‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picardeChapitre 247 sur 335 · Florez, Esp. sagr., XXVII, p. 347, 349, etc · texte numérisé non relu

Florez, Esp. sagr., XXVII, p. 347, 349, etc

ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE

de ses deniers fut transformée en hospice de malades et de pèlerins, et Diego la dota richement, partie sur ses propres biens, partie sur ceux de son église quand il se fut assis sur le siège apostolique del’Espagme, et qu’il put ainsi donner un plus larg’e cours à sa libéralité1. Enfin Brag’a, l’ancienne métropole de la Galice, avait aussi son hôpital au xuc siècle2.

Les albergarias d’origine royale ou épiscopale ne constituaient qu’une très-faible partie des nombreux asiles ouverts sur les divers points de l’Espagne aux pauvres de Jésus-Christ. Tous les monastères de quelque importance, — Saint Millan, Cardena, Silos, Sahagun, Celanova, Guimarâes, Lorenzana, etc., — étaient la maison des indigents, des malades, des pèlerins et des voyageurs, autant que celle des moines. L’hospitalité donnée à tous sans acception de personnes, l’aumône distribuée à quiconque la sollicitait, étaient, pour les religieux de Saint-Isidore et de Saint-Benoît, les seuls que l’Espagne du haut moyen âg’e semble avoir connus, une obligation chère et sacrée, dont aucun de ceux qui se sont quelque peu familiarisés avec l’histoire monastique delà Péninsule ne les accusera d’avoir jamais négligé l’accomplissement. La conscience leur faisait de cette obligation un devoir rigoureux; car il leur était imposé à la fois par la règle qu’ils avaient embrassée3 *, et par la volonté formelle des fondateurs ou bienfaiteurs consignée dans les chartes de la plupart des monastères, et dans les actes de donation postérieurs à leur établissement'1. C’est ainsi, pour ne citer qu’un petit nombre d’exemples, que, dans la somptueuse et royale dotation de l’abbaye de Lorenzana, qui comprend entre autres objets trente-trois lits montés et g’arnis dont douze sont réservés exclusivement à l’usag’e des indigents, le saint comte Osorio Gutierrez clôt l’interminable énumération des biens de tout g’enre qu’il abandonne au monastère, par la solennelle recommandation d’appliquer ces richesses, en toute paix et charité, à la nourriture et à rhabillement des religieux, des hôtes, des voyageurs et des pauvres5. S. Rosendo, dans la dotation plus magnifique encore de Celanova, ne lient pas un autre langage. Tout ce qui

1. Cf. Ilist. compost., lib. I, c. XIX etlib. Il, c. XCIV ( Esp . sagr., XX, p. 53 et 472.

2. In eadem quoque civitate [Bracarensi] crat quædam muliercula doraum hospitalem inhabitans, etc. Anon. Vit. S. Geraldi, n. 28 (Mon. Portug., p. 58).

3. Sur l’honneur rendu à la pauvreté, l'amour des pauvres cl la pratique de l’hospitalité dans le saint et glorieux ordre du patriarche saint Benoît, je ne puis que renvoyer

le lecteur à ce qu’en dit le comte de Montalembert au tome \'1° de ses Moines d’Occident (p. 298-323). Voici maintenant quelques-unes des prescriptions de la règle moins connue de saint Isidore sur le même sujet : 1° tous les revenus du monastère sont divisés en trois portions égales :

l'une pour les vieillards et les infirmes de la communauté, l'autre pour l'entretien des religieux valides et des enfants élevés dans l’enceinte du cloître, la troisième pour les indigents (Reg. monacli., XIX, 5; S. lsidor., t. VI); 2° le portier reçoit les hôtes qui se présentent, ils sont confiés aux soins d'un religieux qui doit veiller à ce que rien ne leur manque ( ibid ., XX, 2 et 3); il les accueillera donc avecunvisage joyeux, assignera à chacun sa chambre, leur lavera les pieds et pourvoira libéralement à tous leurs besoins (ibid., XX, 5; XXII, I, 2); 3° à ce même religieux est confié le soin de distribuer aux indigents les aumônes du monastère (XX, 5) ; 4° la desserte des religieux appartient de droit aux pauvres sans qu'on en puisse rien distraire (IX, 7); mais franchement, vu la chère plus que frugale des moines Isidoriens pendant les trois quarts de l'année, les débris de leur

maigre pitance ne devaient pas grossir de beaucoup la part heureusement très-large que leur charité faisait aux pauvres. — D’après le texte le plus ancien des actes du concile de Coyanza, publié par l’Académie des sciences de Lisbonne (Mon. Portug., Loges, I, 138, col. 1), il existait encore des monastères Isidoriens en Espagne au temps de ce concile (a. c. 1050).

