‹ Monuments des arts du dessin chez les peuples tant anciens que modernes (volume 4)Chapitre 5 sur 100 · MEMBRE DE L'INSTITUT · texte numérisé non relu

MEMBRE DE L'INSTITUT

Il est des hommes (en petit nombre) dont toute la vie n'est qu'une suite de jouissances, un rêve de bonheur. En vain grondent autour d'eux les vents déchaînés , les orages : les vents semblent respecter leur nacelle, qui, toujours peinte de riantes couleurs, glisse doucement au milieu des flots irrités.

M. Denon fut un de ces êtres privilégiés : la fortune lui épargna les malheurs , pour le récompenser, sans doute, de la douceur, de l'amabilité de son caractère. Il eut des talents; mais comme ils étaient inoffensifs et sans faste , l'envie se tut , et le laissa parcourir son heureuse carrière, sans lui opposer trop d'obstacles, sans l'arrêter par des persécutions,

Il était né à Châlons - sur- Saône , en 1747, d'une famille noble, qui le destinait à la profession de magistrat. Mais on verra , par une note qu'il a lui-même rédigée , et que nous placerons à la suite de cette Notice biographique , que , presque dès son enfance , il sentit naître pour les beaux-arts ce goût, on pourrait dire cette passion, qui ne l'a jamais abandonné, et qui lui a procuré des jouissances si pures et si variées.

Après de premières études dans le lieu de sa naissance , il vint à Paris, très- jeune encore , pour y commencer son cours de droit ; cours qu'il fallait alors nécessairement faire , ou du moins paraître avoir fait , avant d'acheter quelque charge dans la magistrature.

A cette époque, la capitale offrait un spectacle très-digne de l'observation du philosophe. On s'y occupait beaucoup plus de plaisirs que d'affaires; les gens de lettres, les artistes étaient accueillis , recherchés par les grands et par les riches , ils donnaient le ton à la société. Les mœurs étaient douces , mais corrompues. Avec de la légèreté , une certaine grâce dans l'esprit , on était sûr de réussir auprès des femmes ; et par les femmes , pour peu qu'on eût d'ambition, on parvenait à tout. On peut dire qu'elles étaient les dispensatrices des faveurs de la cour : c'étaient elles qui donnaient les ambassades, les régiments, les intendances, les évêchés et les bénéfices de toute espèce ; souvent même , elles donnaient les ministères. C'est ce que prouve l'histoire de ce temps, qui pourtant n'est séparé du nôtre que par un intervalle d'un demi -siècle.

Or le jeune Denon avait tout ce qu'il faut pour plaire aux femmes : une physionomie gaie et fine, de la vivacité, du trait dans l'esprit, et, de plus, un vrai talent dans l'art du dessin, que cependant il ne cultivait que pour diversifier ses plaisirs. Il trouva donc facilement accès dans les sociétés les plus aimables de Paris , et il y fut fêté et chéri. La comédie française avait alors des actrices célèbres dans tous les genres , et qui joignaient aux talents les grâces de l'esprit : c'était presque une distinction pour un homme de bon ton d'en avoir une pour maîtresse. Le jeune Denon ne pouvait qu'ambitionner une telle gloire : pour être plus facilement admis auprès de ces aimables sirènes , il composa une comédie ( le bon père ) , qui ressemblait à toutes les comédies de ce temps-là , c'est-à-dire qui était faible d'intrigue , mais spirituelle. Le grave Le Kain disait de cette pièce : « C'est la comédie de ce jeune auteur couleur de rose, que nos dames ont reçue. »

Au milieu de ses succès auprès des femmes, M. Denon se rappelait souvent un événement de son enfance , qui , s'il fatit en croire ce qu'il racontait lui-même , n'a pas été sans quelque influence sur sa vie. A l'âge de sept ans , il avait eu occasion de consulter une Bohémienne , qui lui prédit qu'il serait aimé des femmes ; qu'il brillerait dans plusieurs cours de l'Europe ; qu'un grand personnage le rendrait un jour très - heureux , etc. Il a voulu, pendant tout le reste de sa vie, remplir, sans y croire, son horoscope dans toutes ses parties, et il y a trèscomplètement réussi (i).

D'après le tableau que nous traçons ici de la vie dissipée de M. Denon dans sa première jeunesse , on ne verra sans doute en lui qu'un de ces êtres légers qui ne semblent nés que pour briller un instant dans des cercles frivoles, mais qui, n'ayant ni la force d'ame qui fait surmonter les traverses de la vie, ni la patience, la persévérance qui est un des attributs du génie, ne laissent après eux aucun monument de leur inutile existence. On se tromperait. Sous cette apparente frivolité, il cachait déjà un caractère ferme, courageux, et cette obstination dans les entreprises, qui presque toujours conduit au succès.

Très-jeune encore , et peu d'années après son arrivée à Paris , c'est-à-dire lorsque les jouissances de toute espèce se multipliaient autour de lui, et que l'avenir se présentait à son esprit sous les plus brillantes couleurs , il se sentit atteint d'une maladie grave , et qui semble ne devoir être qu'un triste apanage de la vieillesse : il s'était formé dans sa vessie un calcul à l'extraction duquel il fallut procéder. Avec quel courage , et même avec quelle indifférence , il supporta une des plus douloureuses , et peut-être une des plus dangereuses opérations chirurgicales! Il vit de très-près la mort, et il la vit avec une insouciance philosophique. Cette fermeté d'ame, il eut, dans la suite, bien d'autres occasions de la manifester!

Jusqu'ici nous ne l'avons vu briller que dans les cercles aimables, mais frivoles, de la capitale; suivons -le sur un plus grand théâtre, à la cour de Louis XV, et ensuite auprès de quelques puissances étrangères. Voyons - le plus tard encore au milieu des horreurs de la révolution française , et, vers la fin de sa carrière, jouissant de toute la confiance, de l'intimité même d'un grand homme, qui avait su se donner un trône, un empire, le sceptre du monde.

