‹ Monuments des arts du dessin chez les peuples tant anciens que modernes (volume 4)Chapitre 2 sur 100 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Nous ne possédons encore aucune Histoire générale des Arts du Dessin; ou du moins je n'en connais pas de complète. Pour en composer une telle que je la conçois, il faudrait rechercher, d'après les monuments qui existent sur toute la surface du globe, quels furent les premiers essais de l'homme dans les arts; observer quelles ont été, chez tous les peuples, leurs périodes de progrès, leurs périodes de décadence; tâcher de découvrir les causes de cette marche, tantôt progressive, tantôt rétrograde des arts en général. Et je prends ce mot arts dans son acception la plus étendue ; car les arts industriels tiennent aux arts du dessin par des liens sans nombre.

Ce serait sans doute là une des plus intéressantes études , je dirai même une des plus utiles pour l'amateur instruit qui chercherait autre chose dans les productions des arts que ce qu'elles font ordinairement éprouver au vulgaire: quelques sensations agréables , des souvenirs , la surprise qui naît toujours de la vérité de l'imitation. Pour lui, ces productions auraient une bien plus grande importance : il sait, par exemple, que si, à l'aide de l'histoire tant civile que politique des peuples, on parvient à expliquer les monuments qu'ils ont laissés après eux, les monuments, à leur tour, ne sont pas seulement des preuves irrécusables des événements racontés par l'histoire, mais qu'ils offrent aussi des témoignages frappants du goût, des mœurs, de la religion, de l'esprit enfin des nations à diverses époques de leur existence.

Une histoire des arts, si vaste, si complète, pourrait-elle être l'ouvrage d'un seul homme ? Je n'oserais l'attester. Je sens toutes les difficultés d'un pareil travail; les connaissances variées qu'il exigerait, non-seulement dans l'histoire, les langues, la législation de tous les peuples, mais encore dans la théorie et même la pratique des arts. Je n'en dirai pas moins quel serait le plan que je suivrais pour son exécution, si jamais il m'était donné de pouvoir disposer d'assez de loisir, et de réunir assez de matériaux pour l'entreprendre.

Je commencerais mes explorations dans le domaine des arts par les contrées septentrionales de notre continent. Ce n'est sans doute pas dans le Nord, dans des pays couverts de glaces pendant une longue partie de l'année, et où se nourrit avec peine une population rare et malheureuse, que l'on doit s'attendre

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à trouver des monuments d'un grand intérêt. Et pourtant, s'il faut en croire quelques voyageurs courageux, qui ont fait des excursions dans les régions hyperborées , on y découvre des vestiges qui semblent prouver qu'il fut un temps où la civilisation était plus avancée, ou du moins était tout autre qu'elle n'est aujourd'hui: qu'alors ces terres si froides, où croissent seulement de chétives bruyères, nourrissaient des animaux , des végétaux qu'on ne retrouve plus que dans les pays voisins de l'équateur (i). Et dès lors à quelles graves et importantes observations peuvent donner lieu les monuments, en quelque petit nombre qu'ils soient , recueillis dans ces mémorables expéditions !

En remontant des climats glacés vers des pays un peu pl us favorisés par la nature, j'aurais à explorer de nombreux, mais d'inexplicables monuments d'un autre genre : ces pierres - levées , ces menhirs, ces grottes, ces temples, ces dolmens ou autels druidiques, à quel temps appartiennent-ils? de quelle nation sont-ils l'ouvrage? On en trouve presque partout : dans l'Allemagne, dans les Iles britanniques, dans les Gaules, etc.; comment de tels monuments, dont plusieurs sont gigantesques, ont-ils pu être exécutés sans le secours des arts? Et cependant aucun ornement n'indique que les arts d'imitation du moins fussent connus à ces époques si éloignées ; aucune inscription , aucune figure n'en fait foi : sur ces ouvrages de l'homme, la main de l'homme n'a point laissé de traces; les traits de l'homme ne s'y trouvent jamais empreints. Dans cette partie de l'histoire des arts, tout serait nécessairement ténèbres, incertitudes; mais par des comparaisons entre divers monuments, par quelques passages encore inaperçus de quelques anciens écrivains, ne serait-il point possible de porter quelque rayon de lumière dans une nuit si profonde ? C'est ce que je tenterais.

