XLVI INTRODUCTION
Pour une morale purement scientifique, les valeurs sont toujours relatives, qu'on les considère du côté du sujet ou deTobjet. L'existence de valeurs absolues impliquerait l'existence de Tabsolu lui-même ; c'est là une questionde métaphysique et de métamorale, à laquelle on ne peut suspendre la morale comme. science. D'ailleurs, en admettant l'existence de valeurs absolues, la conformité de nos valeurs humaines à ces valeurs ne pourra être scientifiquement garantie ; nous ne pourrons jamais juger des premières que d'après les secondes. Notre idée de l'absolu est notre idée ; elle est une idée de l'absolu relative à notre pensée. C'est ce qui fait le cercle vicieux de la morale thcologique : elle veut faire de Dieu \q principe de la morale, au lieu d'en faire, s'il y a lieu, un postulai à examiner dans les conclusions dernières de la morale. Nous transposerons l'idée même de l'absolu, en tant qu'idée de notre esprit, dans le relatif et dans l'humain, pour chercher quelle action cette idée y peut exercer et si cette action a sa place en morale. Au lieu de spéculer sur le bien absolu, la morale des idées-forces, en tant que science, se bornera aux valeurs ultimes ou fondamentales^ c'est-à-dire telles que l'analyse ne puisse aller au-delà (1). Ces valeurs auront nécessairement des rapports avec l'expérience consciente, en dehors de laquelle aucune valeur n'est pour nous concevable. Gomme on le verra plus loin, une valeur dont on n'a pas la conscience ne vaut pas pour la conscience et, par conséquent, est pour nous comme si elle n'existait pas. Nietzsche a donc tort de substituer à ce qu'il appelle la « sur-estime de la conscience » une sous-estime encore plus inexacte. Notre conscience est la conscience de fonctions qui s'accomplissent en nous, fonctions intellectives, sensitives et volitives; la valeur est pour nous Taccomplissement aussi parfait que possible de ces fonctions ; elle
(1) Dans notre Avenir de la métaphysique fondée sur Vexpérience, nous avions déjà insisté sur Vultinie et le fondamental comme substitut de l'absolu dans l'expérience. On trouvera d'excellentes considérations sur ce sujet dans une communication de M. Walter Everett à la troisième Assemblée de VAssocialion philosophique américaine. Voir Journal of philosophy, janvier 1907, p. G5.