(i) « Depuis, il retrouva cette femme en Italie; elle le reconnut, et lui rappela sa prédiction, qui déjà s'était en partie réalisée. » ( Notice nécrologique sur M. le Baron Denon, par M. Coupin. )

L'anecdote qui fit connaître M. Denon , de Louis XV, a été racontée par divers biographes. Amateur des arts, passionné pour le beau, M. Denon aimait à contempler la belle et noble figure de Louis, et ne laissait pas échapper l'occasion d'étudier ses traits, sa physionomie lorsque le monarque traversait, en certains jours marqués, la galerie de son palais de Fontainebleau. Louis remarqua l'attention avec laquelle ce jeune homme le regardait, lui adressa la parole , et fut charmé de la réponse flatteuse qu'il en reçut. Ayant fait prendre quelques informations sur sa naissance , et connaissant le goût extrême qu'il avait pour les arts , le monarque l'attacha à sa personne en qualité de gentilhomme ordinaire de sa chambre , et le chargea en même temps de la conservation de ses médailles et pierres gravées.

Ainsi s'ouvrit pour M. Denon, sans que peut-être il l'eût désiré, la carrière des emplois. Le premier pas, le plus difficile, avait été fait par lui, sans qu'il s'en doutât; un second lui coûta moins encore. Il désirait de voyager; il demanda et obtint d'être envoyé à Saint- Pétersbourg en qualité de gentilhomme d'ambassade.

Cet esprit de société qui le distinguait, dont il était si éminemment pourvu, lui valut de grands succès à Saint-Pétersbourg , où l'on se faisait gloire alors de singer la capitale de la France. Admis dans les cercles les plus brillants, vivant, pour ainsi dire, dans l'intimité des plus grands personnages de l'Etat, et surtout des femmes, qui jouaient un rôle à la cour, et que charmaient sa gaieté, son apparente franchise et la galanterie de ses manières, il apprenait bien des anecdotes , des secrets importants , que l'ambassadeur , obligé d'observer les convenances , asservi à la circonspection diplomatique, ignorait entièrement, ou ne connaissait que par d'infidèles rapports. Aussi inspirait-il quelque inquiétude à la grande Catherine , et presque de la haine au grand-duc Paul, qui devait un jour, pour son malheur, la remplacer sur le trône.

A la mort de Louis XV, M. Denon fut rappelé. En revenant à Paris, le gentilhomme d'ambassade crut devoir visiter le comte de Vergennes, alors ambassadeur en Suède, mais qui s'apprêtait à venir prendre le ministère des affaires étrangères : il eut l'art de se faire un protecteur puissant de ce ministre , qui lui donna bientôt une preuve de l'intérêt que lui avait inspiré le jeune diplomate, en lui confiant une mission près du Corps helvétique (i).

M. Denon profita de son voyage en Suisse pour chercher à connaître le grand écrivain, qui, retiré dans son château de Ferney, n'en remplissait pas moins l'Europe entière de son nom. Voltaire l'accueillit avec cette affabilité qu'il ne quittait qu'avec ses ennemis. Comme lui, M. Denon était gentilhomme ordinaire; comme lui, il aimait les lettres et la gloire; enfin, comme lui, il savait saisir un ridicule, lancer une épigramme : Voltaire trouvait qu'il y avait de l'analogie entre leurs caractères, le genre de leurs esprits, et même, à ce qu'il lui semblait, entre leurs figures. Si cette dernière ressemblance ne pouvait être alors bien sensible entre un homme de vingt-huit ans, et un vieillard octogénaire, il y avait cependant quelque vérité dans la remarque du seigneur de Ferney. En effet, quiconque a vu M. Denon, vers la fin de sa vie, n'a pu s'empêcher de trouver dans ses traits, surtout dans son sourire, quelque chose de la physionomie de Voltaire.

Mais peut-être M. Denon se laissa -t-il aller un peu trop, avec le vieux poète, à ce goût

(i) Ce fut à l'époque et à l'occasion du renouvellement d'alliance avec la Suisse.

pour la raillerie, qui lui était comme naturel. Il fit d'abord son portrait, et Voltaire trouva qu'il l'avait rendu plus laid encore quil ri était. M. Denon ne s'en tint pas là : il publia, sous le titre de déjeuner de Ferney, une composition qui tient un peu du genre de la caricature. Â l'occasion de ces deux ouvrages, le poète, un peu piqué, bien qu'il ne voulût pas trop le paraître, écrivit à M. Denon quelques lettres spirituelles, auxquelles celui-ci répondit non moins spirituellement. Cette petite correspondance était restée jusqu'à ce jour inédite; mais les neveux de M. Denon ont permis que je la joignisse à cette Notice sur la vie de leur oncle (i).

Quelque temps après sa mission en Suisse, M. Denon fut envoyé à Naples en qualité de secrétaire d'ambassade : l'ambassadeur était le comte de Cleraiont-d'Amboise. Le spectacle de l'Italie, de ses monuments antiques, de ses admirables peintures, réveilla dans M. Denon cet amour des beaux -arts, qui s'était emparé de lui dès ses plus jeunes années. Tout en dessinant et gravant (car il avait, depuis quelque temps, pris goût pour l'art de la gravure; et il n'a cessé tout le reste de sa vie de manier le burin), M. Denon ne perdait pas de vue les affaires qui intéressaient son gouvernement. Elles n'étaient pas d'une grande importance : il ne s'agissait que de ramener, s'il était possible, à des sentiments plus favorables à la France et à l'Espagne, la princesse autrichienne, qui gouvernait les Deux-Siciles au nom du roi titulaire , Ferdinand IV. Toutes les faveurs étaient pour les Autrichiens et les Anglais ; les plus honteuses avanies pour les Français , auxquels la reine témoignait en mihVoccasions une haine implacable, qu'elle ne prenait pas même la peine de dissimuler.

M. Denon était, depuis trois ans, à Naples, livré uniquement, du moins en apparence, à la culture des arts et aux plaisirs delà société, lorsque l'ambassadeur fut rappelé. Le secrétaire d'ambassade resta seul, avec le titre de chargé d'affaires. Ce fut alors qu'il transforma, pour ainsi dire, le palais de l'ambassade en un vaste musée, et en ateliers de gravure. Vases grecs, médailles , camées , peintures de toute espèce , M. Denon acquérait , entassait dans le palais tout ce qui lui semblait curieux. Les productions les plus rares, qu'il parvenait à se procurer, il les offrait au gouvernement français; et c'est ainsi que le Musée royal lui est redevable de plusieurs chefs - d'oeuvre en peinture , et , entre autres , de très - beaux tableaux du Guerchin , maître presque inconnu alors en France. Il l'a aussi enrichi de ses plus beaux vases étrusques. Dès qu'il apprenait que, dans quelques tombeaux de Nola ou de toute autre ville de la Campanie , on venait de découvrir des vases peints de belles formes , il se hâtait de se transporter sur les lieux , et d'en faire l'acquisition , souvent au grand regret du ministre anglais Hamilton , qui en recueillait aussi de toutes parts , avec le projet de les bien vendre.

