CHEZ LES ANCIENS
La numismatique est une des parties les plus importantes de la science des antiquités. Sans elle, l'histoire ancienne pourrait ne paraître qu'un tissu d'incertitudes, même de fables. Les monuments, objets de ses observations, sont solides, quoiqu'ils aient peu de pesanteur; et, ce qui est un grand avantage, ils sont transportables à volonté. Ils existent encore, et souvent dans leur intégrité première , quand les temples , les pyramides , les obélisques , tous les monuments de pierre, ne présentent à l'œil attristé que des ruines informes, inexplicables. C'est la numismatique qui fournit la preuve et quelquefois l'incontestable date des événements que raconte l'histoire. C'est encore elle qui souvent nous fait connaître des peuples ignorés de l'histoire elle-même ; elle qui nous offre les traits , la physionomie , le costume des personnages qui ont joué un grand rôle dans le monde, et leur rend, pour ainsi dire, l'existence.
Ce ne sont point là tous les avantages de la numismatique. La manière dont sont composés, et surtout exécutés, les types des médailles anciennes (et c'est là surtout ce qui doit attirer notre attention dans cet ouvrage , dont le principal but est l'examen des monuments des arts du dessin), fournit l'indication la plus sûre de l'état des arts au temps où ces médailles ont été frappées , du goût , et quelquefois des opinions politiques ou morales des peuples qui les ont fabriquées.
Cette science , qui , à l'époque où l'Europe sortit des ténèbres du moyen âge , fut honorée , cultivée avec ardeur par tant d'hommes célèbres , les Pétrarque , les Politien , etc. , et , plus tard, en France, par les Vaillant, les Pèlerin, les Barthélémy, etc. ; cette utile science est trop négligée de nos jours : quelques érudits seuls en font l'objet constant de leurs études; mais ils parviennent rarement à exciter dans les autres le zèle qui les anime. Heureusement les grandes collections de médailles existent, existeront toujours : elles sont sous la garde de savants qui classent avec soin ces inappréciables richesses, et en publient quelquefois des catalogues rédigés avec soin (i). La science ne sera donc point perdue : tôt ou tard elle retrouvera de plus nombreux prosélytes.
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de fixer l'époque où les métaux furent employés dans le commerce comme moyen d'échange; encore moins celle où l'empreinte d'un type connu fut apposée sur ces métaux pour en assurer le poids et la valeur, où l'on en fit enfin de véritables monnaies. Il y a, à ce sujet, de grandes et érudites dissertations, qu'il serait long, et peut-être superflu, d'analyser ici, parce que nous ne saurions, entre tant d'opinions diverses, toutes appuyées d'autorités respectables, décider quelle est la plus admissible. Ce qui paraît certain, c'est que le type empreint sur les plus anciennes médailles semble rappeler quelle fut leur
(x) Rappelons ici , entre autres et avant tous les autres, le bel ouvrage qui a pour titre : Description de Médailles antiques grecques et romaines, et pour auteur M. Mionnet, conservateur adjoint du cabinet des médailles du Roi. — Voyez, au sujet de ce savant, la note qui accompagne la planche suivante.
origine. On y voit des animaux domestiques, des bœufs, des chevaux, etc. Cela n'indique-t-il point que , comme on le croit généralement , les métaux ont été substitués , dans les temps les plus anciens, aux objets ordinaires des échanges, à ces animaux, qui formaient toute la richesse des pères de famille chez des peuples presque exclusivement livrés à l'agriculture ?
Chaque peuple, chaque cité, chaque souverain, enfin tout chef d'un état ou monarchique ou républicain, adopta bientôt, pour type de l'empreinte des monnaies , un signe, un emblème qui indiqua le lieu de leur fabrication; on y ajouta des inscriptions, des légendes qui rendirent encore plus certaine l'indication fournie par les emblèmes. Ce sont aujourd'hui encore ces emblèmes et ces légendes qui nous servent à reconnaître et à classer systématiquement ces monuments précieux de l'art antique.
Nous observerons ici que les empreintes des monnaies auraient dû faire naître très-anciennement l'idée à quelques puissantes familles de se distinguer aussi par des emblèmes particuliers , de se donner enfin ce que nous appelons des armoiries. Et cependant il ne paraît pas qu'on y ait songé: on ne trouve chez les anciens aucun vestige d'armoirie; on n'en trouve pas même, depuis l'établissement du christianisme, avant le dixième siècle.
Les monnaies anciennes, que nous appelons aujourd'hui des médailles [i\ n'offrent point des dimensions aussi exactes que les nôtres; l'empreinte n'en occupe pas toujours le milieu: c'est que les anciens n'employaient point les ingénieuses machines que nous avons inventées pour faciliter la fabrication des monnaies. Ils les fondaient dans des moules , ou les frappaient avec un marteau, ou, quelquefois encore, après les avoir coulées, ils les frappaient ensuite.
Le relief des empreintes est aussi beaucoup plus élevé dans les médailles qu'il ne l'est dans nos monnaies. Les anciens ne pouvaient donc empiler, comme nous, leurs pièces, ce qui rendait les bourses plus nécessaires. Mais combien ce relief, qui nous paraît exagéré, n'ajoutet-il pas de beauté aux médailles qui datent des époques où les arts brillaient d'un vif éclat dans la Grèce! Que de grandiose dans les traits de leurs belles figures, où se remarquerait si facilement le plus petit défaut, s'il y avait des défauts!
Dans les cinq planches de médailles antiques que contient cette section, on verra l'art monétaire tout près de son origine, et conséquemment barbare et grossier : succéderont les beaux temps de l'art, et enfin sa décadence. Et c'est ainsi que l'on pourra suivre, sans peine, l'art dans toutes ses phases et à diverses époques.
Nous réservons pour une section particulière de la seconde partie de notre ouvrage , les monuments de l'art monétaire, dans la période qui suivit la renaissance des arts en Europe, après de longs siècles d'une barbarie presque complète.
(i) 11 ne faudrait pas croire que toutes les médailles aient été des monnaies. 11 en est qui très-certainement n'ont jamais été en usage dans le commerce , dans les échanges ; qui n'ont été frappées que pour conserver la mémoire d'un fait important; que pour être distribuées en présent, comme nos jetons modernes. Les médaillons, par exemple, qui souvent n'ont point de revers, ne peuvent pas être classés parmi les monnaies.
PLANCHE XXXIV o.