J'avoue qu'il faut concevoir peu d'espoir à ce sujet, s'il est vrai, comme il paraît être trop vrai, que les peuples, quels qu'ils soient, qui ont habité les contrées septentrionales, dans la plus haute antiquité, n'ont jamais connu, ou ont dédaigné l'usage de l'écriture, et conséquemment n'ont pu transmettre, ni à la postérité, ni aux autres nations qui les avoisinaient, de témoignages de leurs mœurs, de leur civilisation. Quelques auteurs ont cru voir dans les Runes, ou du moins dans quelques-unes de celles qui sont gravées sur les rochers de la Scandinavie, une écriture qui remonte au-delà des époques connues de l'histoire. Je ne saurais être de cette opinion; mais, j'en conviendrai volontiers , la comparaison des lettres les plus singulières de cette écriture avec celles

(i) Voyez les Voyages de Pallas.

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de récriture de plusieurs autres nations, n'en serait pas moins intéressante à faire, et pourrait jeter quelque jour sur l'origine des Scandinaves et de plusieurs autres peuples du Nord.

Après de telles et de si difficiles excursions, on arriverait à des pays qui ont été aussi très-anciennement habités, dont l'histoire est encore enveloppée d'obscurités, mais où des inscriptions, des monuments façonnés avec art, indiquent du moins une civilisation qui se rapprochait en quelque sorte de la nôtre : je parle ici de l'Egypte et des Indes, de l'Afrique et de l'Asie. L'Afrique! nous la voyons aujourd'hui barbare, livrée aux plus déplorables superstitions, habitée par des peuples voleurs et sans humanité; mais autrefois elle eut des états florissants, des villes opulentes, des républiques régies par de belles et sages lois. Remarquons que ses côtes étaient depuis long-temps les seules parties dont nous eussions connaissance. Des voyageurs, tout récemment, sont parvenus à pénétrer dans l'intérieur : si leurs relations ne peuvent encore nous donner une idée bien précise de la moisson de matériaux qu'y pourrait faire l'écrivain d'une histoire des arts, elles nous donnent droit d'espérer que cette antique partie du monde n'est pas totalement dénuée de monuments , et que nous ne serons plus réduits à ne citer comme témoignage de l'état des arts en Afrique que des armes grossièrement travaillées, des vases de forme bizarre, et de repoussants fétiches.

La Nubie, et surtout l'Égypte, ont appelé, mais seulement depuis un quart de siècle, l'historien des arts à un examen attentif, approfondi, de leurs grandes et imposantes antiquités. Que de découvertes importantes pour les arts nous avons faites , grâces à notre fameuse expédition dans le dernier de ces pays ; et combien nous est-il réservé d'en faire encore! L'écriture hiéroglyphique , qui n'est plus pour nous entièrement inintelligible, nous fera peut-être connaître, mieux qu'Hérodote et Diodore de Sicile, ce qu'ont été les très-anciens Egyptiens, quels sont les événements les plus authentiques de leur histoire, quelles étaient leur religion et leurs mœurs ; enfin nous apprendrons peut-être s'il faut continuer de les regarder comme le peuple le plus anciennement civilisé du globe.

Les Indes occuperaient une grande place dans l'histoire des arts; les Anglais sont là qui recueillent, entassent d'immenses matériaux pour les sciences archéologiques. Aux nombreux monuments des arts antiques que nous offre ce vaste pays j viendraient se joindre ceux de la Chine, de la Tartarie, etc., etc. — Mais dans cet aperçu que je trace du travail qu'aurait à faire un historien des arts, je ne puis qu'indiquer rapidement les contrées qui seraient pour lui des mines fécondes d'observations et d'études.

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Avant de passer dans l'antique Grèce, je voudrais visiter un moment le Nouveau-Monde et les îles de la mer du Sud. En Amérique, je serais arrêté par le spectacle de ces monuments si singuliers qu'a décrits le savant Humboldt, et qui semblent attester que des peuples de notre continent ont, à une époque inconnue, et qu'il est sans doute impossible de déterminer, habité cette terre dont cependant les moeurs, le culte, les usages, les divers idiomes enfin, parurent si différents des nôtres à l'époque cle sa découverte ; je parcourrais surtout ce vieux Palenquè du Mexique, dont les ruines ont frappé d'un si juste étonnement des chasseurs qui, tout récemment, les ont découvertes; dont quelques singuliers monuments, transportés naguère en Europe, méritaient et n'ont point obtenu l'attention de nos érudits (i). Si l'on ne trouve point dans les grandes îles de la mer du Sud (et peut-être en trouvera-t-on plus tard) des monuments de ce genre, c'est-à-dire des traces certaines d'une civilisation qui n'y existe plus, les armes, les ustensiles, les meubles extrêmement ornés de leurs sauvages habitants, ne sont point des objets peu dignes d'observation ; car de cet examen peuvent résulter d'ingénieuses conjectures, qui, par la suite, se changeraient peutêtre en vérités.