La reine voyait avec plaisir le chargé d'affaires de la puissance qu'elle redoutait le plus , se livrer, presque uniquement, à des occupations paisibles : elle le soupçonnait pourtant d'apprendre ses intrigues les plus secrètes , de plusieurs femmes de la cour, que l'heureux Denon avait trouvé moyen de captiver par son esprit. Elle ne se trompait pas. La correspondance par laquelle il rendait compte à M. de Vergennes, de l'état de la cour de Naples, et lui traçait le tableau des intrigues politiques , et des galanteries des principaux personnages ,

(i) On trouvera cette correspondance immédiatement après la Notice sur M. Denon.

était, sans nul doute, extrêmement piquante , mais ne peut être publiée : elle fournirait pourtant des matériaux à l'histoire , si de tels détails étaient dignes d'en remplir les pages.

Mais une occasion s'offrit à M. Denon, qui la saisit avidement, d'abandonner, quelque temps, le rôle semi-diplomatique qu'il jouait à Naples, pour parcourir, en amateur des arts, des pays qu'il savait si riches en antiquités, en monuments de toute espèce et de tous les âges. L'abbé de Saint-Non avait entrepris l'ouvrage, si connu dans le monde savant sous le titre de Voyage pittoresque de Naples et de Sicile. Des artistes envoyés de France étaient chargés de dessiner toutes les curiosités de ces pays. M. Denon se fit un plaisir de les accompagner et de les diriger dans leurs courses et dans leurs travaux : il consentit même à rédiger X Itinéraire de ce voyage ; et c'est ainsi qu'il devint l'un des principaux auteurs et certainement le plus utile collaborateur de ce grand et bel ouvrage, dont le temps n'a point encore atténué le mérite ni la réputation. Mais M. Denon ayant eu quelques altercations avec l'abbé de Saint -Non, qui s'était permis de faire des retranchements et des changements au texte qu'il lui avait envoyé , il ne lui donna point le travail qu'il avait fait sur la Sicile et Naples. Il le publia séparément, quelques années après, en un vol. in-8°.

La cour de France avait nommé, en 1785, un nouvel ambassadeur à Naples, et M. Denon fut rappelé. Peu de temps après, M. de Vergennes, son protecteur, mourut; et ce fut alors, à ce qu'il paraît, que M. Denon abandonna pour toujours la carrière diplomatique, et qu'il ne songea plus qu'à augmenter la belle collection d'antiquités et d'objets d'art qu'il avait commencée en Italie. L'Académie de peinture de Paris lui proposa de l'agréer comme amateur ; mais il ne voulut y entrer qu'en qualité d'artiste , présenta pour morceau de réception une gravure qu'il avait faite d'après un des meilleurs tableaux de Luca Giordano, et fut admis.

Il s'empressa ensuite de retourner en Italie; c'était pour lui la terre de prédilection. Il visita de nouveau ses villes, dessinant tout ce qui lui paraissait digne d'intérêt, acquérant tout ce qu'il croyait propre à enrichir sa collection. Cette époque de sa vie était pour lui une source de doux souvenirs. Le jour, il visitait les ateliers des artistes; les soirées , il les passait dans les palais des grands , au milieu de sociétés composées d'illustres ou de savants voyageurs , et des nationaux les plus distingués dans tous les genres. Tous connaissaient son mérite, tous aimaient sa conversation toujours spirituelle et instructive.

Il n'avait bien exploré jusque-là que l'Italie méridionale; il résolut de visiter le reste de la péninsule , d'étudier, sur les lieux mêmes , les belles écoles de Bologne et de Venise. La dernière de ces villes eut tant de charmes pour lui ; il trouva tant d'acquisitions à faire , qu'il y resta cinq années entières , oubliant , pour ainsi dire , sa patrie , et à peine ému du bruit de la foudre révolutionnaire qui, peu après son départ, avait commencé à gronder, et devenait chaque jour plus menaçante. Comme Français, il était suspect au gouvernement vénitien, et il lui fallut chercher un autre asile : il se réfugia à Florence. Mais, à cette époque, nulle part les Français n'étaient vus de bon œil : il ne trouva pas même le calme qu'il cherchait, dans cette Helvétie autrefois si célèbre par son hospitalité; et alors, malgré les dangers qu'il courait en rentrant en France , il se décida à revenir à Paris.

En rentrant dans sa patrie , il ne retrouva ni ses amis ( la faux révolutionnaire les avait moissonnés , ou, par la fuite , ils s'étaient mis à l'abri de la tempête), ni ses biens, qui avaient été séquestrés pendant son absence, car il avait été porté sur la liste des émigrés. Sans

ressources , et presque dans un complet dénûment • il avait de plus à craindre 1 echafaud. Mais les artistes, auxquels il setait associé en d'autres temps, ne l'avaient point oublié : aucun ne se montra son ennemi; tous lui témoignèrent de l'intérêt, tous, et surtout David, qui, déjà célèbre, avait une grande influence et dans le gouvernement de cette époque et sur les arts. Non - seulement il le fit rayer de la liste des émigrés, mais il obtint et lui apporta luimême un arrêté qui le désignait comme graveur des costumes républicains que l'on voulait alors faire prendre à la nation. Cette circonstance le mit en relation avec les puissances du jour, dont certes il était très-loin de partager l'exagération, et n'eut jamais voulu seconder les fureurs, mais auxquelles il fallait complaire, sous peine de la vie (i).

Ce fut ainsi que M. Denon dut à son crayon la sécurité dont il jouit dans les temps les plus orageux de la révolution. Lorsque le calme succéda à cette épouvantable convulsion , son talent encore et aussi son courage et l'amabilité de son esprit lui valurent des honneurs, et une plus grande célébrité.

