‹ Morale familiereChapitre 73 sur 77 · LES DEUX SŒURS · texte numérisé non relu

LES DEUX SŒURS

Le démon des voyages sans but nous avait emportés. C'était après une. course longue et pénible. Je me trouvai subitement transporté à mi-côte d'une verte montagne. Mon ami Jacques, assis à mes côtés, contemplait avec un morne découragement, ainsi que moi, le magique paysage qui se déroulait devant nous, celui qu'on découvre à Bregenz, du haut du mont Saint- Gebhard. Si belle qu'elle fût, cette solitude pesait sur nous. Ce n'était pas la patrie. Je me serais cru dans une contrée inhabitée, si je n'avais vu venir de loin, par deux chemins dont l'un aboutissait à ma droite et l'autre à ma gauche, deux femmes de haute stature qui s'avançaient vers nous d'un pas égal.

Toutes deux me parurent belles et pleines de majesté; seulement je remarquai que les fleurs naissaient, que les prés verdoyaient et que les arbres se couvraient de feuilles et de fruits sur le passage de celle qui était à ma droite, tandis que la terre se séchait sous les pas de l'autre comme si elle eût traîné après elle la destruction.

Elles se ressemblaient tellement qu'on aurait pu les prendre l'une pour l'autre, si la première, qui était la Vie, n'avait eu les lèvres aussi roses que l'autre, qui était la Mort, les avait pâles et froides.

A mesure qu'elles approchaient, je me sentais saisi d'une indicible angoisse.

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Quand elles furent à quelques pas de nous, celle qui était la Vie, se mettant entre la Mort et nous :

« Je t'arracherai cette proie, dit-elle, ces deux enfants sont mes enfants chéris, ils ne veulent pas mourir encore.

— A t'en croire, répondit la Mort en écartant son voile et en découvrant tout à fait son visage, qui nous apparut à la fois terrible et charmant, la Mort ne saurait être aimée. Oublies-tu donc qu'un grand nombre de tes fils, las d'attendre sur cette terre l'effet de tes promesses, t'ont quittée pour me suivre?

— Hélas ! hélas ! s'écria la Vie.

— De tous les points de ce vaste empire je m'entends appeler, et ceux qui m'appellent... ce sont tes enfants ingrats, ceux-là mêmes auxquels, jour par jour, tu partages en bonne mère l'inépuisable trésor dont tu disposes. »

Se tournant alors vers nous :

« Tout ce qui a été créé, dit-elle, a été créé pour vivre et pour mourir; vos lamentations sont venues jusqu'à moi, vous maudissez la Vie; je suis la délivrance : suivez-moi...

— Oh! non, non, pas encore! m'écriai-je. Ta sœur est sévère, mais elle est juste et bonne. J'ai méconnu ses ordres, donne-moi le temps de les remplir. Je ne veux pas paraître devant Dieu ayant un si mauvais compte à lui rendre des jours qu'il m'avait donnés...

- — Tu le vois, dit la Vie. 0 ma sœur ! laisse-toi fléchir. ))

La terrible déesse jetant alors sur nous un regard ou de pitié ou de dédain :

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« La iMort, l'inévitable Mort peut attendre, » dit-elle.

Et elle s'éloigna.

Cependant la Vie nous prenant par la main et nous montrant par delà le lac de Constance, dont les eaux blr^ues dormaient à nos pieds, les sentiers fleuris qu'elle venait de parcourir et les campagnes cultivées, et les moissons abondantes qu'elles livraient aux travaux des laboureurs répandus dans la plaine :

« Ma loi est le travail ; je ne promets ni rie donne qu'à qui suit cette loi sainte. C'est donc par ici, dans ces sillons fécondés par le travail de vos frères, qu'il vous faut marcher, nous dit-elle, et non par là où des êtres sans force et sans courage suivent en gémissant les pas de m.a sœur. ))

Et du doigt elle nous désignait les sombres routes dans lesquelles s'était engagée sa redoutable compagne," et nous vîmes avec horreur que déjà elles étaient couvertes de morts et de mourants, tristes époux que depuis un instant la Mort avait laissés derrière elle.

En ce moment un murmure de voix jeunes et fraîches donnant la réplique dans une langue que je ne comprenais pas à une voix grave qui semblait réciter les versets d'un cantique, frappa mon oreille et monta jusqu'à moi.

C'était la voix d'un vieillard. Le front découvert, les yeux levés au ciel, debout sur le seuil de sa ferme, au milieu de ses nombreux enfants et de ses serviteurs, pendant que les troupeaux sortaient des étables, dont les portes venaient de leur être ouvertes, ce vieillard adressait à Dieu, au nom de tous, la prière du matin, lui demandant de bénir les travaux de la journée.

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