Repassons en Europe, et d'abord arrêtons-nous dans la Grèce. Là, l'histoire des arts n'offrira plus guère que de simples difficultés, et non des obscurités impénétrables. Sans doute d'importantes questions ne sont point encore résolues : par exemple, les anciens Grecs ont-ils pris, avec leur culte, leurs arts en Egypte ? Ce peuple singulier, qu'on rencontre à chaque page de l'histoire sans qu'on puisse dire avec certitude d'où il venait, et quel était le degré de sa civilisation , les Pelasges , ne sont-ils point , plutôt que les Egyptiens , les instituteurs des anciens Grecs, les fondateurs de leur religion et de leurs arts? Ne sont -ce point eux qui, dans leurs émigrations, reconnues par tous les historiens, ont fondé des colonies dans la plupart des îles de la Méditerranée et sur ses côtes? Ces Étrusques, si renommés par leurs institutions et leurs arts, n'en tirent- ils pas leur origine? Toutes ces questions, et mille autres de ce genre, peuvent bien suspendre un moment, mais ne pas arrêter pour toujours la plume de l'historien des arts. Il a, pour les résoudre, des passages plus ou moins clairs

(i) La Société de Géographie a proposé, cette année, un prix pour le voyageur qui fera mieux connaître l'antique ville cle Palenquè, qui en décrira les monuments avec détails, en lèvera un plan topographique, fera des recherches sur les traditions relatives à l'ancien peuple auquel sa construction est attibuée, etc. Les Anglais aussi se sont un instant occupés de ces intéressantes ruines. Il a paru à Londres, en 1822, un ouvrage intitulé : Description o/'the ruins of an ancient city discovered near Palenquè, in the kingdom qf Guatemala , in Spanish America,

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des écrivains grecs, et, ce qui vaut mieux encore, un assez grand nombre de monuments qui appartiennent à des époques plus ou moins reculées et à des peuples différents. De leur comparaison peut jaillir quelque lumière sur toutes ces questions; et, quelque soit le système qu'il adopte, il aura, j'ose le lui prédire, des autorités de plus d'un genre pour lui servir d'appui.

Les beaux temps de la Grèce le retiendraient plus long-temps. Après avoir jeté un coup-d'oeil sur les causes qui ont pu lancer la nation grecque avec une prodigieuse rapidité vers une civilisation si perfectionnée qu'il est douteux qu'aucun peuple puisse jamais y atteindre, ce ne seraient plus que des chefsd'œuvre qu'il aurait à examiner et à décrire; il n'aurait plus qu'à suivre dans la carrière brillante qu'elles parcoururent, deux écoles célèbres dans les arts , Yhelladique et \ asiatique; qu'à réunir quelques détails sur la vie et les productions des artistes qui s'y distinguèrent. Mais la partie la plus intéressante de son travail, serait sans doute le tableau qu'il ne manquerait point de présenter de la Grèce, tant européenne qu'asiatique, dans la période la plus brillante de son existence, en ces temps où l'on ne pouvait faire un pas sur cette terre sacrée sans rencontrer un vénérable, un précieux monument de l'art, où les villes étaient autant de musées ou plutôt d'élysées, dans lesquels on ne voyait partout que des images de dieux, de héros et de sages.