M. Denon avait connu la douce , l'affable Joséphine de Beauharnais , avant qu'elle fût devenue l'épouse du jeune guerrier qui déjà faisait présager tout ce qu'il devait être un jour. Ce fut elle qui le présenta à son mari. Bonaparte sut l'apprécier, et lui témoigna de la confiance, en lui révélant le projet que l'on avait formé d'une expédition en Egypte. Ce gigantesque projet sourit à l'imagination de l'artiste. Bien qu'âgé de cinquante ans au moins , M. Denon voulut être , il fut de cette mémorable entreprise. Il en partagea tous les dangers , et il n'est pas celui qui en ait retiré moins de gloire.

Parcourir, explorer un pays si fécond en grands souvenirs; dessiner les monuments qui couvrent son antique sol ; décrire les mouvements de notre armée, ses combats , ses privations et ses plaisirs : tel était son but dans ce périlleux voyage, et, pour l'atteindre, il fallait de l'enthousiasme, du courage, de la persévérance ; rien de tout cela ne lui manquait. On le vit toujours au milieu des camps, ou sur les champs de bataille, ou dans les courses les plus aventureuses en de vastes déserts , son portefeuille en bandoulière , son crayon à la main , retraçant ou des monuments antiques , ou les scènes tantôt terribles , tantôt bizarres , qui se passaient sous ses yeux.

(i) Un biographe de M. Denon raconte, à ce sujet, une anecdote assez curieuse.

Après avoir rapporté que M. Denon avait été chargé de graver les dessins des costumes que l'on voulait faire prendre à la nation, il ajoute : « C'est à cette occasion qu'il lui arriva une aventure que je lui ai entendu raconter plusieurs fois. Il fut appelé par le comité de salut public , pour rendre compte de la situation du travail dont il était chargé : on lui indiqua minuit pour l'heure du rendez-vous. Il fut exact; mais le comité était, disait-on, enfermé pour discuter des affaires graves, et M- Denon dut attendre. Deux heures s'écoulent, pendant lesquelles il entend des éclats de rire qui contrastaient singulièrement avec la nature des affaires dont s'occupait habituellement le comité , et qui prouvaient que la conversation était bien loin d'être aussi sérieuse qu'on l'annonçait. Enfin, Robespierre sort, et passe inopinément dans la pièce où se trouvait M. Denon. En apercevant un étranger, la figure du tribun farouche se contracte, et prend une expression d'effroi mêlé de colère; il demande au pauvre artiste, d'un ton à le pétrifier, qui il est, et ce qu'il fait là à cette heure. M. Denon se crut perdu. Il se nomma, répondit qu'il était venu pour obéir à l'ordre qui lui avait été donné , et qu'il attendait qu'il fût appelé. Robespierre se radoucit aussitôt , fit entrer M. Denon dans le lieu des séances , passa une partie du reste de la nuit à causer avec lui, et, pendant tout le temps de l'entretien, il s'efforça de lui prouver qu'il aimait les arts, et qu'il avait le goût et les manières d'un homme de bonne compagnie. M. Denon disait que le souvenir de cet événement avait pour lui le caractère d'un songe. » — Notice nécrologique sur M. Denon, par M. Coupiw, insérée dans la Revue encyclopédique, 27 e volume, pag. 36.

Avec la division du brave Desaix, dont il était devenu l'ami, il parcourut toute la haute Egypte jusqu'aux cataractes. De tous les savants et artistes qui étaient venus en Egypte avec l'armée française , il fut le premier qui put voir et dessiner cette Tlièbes si célèbre par les écrits des poètes et des historiens , et vingt autres cités dont les imposantes ruines couvrent les deux rives du fleuve sacré. A son retour dans le Delta, il fut témoin de l'arrivée au Caire du général en chef, qui revenait victorieux de l'expédition d'Aboukir. Il en reçut l'ordre de se rendre aussitôt sur le champ de bataille, et de retracer, dans un dessin, la principale circonstance d'un combat si glorieux pour les Français.

Plus tard, les membres de l'Institut d'Egypte visitèrent aussi, mais sans courir les mêmes dangers, sans éprouver les mêmes privations, la haute Egypte; et c'est à leurs recherches, à leurs découvertes, que nous devons le magnifique ouvrage que le siècle présent léguera à la postérité comme un monument de l'amour des sciences, de l'étendue des connaissances qui distingue l'époque où nous vivons. Mais M. Denon eut l'avantage de parcourir, de décrire, le premier, sinon avec autant de détails, ce pays des merveilles, et d'inspirer, par les récits qu'il fit de son voyage , à ses confrères de l'Institut du Caire , le désir d'aller fouiller, à leur tour, cette mine inépuisable de monuments et de souvenirs.

Le héros de cette entreprise , l'une des plus mémorables de notre temps , avait emmené avec lui M. Denon, avec promesse de le reporter dans sa patrie. Il tint parole; M. Denon revint en France sur la petite escadre qui ramena Bonaparte à Fréjus.

De retour à Paris , M. Denon s'occupa uniquement du soin de rédiger son voyage d'après les notes qu'il avait recueillies , et de faire graver les innombrables dessins qu'il avait faits , tant des monuments de l'antique et de la moderne Egypte, que des événements dont il avait été témoin. Il ne voulut rien changer à ces dessins ; ils furent gravés tels qu'il les avait tracés sur les lieux mêmes, quoique plusieurs eussent été faits d'une manière très-incommode, quelquesuns même à cheval. Il pensa avec raison qu'en cherchant à les rendre plus attrayants pour l'œil, soit en augmentant l'échelle, soit en leur donnant plus de fini, il ôterait à la composition quelque chose de cette naïveté, de cette chaleur, de cette vérité qui devaient être, aux yeux des vrais connaisseurs, un de leurs principaux mérites.

L'ouvrage parut; et c'est un des plus beaux titres de M. Denon à l'estime de la postérité. Il fut avidement accueilli par les Français et les étrangers ; et , en quelques mois seulement , l'édition fut entièrement épuisée. On lut avec intérêt le texte dans lequel on peut dire que l'on retrouve M. Denon tout entier; sa perspicacité, sa finesse, sa philosophie, la fermeté de son ame , et en même temps , la douceur expansive de son caractère et son excessive sensibilité.

