AQUEDUC, PRÈS NIMES
Tl n’est point de monuments que les Romains nous aient légués en plus grand nombre que les aqueducs ; ils en avaient sillonné tout leur empire; mais ils en ont laissé un dans notre patrie qui surpasse ue beaucoup tous les autres en grandeur et en magnificence. On a déjà reconnu le Pont du Gard.
Ce gigantesque monument est situé à 20 kil. de Nîmes, sur la route de cette ville à Avignon, entre le château de Saint-Privat et le village de Remoulins.
Jeté sur une vallée très-escarpée, au fond de laquelle serpente le Gardon, appelé autrefois le Gard, cet aqueduc amenait à Nîmes les eaux des fontaines d’Airan et d’Eure. La fontaine d’Airan est voisine de Saint- Quintin, village éloigné d’Usez de 2 kil. ; la fontaine d’Eure, à 1/2 kil. de la même ville, était réunie à celle d’Airan par un aqueduc dont on voit encore les vestiges.
C’est, par une longue suite d’aqueducs que les eaux de ces fontaines étaient conduites sur le Pont c'u Gard, et de ce pont à Nîmes. En effet, quoique de ces deux sources la première ne fût qu’à 18 kil. de Nimes, et la seconde à 16 en ligne directe, il se trouvait que les aqueducs n’avaient pas moins de 28 kil. de longueur, à cause des détours qu’il avait fallu leur faire faire pour conserver la pente et le niveau nécessaires.
Ici, comme pour la Maison Carrée de Nîmes, il règne une grande incertitude sur le nom du prince auquel on doit la construction du Pont du Gard. Ménard et Millin croient pouvoir l’attribuer à Agrippa, qui l’aurait fait élever l’année où il fut chargé par Auguste de venir régler les affaires et apaiser les mouvements des Gaules, c’est-à-dire l’an 735 de Rome, dix-neuf ans avant Jésus-Christ On sait que, pendant le séjour qu’Agrippa fit à cette occasion dans les Gaules, il embellit ces contrées de quatre grandes voies qui les traversaient dans toute leur étendue. Il ne négligea pas non plus la construction des aqueducs, qui lui valurent à Rome le titre de Curalor perpetuus aquarum. D’ailleurs, Nimes, colonie établie par Auguste, avait une sorte de droit à la prédilection d’Agrippa. Toutefois, comme ce n’est que sur ces simples conjectures qu’est attribuée au gendre d’Auguste la construction du Pont du Gard, nous croyons, par les raisons que nous avons développées dans notre notice sur la Maison Carrée, devoir plutôt en faire honneur à Hadrien, et nous avons pour nous l’autorité de Mézeray et de la plupart des historiens et antiquaires.
Le Pont du Gard a trois étages : le rang inférieur est composé de six arcades, le second de onze, et le troisième de trente-cinq. La longueur du premier rang est de 142”‘,28; celle du second de 242m,33, et celle du troisième de 26lm,50. Les arcades ont en général, aux deux rangs inférieurs, I2,n,994 de largeur; cependant la septième du second étage, à partir du côté gauche en aval et celle qui se troire au-dessous, sont un peu plus larges. Les arcades du troisième rang n’ont que 4m,55, et 3m,90 d’élévation. La plus grande hauteur du monument est de 59m, 1 2.
La naissance des cintres de toutes les arcades commence à une imposte en forme de cymaise qui a environ 0”,48 de haut et autant de saillie. Le monument est construit en bossage et du plus grand appared. Les énormes pierres qui le composent sont assenmlées sans mortier ni ciment; elles paraissent avoir été tirées d’une carrière voisine que l’on trouve à gauche, à 1/2 kil. sur le bord du Gardon au dessous de l’aqueduc. Les voûtes de l’étage inférieur sont formées de quatre rangs de claveaux, celles du deuxième étage de trois rangs seulement. Chaque arcade présente des claveaux en saillie régulièrement espacés, et produisant un effet assez bizarre. En outre, le monument entier est , pour ainsi dire , hérissé de grosses pierres saillantes comme des pierres d’attente, et dont il est bien a.t'ficile d’expliquer la destination.
