X PREFACE
valeur matériellement inestimable. De même, sij'airidée d'une fin, je me pose par cela même une fin immanente; tel est le pouvoir de la pensée réfléchie. La recherche des fins par l'homme est un fait scientifique qu'on n'a pas le droit de nier ou de négliger, quelque opinion qu'on se fasse sur l'extension transcendante de la finalité à la nature. Non seulement Tidée de fin se réalise chez le sujet capable de la concevoir et de l'appliquer, mais nous verrons que cet être devient pour lui-même une fin, nécessaire à la pensée de toutes les autres et à leur réalisation. Que Thomme soit « fin en soi », c'est matière à litige entre métaphysiciens ; mais, de fait et de droit, l'homme est /m />o«rso/, par cela même pour les autres êtres conscients, capables de le concevoir et de se concevoir sous Tidée de fin. Ainsi, dans la morale des idées-forces, subsistera une finalité vraiment interne.
Quand nous passerons à la considération des objets, l'idée de valeur objective ou de bien conservera le même sens immanent. En pensant les diverses valeurs et les divers biens selon les catégories de la quantité, de la qualité et de la relation, l'homme les actualise et crée une « table de valeurs », non pas arbitraire, mais établie d'après toutes les données des sciences objectives. Connaître, c'est constater ce qui est ; évaluer, c'e.^t réagir, soit dans le sens de ce qui existe, pour lemainte- «ir ou y ajouter, soit à Top posé de ce qui est, pour le supprimer et le détruire ; dans tcus les cas, on réagit pour modifier ce qui est. 11 y a donc, che^ celui qui évalue, quelque chose qui « répond à la réalité connue » mais n'y « correspond » pas (1). Que peut être ce quelque chose, sinon une idée-force de ce qui est le meilleur? La valeur, c'est le désiré ou le désirable. Le désirable est lui-même une forme du désiré : il est l'objet du désir que nous avons d'atteindre une satisfaction toujours plus complète de nos fonctions mentales. Dans la doctrine des idées-forces, on verra cette idée de valeur conférer la valeur primaire à l'être qui conçoit et
(1) Voici le livre de M. Oreslano : / vaiori humani.
crée des valeurs. L'homme évaluateur précède et domine les choses évaluées.
En étudiant le rapport du sujet à Tobjet, pous verrons que Vidée de devoir, — quoique non primitive, mais dérivée, — n'encrée pas moins un devoir réel en se concevant : elle est le devoir qui commence. Veut-on, outre la psychologie, invoquer l'histoire? Celle-ci nous montrera que c'est toujours l'idée qui engendre l'obligation, soit chez les individus, soit chez les peuples. Une nation s'impose un devoir réel en le pensant comme possible. Si la France formule une déclaration des droits de l'homme, elle se met elle-même sur les épaules le noble fardeau des droits à réaliser, des réformes à accomplir dans son sein et à propager dans le monde. Celui qui conçoit une tâche commence à la faire sienne : elle est sa pensée, par cela même son devoir et son pouvoir.
Que le devoir, en se concevant, suscite le. pouvoir dont il a besoin, c'est ce qui ressortait déjà de notre livre sur la Liberté et le Déterminisme . N'y avonsnous pas montré que le pouvoir moral résulte de l'idée morale elle-même, du devoir que nous nous persuadons d'accepter et d'accomplir ? La liberté n'est pas une chose toute faite, c'est une puissance qui se fait. On peut redire à son sujet : — Je pense, donc je deviens, donc aussi je suis; je me pense moi-même, donc je deviens moi-même, donc je suis moi-même; je pense mon indépendance idéale, donc je deviens indépendant, donc, sous tel ou tel rapport, je deviens libre. Je ne suis plus l'aiguille aimantée dont la spontanéité n'est qu'apparente ; ma pensée s'aimante ellemême et s'oriente par l'idée qu'elle a de son pôle. Quant au libre arbitre absolu, conçu comme pouvoir transcendant et insondable à la- science, la question de savoir s'il existe revient à la philosophie première et à la partie purement philosophique de la morale, qui est la « métamorale ». Dans la partie scientifique, on ne peut faire intervenir que l'idée et le désir de la liberté, avec les effets de libération progressive qu'ils entraînent.