Au milieu du carnage de la guerre, des horribles vexations, des injustices qu'il voit commettre , on l'entend s'écrier : « O guerre , tu es brillante dans l'histoire ; mais vue de près , que tu deviens hideuse ! » Comme il retrace avec vérité l'apparente aridité du sol de l'Egypte : « A la pointe du jour, je vis , dit-il, la côte qui s'étendait comme un ruban blanc sur l'horizon bleuâtre de la mer. Pas un arbre , pas une habitation ; ce n'était plus seulement la nature attristée, mais la destruction de la nature, le silence et la mort. » Et quand il voyage dans le désert , il est comme impossible de ne pas partager avec lui sa fatigue et ses souffrances. On le voit haletant, mourant de soif sur son chameau; on gravit avec lui ces arides rochers qui n'offrent aucune trace de végétation ; on s'arrête avec lui et son escorte près des monuments

o NOTICE SUR M. DENON.

de l'antique Egypte , qui lui offraient au moins pour quelque temps un peu d'ombre , sinon de la fraîcheur.

Partout on retrouve dans cet ouvrage lame du poète et de l'artiste. Il ne s'attache pas seulement à décrire les palais, les statues, les monuments de pierre : les formes, les physionomies des diverses races d'hommes dont l'Egypte est peuplée , les mœurs, les usages des diverses classes de la société, sont pour lui un sujet continuel d'observations quelquefois profondes et toujours justes. Mais c'est surtout dans le récit qu'il fait des événements dans lesquels lui-même il avait un rôle à remplir, qu'il se montre aussi bon peintre que judicieux historien. Il ne néglige, il n'oublie rien de ce qui peut relever, honorer ses compatriotes dans l'esprit des lecteurs. Le premier, il a révélé le sublime sentiment qu'éprouva l'armée à la vue de la fameuse Thèbes. « Au détour d'une chaîne de montagnes qui forme un promontoire , nous découvrîmes tout-àcoup, dit-il, l'emplacement de l'antique Thèbes dans tout son développement.... Cette cité, reléguée si loin , que l'imagination n'entrevoit plus qu'à travers l'obscurité des temps , était eu core un fantôme si gigantesque, que l'armée, à l'aspect de ses ruines éparses, s'arrêta d'ellemême, et, par un mouvement spontané, battit des mains, comme si l'occupation des restes de cette capitale eût été le but de ses glorieux travaux, eût complété la conquête de l'Egypte. Je fis un dessin de ce premier aspect comme si j'eusse pu craindre que Thèbes m'échappât ; et je trouvai dans le complaisant enthousiasme des soldats, des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l'ombre , le soleil éclairant la scène de rayons trop ardents. Que ne puis-je faire partager à mes lecteurs le sentiment que me firent éprouver la présence de si grands objets, et le spectacle de l'émotion électrique d'une armée composée de soldats dont la délicate susceptibilité me rendait heureux d'être leur compagnon, glorieux d'être Français!»

On reconnaît aussi son enthousiasme pour tout ce qui lui paraissait rare et curieux , dans la manière dont il décrit la découverte qu'il fit d'un manuscrit sur papyrus dans la main d'une superbe momie , que des Arabes lui apportèrent, mais dont ils avaient ôté les enveloppes , dans l'espoir de découvrir dessous quelque trésor. « Je voulais, dit-il, quereller ceux qui, malgré mes instantes prières , avaient violé l'intégrité de cette momie, lorsque j'aperçus dans sa main droite et sous son bras gauche, le manuscrit 'de j)apyrus en rouleau.... Il faut être curieux, amateur et voyageur pour apprécier toute l'étendue d'une telle jouissance. Je sentis que j'en pâlissais ; la voix me manqua ; je bénis l'avarice des Arabes, et surtout le hasard qui m'avait ménagé cette bonne fortune. Je ne savais que faire de mon trésor, tant j'avais peur de le détruire; je n'osais toucher à ce livre, le plus ancien des livres connus jusqu'à ce jour; je n'osais le confier à personne, le déposer nulle part; tout le coton de la couverture qui me servait de lit ne me parut p>as suffisant pour l'emballer assez mollement. Sans penser que l'écriture de mon livre n'était pas plus connue que la langue dans laquelle il était écrit , je m'imaginai un moment tenir le Compendium de la littérature égyptienne , le Thoth enfin. »

Je me suis arrêté assez long-temps sur ce grand ouvrage : c'est, qu'il forme, comme je l'ai dit, un des plus beaux titres de M. Denon à l'estime générale. Je sais que bien des gens aujourd'hui ne lui pardonnent pas d'y avoir loué Bonaparte pour sa prudence, son génie, son goût pour les arts; mais, comme général, ne méritait -il pas tous ces éloges? s'est -il jamais montré plus grand que sous le ciel brûlant de l'Egypte, au milieu des sables du désert , soutenant la patience , excitant le courage d'une armée sans cesse décimée par les

NOTICE SUR M. DE NON. 9 combats, exténuée par les fatigues et les besoins, sachant lui foire oublier la douce patrie qu'elle avait quittée, en lui montrant en perspective la gloire ?

Le jeune héros, lorsqu'il fut devenu le maître de la France, lorsqu'il fut tout puissant, quoique moins grand peut-être aux yeux du philosophe , voulut récompenser le compagnon volontaire de ses travaux en Egypte. Mais ce n'était point de hautes faveurs , de brillants emplois qu'il fallait à M. Denon, qui les eût refusés. Le premier consul créa pour lui la seule place qui pouvait lui convenir, et à laquelle l'appelaient les talents dont il avait donné tant d'incontestables preuves : il le nomma Directeur général des Musées , et lui donna, avec ce titre, l'intendance, l'administration entière du département des arts. Le charger de pareilles fonctions, c'était lui confier une des parties les plus importantes de l'administration générale; car, après la gloire de vaincre, Bonaparte ambitionnait surtout, comme les deux premiers empereurs Romains , celle de couvrir sa capitale de monuments , de l'enrichir de tous les chefs-d'œuvre des arts antiques et modernes.