Ce fut alors que Rome, toute-puissante, lasse de ne conquérir que des peuples, voulut y ajouter la conquête des arts. Elle dépouille la Grèce de ses monuments les plus précieux sans pouvoir parvenir à l'appauvrir trop sensiblement; elle attire dans son sein, par l'appât des richesses, ses meilleurs artistes, et la Grèce, toujours féconde en talents, semble les reproduire en plus grand nombre. Voilà comme à leur tour Rome et. l'Italie entière honorèrent, cultivèrent les beaux-arts; on n'y vit plus de temple (et partout des temples s'élevèrent) qui ne fût construit d'après les règles prescrites par les Grecs ; plus de villes, même du troisième ordre, qui n'eussent leur forum, leur basilique, leurs bains, remplis de statues, couverts de peintures; qui n'eussent un vaste théâtre, dont la scène et l'orchestre étaient ornés de statues de marbre et de bronze; on n'y vit même plus de maisons particulières, plus de villas , dont le pavé de toutes les chambres ne fût exécuté en mosaïque ; dont les murs latéraux et les plafonds n'offrissent, au milieu de sveltes ornements servant de bordures, des tableaux représentant ou des traits mythologiques, ou des événements historiques, ou des scènes erotiques.

Et quand les Romains, franchissant les Alpes, iront s'établir en vainqueurs

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dans des pays que ces masses inébranlables, ces forteresses naturelles semblaient défendre de leurs incursions, ils y transporteront, avec leurs dieux, leur langue et leurs lois, le luxe et le goût pour les arts. Toutes les Gaules et quelques parties de l'Allemagne, les plus rapprochées du Rhin, auront bientôt des aqueducs, de grandes routes pavées de larges blocs de pierre, des temples, des théâtres, etc. Chaque ville y deviendra une copie en petit de Rome.

On doit bien penser que, pendant tout le temps qui s'écoula depuis que les arts de la Grèce vinrent se coloniser chez les Romains , jusqu'au temps où les autres contrées de l'empire les accueillirent, ils éprouvèrent bien des variations, des vicissitudes ; qu'ils ne furent point , sous les Antonins , par exemple , et un peu plus tard encore, ce qu'ils avaient été sous les deux premiers des Césars. A l'époque des Antonins, leur décadence est déjà sensible : mais ils étaient du moins cultivés; leurs productions n'étaient plus d'un goût pur, classique; mais c'était encore de grandes, d'imposantes productions. Bientôt arrive pour eux une époque fatale où ils seront persécutés , presque entièrement abandonnés ; où seront renversés, brisés les plus admirables chefs-d'œuvre, tant ceux qui avaient été transportés de la Grèce que tant d'autres exécutés au sein de l'empire même; une époque où Ton ne voudra plus voir un temple debout ni une statue sur son piédestal.

A quelle cause attribuer cette grave et dernière catastrophe? En accuseronsnous, comme l'ont fait mille historiens, les Barbares du Nord, qui, profitant de la faiblesse des derniers Césars, de la désunion qui régnait parmi les chefs de leur gouvernement, fondirent en hordes pressées sur le grand empire, et se partagèrent les membres de cet incohérent et trop vaste corps? Non; ce serait calomnier les Barbares. S'il n'est pas sûr qu'ils eussent un grand respect pour les monuments des peuples qu'ils soumettaient, ils ne s'amusaient pas du moins à les détruire sans profit, sans intérêt.

Mais une religion triste, sévère, s'était introduite de l'Orient, où elle avait pris naissance, à Rome, où elle commença par se glisser furtivement dans les dernières classes, ensuite dans les classes un peu plus relevées d'un peuple que les philosophes, et Cicéron, entre autres, avaient dégoûté de l'ancien culte ; et enfin d ans le palais même des grands , parmi les femmes , toujours enthousiastes de nouveautés. En proscrivant tous les anciens dieux , elle proclamait l'égalité des hommes; en annonçant un dieu menaçant, vengeur, elle invitait à la pénitence, et montrait comme très -prochaine la destruction de notre globe, la fin du monde. Dès qu'elle put connaître et apprécier le nombre

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et la puissance de ses sectateurs, elle ne voulut plus souffrir qu'il existât les moindres vestiges du culte rival. Nous les avons encore les édits des empereurs où la destruction des temples, des images des dieux, est formellement ordonnée; et on lit dans les Pères de l'Eglise les anathêmes qu'ils lançaient même contre les fabricateurs des simulacres de ces antiques divinités. Le Christ les avait chassées du ciel ; il était juste , rationnel, de les chasser de la terre. Et comme c'était par de brillantes fêtes, de pompeuses cérémonies, des spectacles, que l'ancien culte s'était attaché et captivait encore, en quelque sorte, la multitude, la nouvelle religion sentit le besoin de proscrire ces spectacles et ces cérémonies. Dès -lors les théâtres, les cirques devinrent déserts, tombèrent en ruine avec les temples des anciens dieux.