Par un petit sentier, tracé sur le liane de la montagne, on arrive aisément au sommet de l’aqueduc, et on pénètre dans son canal par un escalier moderne porté sur une demi-arcade. Le canal est praticable f ans toute son étendue. Placé au-dessus du troisième rang d’arcades, il n’a que 1“*,30 de largeur, et lm,G2 de hauteur dans œuvre. Il est couvert par des dalles de 0m,33 d’épaisseur et 1 mètre de largeur, faisant de chaque côté du monument une saillie de 0m,33.
Intérieurement, il est revêtu d’une couche de ciment de 0m,08l d’épaisseur, et d’un enduit très-fin de bol rouge (*); le fond est en blocage de petites pierres, de chaux et de gravier, formant une excellente! couche de mortier de 0m,2l7 d’épaisseur, aussi intacte que si ou venait de l’appliquer. Sur les parois du canal, et jusqu à la hauteur à laquelle i’eau s’élevait, se trouve un sédiment calcaire jaunâtre et cristallisé, épais quelquefois de plus de 0”,27, et composé de couches successives ayant entre elles peu d’adhérence, et qu’il est facile de sé-
(*) Sorte d'argile qui doit sa couleur plus ou moins jaune ou ronge à la quantité de peroxyde ou d hydroxyde de fer qu’elle contient.
— STYLE GRÉCO-ROMAIN
parer en introduisant la lame d’un couteau. On doit conclure de cette observation que les eaux qui traversaient le canal n’avaient pas constamment et en tout temps les mêmes propriétés incrustantes.
Je ne dois pas oublier de faire ici mention d’une image phallique qu’on trouve sculptée en bas-relief sur le monument, et que quelques antiquaires avaient prise pour une figure de lièvre. Ce symbole, que l’on trouve également sur l’une des pierres des Arènes de Nîmes, est ici placé sur un des voussoirs de la troisième arche du deuxième étage entre les retombées ; il a une sonnette passée au cou, et est terminé par trois queues retroussées formées par trois autres phallus plus petits. En un mot, cette représentation est absolument identique à beaucoup de celles de même genre qui sont conservées au cabinet secret de Naples (*). Je crois qu’on ne peut guère y voir autre chose qu’un jeu de l’ouvrier dans un moment de loisir.
Le Pont du Gard avait eu à subir, de la part des hommes, de terribles outrages. Le duc de Rohan, venant porter secours aux religionnaires de Nîmes, fit couper du côté d’amont tous les pieds-droits des arcs du second rang, sur un tiers de leur épaisseur, pour faciliter le passage de son artillerie. Plus tard, vers le commencement du XVIIe siècle, on entreprit de faire de l’étage inférieur un pont de passage pour les charrettes et autres voitures. On échancra les piles du second pont, et on pratiqua des encorbellements munis de garde-fous. Le monument, ébranlé, surplomba bientôt sur la rivière, et tout annonçait sa ruine prochaine. Heureusement cet état éveilla la sollicitude de M. Bàviîle, intendant de la province, qui en 1699 le fit visiter par deux architectes habiles, Daviller et l’abbé de Laurent. Sur leur rapport, les états généraux du Languedoc, assemblés en 1700, firent rétablir les piles dans leur état primitif, et on ne laissa qu’un petit chemin sur le premier pont, pour les gens à pied et à cheval.
Ce passage néanmoins avait toujours paru nécessaire, à cause des fréquentes crues du Gardon qui ne permettent pas de le traverser, même en bac, une partie de l’année. Après examen, les états généraux de la province décidèrent en 1743 qu’on adosserait un pont à la face orientale de l’ancien. Ce travail, commencé immédiatement, fut achevé en 1747. Le style du nouveau pont est fort bien raccordé avec celui de l’ancien. Sur la première pile à gauche est cette inscription dont, aujourd’hui, la dernière ligne est indéchiffrable •
AQVAEDVCTVM STRVXERVNT ROMANI