Personne n'était plus propre que M. Denon à le seconder dans de tels projets. Son activité habituelle sembla redoubler. Il suivit l'empereur clans ses campagnes en Allemagne ; et à peine un pays était-il soumis , une paix conclue , que M. Denon se chargeait d'aller recueillir les objets rares et curieux , dont la cession par les vaincus était toujours une des conditions de la paix qu'on leur accordait. Plus tard , on lui a fait presque un crime d'avoir accepté de pareilles missions. Je cherche en vain à m'expliquer ce qu'on peut y trouver de blâmable. Le projet de Napoléon était de faire de Paris le Musée central de l'Europe. En y réunissant les monuments les plus remarquables épars dans d'autres contrées , et dont la victoire nous avait donné la propriété , c'était à peine en priver les anciens possesseurs. En effet, dans la capitale de la France, qui était devenue celle du monde, les amateurs de toutes les nations auraient pu les voir, les admirer encore , les étudier même avec plus de fruit, placés comme ils l'eussent été au milieu d'une foule d'autres chefs-d'œuvre qui les égalaient, et peut-être les surpassaient en mérite. Lorsqu'ils nous ont repris plus tard les monuments qu'on leur avait ravis, les souverains vainqueurs à leur tour ont sans doute porté un grand préjudice à la France, mais probablement sans beaucoup d'avantages pour leurs pays respectifs.

Dans son administration des beaux-arts en France , M. Denon se montra juge impartial du talent. Sans doute il blessa quelques médiocrités , n'accéda point à leurs présomptueuses prétentions ; il eut donc , non pas de vrais ennemis ( il avait trop d'amabilité pour qu'on pût le haïr cordialement), mais quelques détracteurs. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne pourrait citer un artiste d'un talent incontestable sur lequel il n'ait pas appelé la protection , les faveurs du souverain dont il avait la confiance.

Les exploits dont il avait été témoin, et aussi la reconnaissance, une des vertus de son ame , tout lui faisait un devoir , quand il n'y eût pas été porté par une affection particulière, de se dévouer sans restriction à l'homme extraordinaire auquel il attribuait la gloire et la prospérité de la France. Il n'oublia donc rien de ce qui pouvait l'illustrer encore dans la postérité, et rendre son règne à jamais mémorable. Il entreprit de publier l'histoire de son héros, par des médailles dont il fournissait les sujets, les légendes, et à l'exécution desquelles il donnait tous ses soins. Cette suite nombreuse de médailles, parfaitement gravées , cette Histoire métallique , que certains hommes peut-être regardent aujour-

to NOTICE SUR M. DE NON.

d'hui comme un monument d'une insigne flatterie, sera considérée plus tard comme un témoignage exact, inaltérable de la plus brillante période de l'histoire des Français. Quand les histoires mensongères, qui s'écrivent sous l'influence des partis, n'existeront plus , ou ne seront plus en crédit auprès d'une génération lointaine, plus froide, plus équitable, c'est à ces monuments de bronze que les historiens auront recours pour juger le temps où nous avons vécu.

Elle sera dé même pour la postérité un précieux document, cette colonne, aussi de bronze , qui a été élevée sur une des principales places de la capitale. Ce fut M. Denon qui conseilla de consacrer la gloire de nos armées par ce grand, ce prodigieux monument. Plus tard, la rage d'un parti furieux aurait bien voulu le détruire , comme il renversa la statue qui en couronnait la cime ; mais l'exécution à laquelle a présidé M. Denon est telle, qu'il résisterait aux efforts réunis de tous les ennemis du nom français. M. Denon, quand il eut posé la dernière plaque de bronze de cet indestructible monument, aurait pu dire avec Ovide :

.Ionique opus exegi quod Jouis ira nec ignés , Nec poterit ferrum , nec edax abolere vetustas.

On a reproché à M. Denon d'avoir laissé prendre aux arts, lorsque, dans sa qualité d'administrateur, il exerçait sur eux tant d'influence, une direction qui devait très-rapidement en amener la décadence. Les artistes, a-t-on dit, ne pouvaient plus retracer que des batailles; ils n'avaient plus à représenter que des uniformes , des canons, de la fumée , des sabres , des bottes, des schakos. Pour réponse, je demanderai en quel temps les artistes, dans leurs compositions , se sont montrés indépendants des circonstances , ne se sont pas soumis aux opinions contemporaines ; s'il leur est possible, surtout, de ne pas se conformer aux goûts des gouvernements qui paient, récompensent leurs travaux. Sous un prince guerrier, ils représenteront des batailles, des triomphes; sous un roi dévot, des saints, des miracles, des madones; et c'est, ainsi que les productions des arts offrent à la postérité les témoignages les plus certains des opinions , des goûts qui dominaient à telles ou telles époques de l'histoire des hommes.

A la chute du trône où s'était placé le vainqueur de l'Europe, les fonctions administratives que M. Denon exerçait en son nom durent cesser. En les abandonnant , l'unique regret qu'il éprouva fut de voir les Musées qu'il avait enrichis cruellement dépouillés, d'être obligé de rendre tous ces chefs-d'œuvre des arts, par lui rassemblés avec tant de fatigues, placés avec tant de discernement et de goût sous les yeux des amateurs instruits et des élèves nombreux de nos écoles. Rome, dans les temps de sa force et de sa splendeur, avait ravi à la Grèce les plus précieux de ses monuments; et, dans le moyen âge, Rome les avait ou mutilés ellemême , ou avait permis à des barbares de les mutiler : la France , qui avait conquis en Italie ces augustes débris, aurait su les mieux conserver et les honorer. Ceux-ci du moins devraient encore orner le sanctuaire qu'on leur avait élevé au centre même de Paris. M. Denon , pour les conserver, lutta long-temps contre les prétentions des envoyés de Rome : mais le duc Wellington les appuya, et mêla même à l'ordre de tout rendre, les plus violentes menaces. Il fallut céder aux baïonnettes : Wellington envoya ses habits rouges dans le temple des Arts , et

NOTICE SUR M. DENON. n M. Denon courut même quelques dangers. Disons-le à la gloire de Louis XVIII : c'était malgré lui que les alliés enlevaient, sans y être autorisés par une stipulation expresse d'un traité, ces trophées de nos victoires. Le roi avait gémi avec M. Denon de cet abus qu'ils faisaient de leur force : « Défendez tant qu'il vous sera possible le Musée, lui avait-il dit; ne cédez qu'à la dernière extrémité. »

Rentré dans la vie privée, redevenu simple citoyen, M. Denon voulut encore donner le reste de sa vie à ces arts qui en avaient fait le charme. Il s'occupa à classer, à placer convenablement ces innombrables tableaux, dessins, gravures, qu'il avait acquis, recueillis pendant plus de quarante ans en divers pays. Son cabinet devint un des plus curieux de la capitale; il contenait dans tous les genres des morceaux rares et précieux (i).