On ne peut donc le nier, les chrétiens ont été, dans l'origine, iconoclastes; et certes , puisqu'ils admettaient un dieu unique, indéfinissable, immatériel, invisible, il y avait conséquence à ne pas souffrir qu'on cherchât à en produire des images.

Peu après, les prêtres chrétiens s'aperçurent que leurs dogmes, fruits du spiritualisme le plus pur, auraient peu d'influence sur le peuple, si, à l'imitation des païens, ils ne frappaient ses sens par des cérémonies, par des objets matériels. Aux images des dieux par eux mutilées, renversées, ils substituèrent d'abord des emblèmes, ensuite des images de saints, et enfin celles de Dieu même, celles de son fils, celles de sa mère. Mais , dans la période de proscription, l'art, négligé, s'était presque perdu; les artistes du temps de la décadence ne pouvaient plus offrir à la dévotion des fidèles que d'ignobles et informes productions.

Quelques siècles s'étaient à peine écoulés, que l'Eglise, plus riche, était déjà parvenue à former de meilleurs artistes. Après avoir proscrit les arts, elle les récompensa magnifiquement, les encouragea par des distinctions. Si ce fut le christianisme qui détruisit tous les monuments antiques, c'est à l'église, c'est aux papes que l'on doit la renaissance des arts et du goût.

Que ces diverses vicissitudes des arts , depuis leur apparition , et ensuite pendant leur éclat dans la Grèce jusqu'à leur décadence, leur chute presque entière, et ensuite leur renaissance en Italie, fourniraient d'intéressants tableaux à l'écrivain qui aurait entrepris leur histoire complète ! Mais, il faut le dire, ce travail est presque entièrement fait. D'un coté, l'Allemand Winckelman , dans un grand ouvrage plein d'une érudition à laquelle il a su allier l'enthousiasme et souvent l'éloquence, a suivi l'art depuis les temps les plus anciens jusques à ceux où le monde cessa d'être idolâtre, mais perdit aussi toutes ses illusions poétiques. Les dissertations qu'ont jointes à ce grand ouvrage du savant

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Winckelman des éditeurs éclairés, complètent l'immense travail de l'auteur, remplissent à peu près toutes les lacunes qu'il y avait laissées. D'un autre côté, un Français (D'Agincourt), prenant Fart à l'époque même où Winckelman avait cru devoir en abandonner l'histoire, a employé près d'un demi-siècle à rechercher et recueillir les monuments qui restent de la période, si triste pour les arts, où la religion chrétienne luttait encore contre l'ancien culte, mais finit par dominer seule en Grèce, en Italie, et bientôt dans l'Europe entière. Des matériaux si laborieusement rassemblés par ce patient amateur, il est résulté un ouvrage important, qui conduit l'histoire des arts, à travers les ténèbres du moyen âge, jusqu'à l'époque de la Renaissance.

Dès qu'on est parvenu à cette brillante époque, l'histoire des arts n'offre aucune difficulté. On suit sans peine leurs progrès, tant en Italie que dans les autres contrées de l'Europe; de nombreux monuments sont là qui signalent l'origine des diverses écoles, leurs phases d'éclat ou de décadence; et quant à leur état actuel, il ne serait guère possible d'en présenter un tableau impartial. C'est à nos neveux qu'il appartiendra de prononcer sur le talent des artistes nos contemporains.

Cet aperçu, ce plan d'une histoire générale des arts, je ne l'ai pas tracé ici sans intention. Après avoir montré ce qu'il y aurait à faire, je voulais en venir à ce que j'ai fait. J'ai pensé qu'alors on pourrait mieux comprendre quel est le genre de mon travail; mais je dois me hâter, et je me hâte de déclarer que ce n'est pas tout-à-fait une histoire générale des arts que j'offre au public; que je lui soumets seulement quelque chose de plus que ce que contiennent les ouvrages entrepris sur le même sujet.

