils aiment bien cordialement. Mais autant il esl bon, autant il est juste, toutes ses perfections étant Également infinies ; et si nous rejetons le doux règne de son amour incomparable, ne faut-il pas que le règne de
* Rom., 1, 18, 21. — 2 Jean, i, 29. — ' Apoc, v, 5. — ''Apoc, VI, IQ. — M Jean, iv, 8.
sa justice ait son tour, après la \ie qui nous est donnée pour choisir l'un ou l'autre? Or, « jugeons-nôus sin- « cèrenicni nous-mêmes ^ : » n'est-il pas vrai que nous sommes peu reconnaissants? que dis-je? n'estil pas vrai que nous sommes ingrats, que nous traitons Jésus comme si nous ne lui devions rien, et parfois presque comme si nous avions quelque intérêt à ii-riter sa justice contre nous?N'est-il pas vrai que celui qu'elle frappe n'aque trop mérité son éternel malheur?... Oui, si au sujet du mystère ineffable de l'Eucharistie , l'on peut dire avec vérité, en considérant le mystère de la croix: L'amour explique l'amour! de même en voyant d'une part les prodiges de la bonté, de la tendresse de Jésus pour les hommes, de l'autre l'indifférence, l'ingratitude abominable, obstinée, de tant de pécheurs, on peut bien s'écrier : l.'Incarnation, la Rédemption, l'Eucharistie, le Ciel, expliquent assez l'enfer!... Eh ! l'enfer lui-même, dans les \ues adorables de la Providence, n'est-il pas comme un dernier moyen de forcer en quelque sorte à faire son salut, celui que de plus nobles motifs laisseraient insensible?...
Mais nous qui peut-être l'avons bien des fois mérité, cet enfer, nous qui peut-être avons trop longtemps méconnu les droits de l'Agneau de Dieu sur nous, qui avons abusé de ses bienfaits, outragé son amour, ah ! demandons-lui pardon de notre indigne conduite ; entrons dans des sentiments profonds de douleur, à la pensée des torts si graves (juc nous avons à nous reprocher envers lui ; proslernons-nous à ses pieds avec
* 1 Cor., XI, 31.
« un cœur vraiment contrit, vraiment humilié ^, » en disant plus encore par te sentiment que par la parole :
« Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde 2, » pardonnez-nous, Seigneur! Pardonnez-nous, ô Souverain Maître de toutes choses, ô Souverain «Juge « des vivants et des morts ^ , » pardonnez-nous ! Il est vrai , nous ne sommes devant vous que des ingrats, qui avons méconnu votre ineffable amour, qui avons follement dédaigné vos récompenses, comme si le ciel ne valait pas la peine de quelques efforts, et qui avons bravé votre justice , comme si la menace de ses châtiments n'était pas sérieuse. Oh! que nous sommes coupables!... Mais ne nous traitez pas selon notre mérite, traitez-nous selon votre clémence infinie, (|ue nous implorons tous en nous frappant la poitrine comme le pubhcain pénitent^, et en vous disant, du i'ond du cœur : « Pardonnez, pardonnez à votre peuple ^ ; » que, par l'intercession de votre divine Mère, « votre clémence soit glorifiée en nous ^ , » et qu'en nous se vérifie cette parole du prophète Joël: «Le « Seigneur a fait grâce à son peuple ^. »
Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, pardonnez -nous, Seigneur!
Agnus Dei qui toliis peccata mundi , parce nobis Domine !
^Ps. L,9.— 2 Jean, 1,29. —3 Actes des Ap,, x, 42.— "Luc, xviii, IJ. — ^ Joël, II, 17. — Ms., XXX, 18. — "^ Joël, ii, IS.
lDITAT10i\ IVI.
AGNUS DEI QUI TOLLIS PECCATA MUNDl, EXAUDI NOS DOMINE.
Après avoir demandé à l'Agneau divin de nous pardonner nous insistons, et le supplions de daigner exaucer les gémissements que nous venons de pousser vers le trône de sa clémence. Le premier cri de notre cœur a été un accent de vif repentir, un accent de profonde et amère douleur. Le second est un accent d'humble prière, qui implore la bonté infinie pour obtenir une grande et très-grande faveur, de laquelle dépend notre sort éternel : Exaucez-nous, Seigneur!
L'Église ici nous fait redire Seigneur « à l'Agneau « qui efface les péchés du monde ^, » pour nous pénétrer de plus en plus de la grandeur, de la majesté infinie de ce bienfaiteur incomparable que nous avons eu le malheur d'outrager, et pour nous rendre de plus en plus contrits de nos offenses. Mais c'est aussi pour nous rappeler que celui à qui s'adresse notre voix suppliante, est le Maître absolu de toutes choses ; « qu'il a les clefs de la mort de l'enfer - ; » et que par
' Jcuii, I, i'). — -Apec, I, 18.
conséquent notre prière ne saurait être trop humble, trop fervente. Ah! que ce soit donc du fond de nos entrailles que partent ces paroles : Exaucez-nous , Seigneur ! Car nous savons trop bien , hélas ! que nous nous sommes rendus coupables, mais nous ne savons pas et nous ne saurons jamais avec certitude si Dieu nous a pardonnes.
