PORTEE OBJECTIVE DE LA CONSCIENCE
de vérité était une illusion, encore faudrait-il reconnaître que cette idée tend à se réaliser en nous par la science et à se vérifier par la pratique. Elle réussit singulièrement sous la forme de la science. Tout se passe, non pas seulement comme si les corps s'attiraient en raison directe de leurs masses (ce qui n'est sans doute qu'un symbole du réel), mais comme si ce qui est ne pouvait en même temps ne pas être et ne pouvait être sans raison, comme si le réel avait sa vérité immanente. Peu importe donc qu'on dise : « Rien n'est vrai », ce qui revient à : « Il est vrai qu'il n*y a rien de vrai » ; nous n'en avons pas moins, nous hommes, l'idée de vérité, qui est une force, et il se trouve que cette force est assez forte pour nous soumettre la nature, comme si la nature, elle aussi, avait sa vérité ou quelque chose d'analogue. Le moraliste n'a donc pas à s'occuper de la métaphysique du scepticisme, de l'ontologie du scepticisme, qui érige le nonêtre en être, le non-vrai en vrai. Scientifiquement, pratiquement, moralement, la vérité existe ou arrive à l'existence : cela suffit. La science prouve sa propre valeur en marchant ; or, la science tout entière est une recherche non pas seulement de phénomènes bruts, mais de faits vrais, de lois vraies, qui aient à nos yeux une valeur objective, du moins aussi objective que possible, c'est-à-dire indépendante du cerveau particulier où le savoir s'élabore . De quelque manière qu'on explique métaphysiquement (si on peut l'expliquer) cette élévation des faits au rang de vérités, cette idée fondamentale de savoir impersonnel et universel, toujours est-il qu'elle existe, qu'elle est le soutien même et le principe, ou, si vous préférez, le postulat de la science: elle seule fait de l'homme un animal scientifique en même temps que philosophique et moral. S'il n'y avait dans la pensée qu'un résultat subjectif et fugitif de quelque danse moléculaire au sein du cerveau, elle ne serait plus qu'un phénomène passager analogue à tous les autres, qui ne pourrait rien imposer à titre de vérité stable ni de valeur
f8 MORALE DES IDEES-FORCES
stable; or, tout système scientifique et pratique présuppose que la valeur de la pensée déborde Tindividu et le fait individuel ; la foi à la science et à l'action, c'est la foi k la pensée. Seule la pensée, par son affirmation, pose la réalité, qu'elle s'efibrce ensuite de connaître véritablement, c'cst-à dire en conformité à sa loi de déterminisme théorique, identité et causalité, comme à sa loi de déterminisme pratique, finalité.
La recherche du vrai pour lui-même par la science est le type spéculatif du désintéressement que la morale poursuit dans la pratique. Sans doute une telle recherche cause toujours de la joie : l'intelligence ne se désintéresse de tout le reste que pour prendre un intérêt supérieur au vrai, tel qu'elle pense qu'il est en soi, tout au moins tel qu'il est en elle ; mais cet intérêt désintéressé n'est ni de l'cgoïsme personnel, ni même de Taltruisme social. Il est rattachement à soi et au tout d'un être qui, par la pensée, se dépasse précisément comme individu et conçoit l'univers ; il est la force pratique d'une idée spéculative qui est directrice de tout savoir. Aussi le rapport de la conscience à la vérité domine-t-il la doctrine purement altruiste comme la doctrine purement égoïste. Agir par simple considération d'autrui ne suffit pas à Tètre conscient et pensant. Si-la considération d'autrui lui paraît pratiquement ecc/gr/6/e, c'est en tant qu'elle est théoriquement vraie, donc universellement vraie ; c'est dans les limites où elle est, comme on dit, ra//on/2e//e;, et non en tant simplement que les autres, comme individus différents de notre indivi- • dualité propre, sont pris en considération. Mœterlinck a dit, dans le sens de Nietzsche : — « L'essentiel n'est pas de s'attacher à la vérité qui est peut-être la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est certainement la plus vraie au point de vue humain (1). » — C'est oublier que le point de vue vraiment humain est précisément le point de vue universel, que noire vérité
(1) Le Ttmple enseveli^ii. 116.