Les estampes que M. Denon avait fait lithographier d'après les monuments, les tableaux, les dessins rassemblés par lui pendant cinquante années de recherches, ces estampes, dis-je, étaient en très-grand nombre , remplissaient dix à douze énormes portefeuilles. Elles étaient l'ouvrage d'un grand nombre des meilleurs artistes de la capitale; et il suffit de se rappeler combien M. Denon avait de goût et cherchait en tout la perfection, pour être certain qu'il n avait rien négligé, rien épargné pour leur exécution. Il m'avait parlé souvent de son désir de les faire servir, comme d'exemples, de preuves, à une histoire où l'on prendrait l'art à son origine, où on le suivrait dans ses progrès, dans ses vicissitudes, pour le conduire jusqu'à nos jours. Lorsque ses héritiers me confièrent ces matériaux, mon premier soin fut de les mettre en ordre, de les classer,

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d'examiner s'il me serait possible de les employer strictement à l'usage auquel M. Denon les destinait. Mais j'ignorais quel était le plan qu'il comptait suivre dans l'ouvrage qu'il avait projeté, et si même il s'était encore occupé d'un plan.

Je ne fus point étonné de trouver des lacunes considérables dans les monuments qui devaient offrir des exemples du goût, du style des artistes dans tel ou tel art, à telle ou telle époque, chez tel ou tel peuple : une collection d'exemples absolument complète, dans toutes les parties des arts du dessin, ne pourrait être formée, même par le souverain le plus puissant.

Mais M. Denon, sans doute à dessein, n'avait fait lithographier aucun monument <S architecture; on ne trouvait point, dans sa collection, de dessins de temples, de palais, de tombeaux, etc., ni chez des peuples anciens, ni chez les peuples modernes. Or, serait-ce une histoire générale des arts, l'ouvrage dans lequel on ne trouverait pas un monument des arts architectoniques ?

Il fallut donc me contenter des matériaux qui pouvaient servir à l'histoire de plusieurs autres arts, tels que la sculpture, la peinture, le dessin. Et voici comme , avec ces matériaux, j'ai tâché de remplir la tâche que je m'étais imposée, et dont le souvenir seul de ma vieille amitié pour M. Denon a pu me faire supporter la longue fatigue.

Conformément au plan dont j'ai donné une idée dès les premières pages de cette introduction, j'ai considéré l'art à son origine chez les nations sauvages ou à demi civilisées; je l'ai ensuite observé chez les nations anciennes et chez les peuples de l'Orient; enfin dans la Grèce et chez les Romains à diverses époques, même dans sa décadence chez ces deux peuples, au moyen âge.

C'est dans la grande période qui date de la renaissance des arts, et qui dure encore, après plus de cinq siècles révolus, que les matériaux recueillis par M. Denon, et qui m'ont été remis par ses neveux, se trouvaient en plus grand nombre : des tableaux et dessins des meilleurs maîtres de tous les pays, depuis le quatorzième siècle jusqu'au dix-huitième, foisonnaient dans la collection. Je ne me crois pourtant pas autorisé à regarder comme parfaitement complète la partie de l'histoire des arts, qui, dans cet ouvrage, embrasse cette longue période; mais on peut être sûr du moins d'y trouver des échantillons de la manière des plus célèbres maîtres de toutes les écoles, tant de l'Italie que des autres contrées où les arts ont été cultivés. Et non - seulement j'ai mis à la tête de chaque école de courtes dissertations qui en indiquent le principal caractère, l'origine et la durée, mais, avant l'explication que je donne du tableau ou du dessin d'un maître, j'ai soin de présenter rapidement, dans une notice

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préliminaire, quelques détails sur la vie et les principales productions de ce maître.

Au reste, pour que Ton saisisse mieux les rapports que peut avoir le plan que j'ai suivi avec celui que, dans mon opinion, il faudrait adopter, si l'on voulait exécuter une histoire générale et complète des arts de dessin, je placerai ici (immédiatement après cette introduction) un tableau analytique de mon ouvrage tel que je l'offre au public.

J'ose me flatter que les amateurs des beaux-arts l'accueilleront avec bienveillance, et que les artistes, auxquels il est particulièrement destiné, ne le consulteront pas en vain dans leurs études. Quelques-uns d'entre eux se ressouviendront peut-être du vif intérêt que je portais aux arts, lorsque, dans les fonctions administratives que j'exerçais, c'était pour moi un devoir d'en seconder les progrès. Jeune, je les aimai par sentiment, par zèle pour la patrie, à la prospérité et surtout à la gloire de laquelle ils contribuent pour une si grande part : aujourd'hui, leur charme adoucit l'amertume de nies vieux jours, me fait quelquefois oublier d'irréparables infortunes. Je devais un monument de reconnaissance, et j'ai tenté de l'élever, à ces arts consolateurs de la vie,

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