LE DOGE DE POUSANT LA MER
Dessin de FRANCESCO GUARDI,
NOTICE SUR CE PEINTRE
Guardi a été, dans ces derniers temps, pour Venise, un autre Canaletto. Comme ce dernier,
il n'a guère fait que des vues de cette ville; et elles étaient aussi très-recherchées, surtout par les voyageurs qui la visitaient. Il savait y mettre un goût, une vivacité, des effets qui séduisaient l'œil des demi-connaisseurs; mais pour l'exactitude des proportions, il est resté fort au-dessous
de Canaletto.
EXPLICATION DE LA PLANCHE
nd croquis, par lequel
Nous n'avons à offrir de cet artiste qu'une espèce de g il voulait sans doute conserver le souvenir des principaux effets pittoresques qu'il avait remarqués dans la cérémonie annuelle des épousaïlles de la mer par le doge. Ce fut, comme on sait, un pape qui, au douzième siecle, par reconnaissance de ce que les Vénitiens avaient battu l’empereur son ennemi, donna libéralement à leurs doges le droit d'établir leur empire sur la mer Adriatique, en l'épousant
solennellement le jour de lAssomption de chaque année. Voici dans quels
termes le pape faisait la concession de ce grand privilège : Ut omnis posteritas intelligat maris possessionem vicloriæ jure vestram fiusse.
Pour exécuter la cérémonie annuelle des épousailles de la mer, on faisait sortir
de l'arsenal le fameux Bucentaure, énorme vaisseau à trois ponts, tout doré à l'extérieur (1); il était mis en mouvement par cent soixante-huit rameurs placés sur le pont inférieur, et par un grand nombre de barques qui le remorquaient. Le doge, les sénateurs, les principaux dignitaires de la république, se rendaient,
sur le Bucentaure, jusqu'au Lido, qui est à deux milles de Venise, dans un endroit
(1) Il avait cent sept pieds de long sur vingt-deux et demi de large.
Si
où commence la pleine mer. Cest là, et du haut de la poupe du grand vaisseau doré, que le doge, en jetant à la mer l'anneau, emblème de Punion qu'il contractait, prononcait ces mémorables paroles : Pesponsamus te, Ware, in signum vert, perpetuique dominii. On pense bien qu'une telle cérémonie devait attirer un concours immense de spectateurs.
C'est l'effet produit par cette foule immense de galeres, de barques, de gondoles sur la mer, que Guardi à voulu représenter, mais d’une manière rapide, et sans doute pour se rappeler les objets qui l'avaient le plus frappé. Lui seul aurait pu donner une explication exacte de son dessin. Le fond est occupé par des édifices ou plutôt par une église * c'est sans doute celle de Saint-Nicolas de Lido, où le doge, après les épousailles, se rendait avec tout son cortége pour entendre la messe.
Dans le cas où lon nous demanderait si cette singulière cérémonie des épousailles de la mer s'exécute encore, aujourd'hui que \ enise d perdu, non-seulement l'empire de la mer, mais toute espèce d'indépendance, nous répondrions , avec un voyageur qui a tout récemment visité cette malheureuse cité : «Venise n'est plus «eune capitale, n'a plus de carnaval, plus d’inquisition, plus de doge qui épouse «la mer. Cest un officier étranger qui à pris sa place dans cette cérémonie «annuelle, devenue tout-à-fait burlesque : le Bucentaure mème n'existe plus;
«car les Français le brülèrent pour en avoir la dorure (1). »
1) Voyage en [talie, par M. Simon, & 1°
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