4. Cf. S. Osorio, Charte de fondation de l'abbaye de Lorenzana (n. 969), n° 7 et 8, Esp. sagr., XVIII, escr. 17, p.332; Ordono II, Charte de fondation du monastère de Samos (a. 922), Esp. sagr., XIV, escr. 3; Diego Gudesteoz, D onat. au monastère de Cardena (a. 944), Berganza, escr. 32; Garcia Fernandez, comte de Castille, Donation à la même abbaye (a. 971), ibid., escr. 66; Theodo et Argonti, Donat. au monastère de Piasca (a. 930), Escalona, escr. 14; S. Rosendo, Charte de dotation de Celanova (a. 942), et don Froyia Gutierrez, son frère, Donat. au même monastère (a. 936), Yepes, V, escr. 1,4; Bermude II, Donat. à Saint-Laurent de Carbuero (a. 999), Id., ibid., escr. 7; Alphonse VIII, Donation au monastère de Buxedo (a. 1 175), Llorcnte, IV, escr. 1 51, etc., etc.

5. « Etiam aliosviginli unum lectos de aimuzallas, manias, plumazos. Etiam alios duodecim lectos per ad paupe-

res [de] aimuzallas, mantas, plumazos Dec omuia equa-

nimiter possidcant in victu et vestimentum corporum, seu charilative, sacerdotum, confessorum, hospitum, peregrinorum, pauperum; et qui Iribuerit, mercedem accipiat. » Comte Osorio (Charte de fondât, de Lorenzana citée dans la note précédente).

est renfermé dans mon testament [donation), y lisons-nous, doit rester en la possession des religieux, afin que, distribué en entier par leurs soins aux pauvres, aux hôtes et aux voyageurs, il procure aujourd’hui et toujours, à ceux-ci le vivre et le vêtir, à moi l’éternelle récompense1. Le vaillant roi de Léon, Ordono II, insère les mêmes prescriptions dans sa donation au monastère de Sainte-Colombe, afin, ajoute-t-il, que jamais les nécessiteux n’y essuient un refus2. Trois siècles plus tard, au moment même où se ferme le haut moyen âge espagnol, Alphonse IX de Léon ne confirme les donations faites à l’hospice monastique d’Arvas et n’y ajoute les siennes, qu’à la condition imposée aux religieux de donner un pain entier et du vin à tout venant bon ou mauvais, de quelque part qu’il vienne, qui demandera humblement et dévotement l'aumône à leur porte3.

Pour les moines dignes de ce nom, et c’était le plus grand nombre, cette pratique de la charité envers les déshérités de ce monde n’était pas seulement un devoir de conscience, mais aussi et plus encore un besoin du cœur. Enivrés de l’amour du Christ que le regard de leur foi, perçant les voiles d’une chair mortelle, leur montrait présent et vivant dans chacun de leurs frères, et plus particulièrement dans les pauvres, ils goûtaient une joie ineffable, une sainte et pure volupté à se dévouer, à se dépenser, eux et tout ce que Dieu leur donnait de richesses, au service de ce Sauveur tendrement aimé, et redevenu visible dans chacun de ceux qui franchissaient le seuil de leur demeure, pour y chercher un abri ou un secours. Tous étaient donc accueillis avec empressement, et l’hospitalité monastique, si lourdes qu’en fussent les charges, ne chômait jamais. Ni l’insolence des grands ou de leur suite 4, ni la brutalité et les violences des soldats malades dont le comte de la province confiait la guérison aux religieux5, ni les tentatives de friponnerie des faux indigents6 ne lassaient ou ne déconcertaient un dévouement, qui, venu de Dieu, ne s’adressait qu’à Lui et ne cherchait qu’en Lui sa récompense. Dieu d’ailleurs savait au besoin protéger par d’éclatants prodiges ses serviteurs dans l’exercice de leur infatigable charité. On le vit parfois frapper leurs oppresseurs ou leurs spoliateurs des mêmes châtiments auxquels étaient voués d’avance, par les imprécations finales des chartes de fondation des monastères, les misérables dont la cupidité s’attaquait au divin patrimoine des pauvres7.

1. a Que in hoc testamento résonant... per fratrum dis— ponantur solertia et eis maneant habitura, atque pauperibus, hospitibus et peregrinis distributa universa, si[n]t eis amodo et deinceps temporale victum et tegumentum, et nobis ante Dominum premium indeficiens (Y. indefensim). » S. Rosendo, ubi supr. (Yepcs, V, p. 424, recto et verso.)

2. « Pro victum ac tegumentum fratrum, sive pro advenientium pauperum vel peregrinorum , unde humanitatem denegatam non habeant. » Ordono II (a. 923), Yepes, IV, escr. 20.

Page 1