C'est pour cela que nous devons pleurer tous les jours nos péchés, nous efforcer tous les jours de les réparer devant le Seigneur , supplier tous les jours avec une nouvelle ardeur ce Dieu tout bon de vouloir bien «oubhernos iniquités ^. » David, tout assuré qu'il était de son pardon par ces paroles du prophète Nathan : « Le Seigneur vous a remis votre « péché 2, avait néanmoins son crime sans cesse devant « les yeux ^ ; » il conjurait le Très-Haut, « de l'en pu- « rifier de plus en plus ^ ; la nuit même il baignait sa «couche de ses larmes^.» Ah! que devons-nous faire, nous qui « avons commis l'iniquité ^, trop souvent hélas! et qui n'avons pas reçu de la bouche infaillible d'un prophète l'assurance de notre réconciliation avec Dieu ! . . . Saint Paul , ce grand Apôtre qui mérita d'être ravi au troisième ciel, n'a-t-il pas dit aussi : « La conscience ne* me reproche rien ; mais « pour cela je n'ose me croire juste ^ ? » Quoi donc ! cet admirable serviteur et ministre de Dieu, qui avait reçu tant de marques de sa bienveillance et de son amour, cet illustre saint qui avait accompU des travaux infinis pour la gloire de son adorable Maître^,
' Ps. Lxxvm, 8. — 2 11 Rois, xu, 13. — = Ps. l, o. — ' Ibid.,i. — •' Ps. VI, 7. — «Ps. cv, 6. — ■ 1 Cnr. , iv, i. — * M Cor.,X!.
l'incomparable saint Paul, en un mot, n'ose pas se croire juste! Et nous, dont la vie a été si loin de ressembler à la sienne, nous qui après des péchés fort graves et fort multipliés peut-être, n'avons presque rien fait pour les ex[)ier, nous vivrions comme assurés d'aller droitau ciel!... Ah! plutôt, dans quelssentiments continuels d'humilité profonde et de vive contrition ne devons-nous pas nous maintenir! « Le sacrifice, dit « Bossuet, est d'autant plus agréable que la victime est « plus noble : il ne faut donc pas douter que ce ne soit « une action sans comparaison plus excellente d'hu- « milier son esprit devant Dieu, que de mortifier son « corps pour l'amour de lui^. » Mais à l'abaissement de notre esprit devant le Seigneur joignons la douleur sans cesse renouvelée d'avoir pu violer le saint baptême, et « fouler aux pieds en quelque sorte le « sang 2 » adorable de cet Agneau divin qui s'est fait notre victime. « Plus nous déplorerons la misère où « nous sommes tombés, plus nous nous rapproche- « rons du bien que nous avons perdu. Ne cessons « donc jamais de répandre des larmes si fructueuses; « que notre douleur, subrogée en la place d'un tour- « ment d'une éternelle durée, imite en quelque ma- « nière sa perpétuité intolérable , en s'étendant du « moins jusqu'à notre dernière agonie^. »
0 Agneau de Dieu, victime adorable, « immolée en « figure dès l'origine du monde ^,» dans tous les sacrifices des Patriarches, et plus tard dans tous ceux
' 11^ Panég^T. de saint François de Paule, p. 203. — - Hébr., x , 29. — 'Bossuet, II' Panégyr. de saint François de Paule, p. 190 — '•Apec, XIII, 8.
qui étaient offerts sous la loi mosaïque; immolée en réalité sanglante sur le Calvaire, à l'endroit même où jadis avait été enseveli Adam*, «afin que, comme « tous meurent en Adam, tous en vous reçoivent la « vie^; » immolée, depuis et sans cesse, d'une manière mystique, mais non moins réelle, sur nos autels, où vous êtes toujours « vivant sous une apparence de « mort^, » vous prier, vous supplier de nous être propice , n'est-ce pas répondre au désir de votre cœur qui a poussé le dévouement pour nous «jusqu'à « l'excès^?» Non, non, il n'est pas entré dans les desseins de votre justice de nous traiter sans miséricorde, puisque c'est vous qui nous accordez la grâce de nous repentir, de vous implorer de tout notre cœur, et le désir de travailler sans relâche à expier le passé par la pénitence. Oh ! vous voulez donc bien qu'en nous unissant aux augustes Pontifes et aux autres ministres de l'Église qui ne cessent de prier pour tous ses membres, à la très- sainte Vierge qui ne cesse d'intercéder elle-même pour nous tous, nous vous disions avec un sentiment d'humiliation et de douleur profondes, mais aussi avec la pleine confiance « qu'en « vous priant de la sorte nous serons exaucés^ : »
Agneaa de Dieu qai effacez les péchés du monde, exaucez -nous,
Seigneur!
Agnus Uei qui tollis peccata mundi, exaudi nos Domine!
* Saint Ambroise , Origène , Tertullien, saint Athanase, saint Epiphane, saint Cyrille de Jérus. : voir Bibliothèque choisie des Pères, par Guillon, t. ix, p. 147. — ^ Origène, inMatth. — ' Apec, V, 6. — '' Ephés., II , 4. — ^ Eccli., xxxin , 4.
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été immolé depuis le commencement ilu monde. Apoc, xiii,8. favorable à nos supplications. Ps. lxiv, 6.
L'Agneau a 0 Dieu, notre Sauveur, soyez
Ec'i. \xMii, *.
Celui qui m'aura prié .le la sorte sera exauc.