Ce fut alors qu'il conçut le projet de donner au public une Histoire des Arts depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours. Dans cet ouvrage , il voulait consigner toutes les observations qu'il n'avait cessé de faire dans ses voyages , dans ses visites à tous les musées et cabinets de l'Europe, sur le caractère, le style des productions des artistes des diverses écoles , à différentes époques : il eût indiqué les causes de la supériorité de telles ou telles écoles sur d'autres , les phases plus ou moins brillantes qu'elles avaient parcourues , le point le plus éminent où elles s'étaient élevées, et enfin leur décadence. Les nombreux objets qu'il avait recueillis lui auraient fourni tout ce qui pouvait servir de preuves authentiques à cette Histoire générale de l'art. Ce fut cette espèce de matériaux de son ouvrage qu'il s'occupa d'abord de choisir et de classer ; et , comme il savait combien la gravure exige de temps , comme il avait éprouvé lui-même que l'on ne peut jamais fixer d'une manière certaine l'époque où paraîtront des livres qui contiennent un grand nombre d'estampes , il voulut, avant de songer à la rédaction de son Histoire, faire exécuter toutes les estampes qui devaient en être, si l'on peut ainsi s'exprimer, la base. Quoique les procédés lithographiques, nouvellement perfectionnés, accélérassent beaucoup le travail, il ne put le voir entièrement terminé que cinq à six ans après qu'il l'eut entrepris ; car il faisait impitoyablement recommencer toute estampe qui lui paraissait seulement défectueuse en quelques parties. Le but qu'il se proposait, et qu'il a certainement atteint, était de rendre, avec une telle vérité que l'œil ne pût pas les distinguer des originaux, ces précieux dessins des maîtres les plus célèbres , dont il possédait une si ample et si rare collection ; ces dessins où l'on retrouve les premières idées des grands maîtres, et, peut-être mieux que dans leurs tableaux, qui ont exigé plus de temps et de méditations, leur manière de concevoir, d'ordonner un sujet, leur génie, enfin, dans toute sa fougue ou dans toute sa naïveté. De tant de soins, il est résulté que la collection des estampes ïithographiées des dessins du cabinet de M. Denon sont autant de fac-similé de la plus fidèle exactitude et de l'exécution la plus soignée. Il n'est pas une seule épreuve de ces lithographies qui n'ait passé sous ses yeux , qu'il n'ait soumise au plus rigoureux examen.

Après avoir entièrement achevé la lithographie des pièces de son cabinet , qu'il se proposait

(i) On a trouvé dans les papiers de M. Denon une assez longue note, dans laquelle il détaille tous les soins qu'il s'est donnés pour la formation de son cabinet. Je la joindrai à cette Notice.

de publier, il ne lui restait plus qu'à rédiger l'ouvrage dont il s'était proposé de faire l'occupation de sa vieillesse, cette Histoire générale des Arts , dont il parlait sans cesse avec cet intérêt , cette vivacité qui caractérisait toutes ses conversations. C'était par ce grand ouvrage qu'il se proposait de couronner tous ses travaux, de terminer sa carrière; mais il ne songeait pas que sa manière de vivre, des habitudes auxquelles il lui eût été à peu près impossible de renoncer, ne lui permettaient pas d'entreprendre une œuvre dont Winkelman, nourri de la lecture de tous les auteurs anciens, et dans la force de 1 âge , avait senti toutes les difficultés, et n'avait pu exécuter qu'une seule partie. Tous les matins, M. Denon se faisait un plaisir de montrer son immense cabinet, ou plutôt son musée, aux Français et aux étrangers instruits qui venaient le visiter. Il expliquait avec une complaisance, un aménité qui les enchantait, le sujet des tableaux ou des sculptures, leur genre de mérite, et retraçait la vie des maîtres dont c'étaient les productions : où auraient-ils pu trouver un Cicérone plus éclairé ? Les soirées, il les passait au sein des sociétés les plus distinguées de la capitale, où, dans tous les temps et sous tous les régimes, il avait été recherché avec cet empressement qui n'admet point de refus. Cette vie était douce, sans doute ; mais ce n'est point celle de l'homme laborieux qui a besoin de longues méditations et de solitude pour tracer le plan d'un travail important, et pour l'exécuter surtout, sans négliger aucune de ses parties. Aussi M. Denon n'a-t-il laissé pour son Histoire que des notes qu'il a été impossible de mettre en ordre , et d'où l'on ne peut tirer que des aperçus, de vagues présomptions sur les matières très-variées qu'il se proposait de traiter. Mais ce qui peut, en quelque sorte, suppléer au dénûment des matériaux, ce sont les conversations instructives de M. Denon, qui, en toute occasion, développait sans réserve, devant ses amis, ses idées sur l'origine des arts, leurs progrès, leur décadence chez les différents peuples, ainsi que sur les moyens de les faire concourir à l'avancement de la civilisation, à la prospérité des nations (i).

M. Denon, bien qu'il fût parvenu à la vieillesse, pouvait encore se promettre d'assez longues années. Il n'avait guère éprouvé, depuis sa jeunesse, d'autres maladies que quelques accès de goutte. Il jouissait , au reste , de toutes ses facultés physiques et intellectuelles. Sa mémoire était toujours fidèle ; son imagination fraîche et vive; et, par un rare privilège, qu'il devait sans doute à l'inaltérable gaieté de son caractère, il était encore accueilli des femmes, que jamais il n'avait cessé de rechercher et d'aimer.

Sa passion pour les arts accéléra, comme on n'en peut guère douter, le terme de son heureuse carrière. Il voulut assister à la vente d'un cabinet précieux de tableaux. Le froid qu'il éprouva , en sortant de la salle de vente excessivement échauffée par la transpiration des nombreux amateurs qui la remplissaient, lui occasionna une maladie vio-

(i) Tel sera aussi le but de l'ouvrage que, sur la proposition des neveux de M. Denon, j'ai osé entreprendre. Ce qui m'a encouragé, c'est le désir de rendre à la mémoire d'un ami de trente ans un hommage auquel je ne doute point qu'il eût été sensible, puisque je me propose d'exprimer une partie des idées, des principes qu'il développait pendant sa vie. Combien de fois , dans nos conférences amicales, il s'est plu à esquisser devant moi le vaste plan de l'ouvrage qu'il se proposait d'offrir

pe. .

au-dessus de mes forces. - J'ai dit, dans les premières lignes de cette note, les motifs qui ont fait taire mes répugnances.

NOTICE SUR M. DENON. i3 lente, dont il mourut, après quelques heures de douleurs aiguës, le 27 avril 182 5, à l'âge de 78 ans.

Il n'a laissé pour héritiers que deux neveux, pour qui il avait la plus tendre affection, et qui honoreront toujours sa mémoire. Ils partageaient son goût pour les beaux-arts , et regardent comme un devoir de publier le dernier de ses ouvrages , celui qui occupait encore sa pensée au moment où il fut arraché aux arts , aux lettres , à l'amitié.

Sous quelque aspect que l'on considère M. Denon , il mérite l'estime , l'admiration même de ses contemporains ; et son nom passera avec gloire à la postérité. Il aurait pu prétendre à des succès dans plus d'un genre ; mais il sentit que la nature l'avait principalement destiné à aimer et cultiver les beaux-arts; et les beaux-arts furent les seules divinités auxquelles il voulut sacrifier.

Il n'en mérite pas moins l'honorable qualification d'homme de lettres. J'ai parlé de la comédie qu'il donna, dans sa première jeunesse , au Théâtre-Français : j'aurais pu ajouter qu'il publia plus tard un petit Roman , tant soit peu licencieux , il faut bien l'avouer , mais dont le style rapide et léger rappelle parfaitement le ton de l'époque où il fut écrit. Pour l'excuser d'avoir offert à ses lecteurs des tableaux plus que voluptueux, il faut dire que cet ouvrage n'était que le résultat d'une plaisanterie de société. On avait prétendu qu'on ne pouvait, sans employer des mots obscènes, retracer avec vérité certaines scènes mystérieuses de l'amour heureux. Il soutint l'opinion contraire, et, quelques jours après, il apporta son Roman dans lequel rien n'était voilé, et dans lequel pourtant il n'y a pas une de ces expressions que repousse la bonne compagnie.

Plus tard , dans des ouvrages sérieux , il prouva qu'il savait prendre un autre ton que celui du badinage et de la galanterie. Dans son Voyage en Sicile, et surtout dans son Voyage en Egypte, dans ses discours ou dissertations à l'Académie , dont quelques-unes sont imprimées , on trouve à la fois de l'érudition et de la philosophie. Il a aussi enrichi la Galerie française , ouvrage important dont il était le protecteur, on pourrait dire le principal auteur, d'un assez grand nombre de notices biographiques , écrites avec goût, et dans lesquelles il apprécie dignement les personnages dont il s'était chargé de retracer l'histoire. Nous citerons , entre autres , ses notices sur Claude Lorrain et sur Gérard Audran.

Comme diplomate, il montra beaucoup de sagacité; comme administrateur, du zèle et du désintéressement.

Mais c'est principalement comme artiste ou plutôt comme amateur passionné des arts , qu'il a illustré son nom. Il serait trop long de détailler ici toutes les gravures qu'il a produites : le nombre en est de près de cinq cents àl'eau-forte, dont quelques-unes principales. Nous rappellerons surtout celles qu'il a exécutées d'après Rembrandt, son grand taureau d'après Paul Poter, etc. , etc. Dans presque toutes, on reconnaît la facilité de sa touche ; mais il ne croyait pas qu'il dût s'appliquer à finir : il gravait , comme il dessinait au crayon , avec esprit, et vivacité. Il ne voulait rien de plus, et ne prétendait point à l'honneur de rappeler dans une estampe la mollesse des chairs , la qualité de telle ou telle étoffe ; par exemple, l'éclat du satin, le moelleux du velours. Mais il était loin de blâmer les artistes qui cherchent péniblement à produire de pareils effets.

i4 NOTICE SUR M. DE NON.

A l'Académie des beaux-arts, où il occupa toujours si justement une place, il ne pouvait souffrir ces dissertations métaphysiques où les auteurs voient ou croient voir dans les productions des artistes ce que ces artistes n'ont jamais songé à y mettre ; des finesses , des beautés , qui, si elles s'y trouvaient , nuiraient plus qu'elles n'ajouteraient au mérite réel de leurs productions. En effet, l'artiste ne doit avoir qu'une idée, qu'un but; c'est de rendre avec exactitude , naïvement , l'objet qu'il a sous les yeux ou dans son imagination. Malheur aux artistes qui songent à mettre de l'esprit où il ne faut que du bon sens , de la science où on ne leur demande que du sentiment.

Les éloges académiques, prononcés avec emphase, sur la vie et les talents des artistes, lui déplaisaient encore souverainement; c'était le sujet continuel de ses railleries. Il y aurait désiré plus de naturel et de simplicité. Soit à tort ou à raison , il était loin d'approuver la manière qu'avait adoptée dans ses éloges le secrétaire de l'Académie des beaux-arts. « Tout, ce que je redoute, disait-il souvent, c'est de mourir avant notre secrétaire perpétuel; car il fera mon éloge. » Nous avons tout lieu de croire que les mânes de M. Denon n'auront point à gémir : jusqu'à présent, le secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts n'a point songé à honorer, par l'éloge usité, la mémoire de son illustre collègue. C'était un motif déplus, pour l'auteur de cette notice, de rendre à M. Denon la justice qui lui est due, de rappeler, à la tête du dernier de ses ouvrages, ses nombreux travaux, son mérite et ses talents.

Au reste , le gouvernement lui-même , interprète en cette occasion de la reconnaissance publique, a noblement témoigné qu'il n'oubliait pas les services rendus par un si digne citoyen aux arts et à la patrie : il a fait poser son buste en marbre dans un des vestibules du Musée royal. Où son image pouvait-elle être plus convenablement placée que dans ce lieu qu'il contribua tant à enrichir? D'un autre côté, ses neveux, pénétrés de vénération pour un oncle qui fera toujours la gloire de leur famille, ont fait exécuter par son ami, M. Cartelier, sa statue en bronze; et ils l' érigeront sur la tombe où il repose, à Paris, dans le cimetière de l'Est.

CORRESPONDANCE

ENTRE M. DENON ET M. DE VOLTAIRE

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