‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 147 sur 312 · I. LA xMORALE THÉOLOGIQUE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

I. LA xMORALE THÉOLOGIQUE CHRÉTIENNE

La morale théologique chrétienne est à la fois une morale rehgieuse et une morale rationnelle, en ce sens qu'elle repose sur un système de conceptions intellectuelles, sans que cependant ce système soit considéré comme suffisant ; il réclame en effet comme complément la grâce divine, afin d'acquérir la certitude absolue qui lui manque d.ms la conception religieuse.

Ce système se présente d'une façon très générale sous deux grandes formes : la forme la plus intellectuelle et rationnelle, qui est celle de l'orthodoxie catholique romaine, et celle où la part de la raison est la plus réduite en faveur de l'action divine : la foi de TEglise réformée et des mystiques. Mais sous l'une et l'autre de ces formes, cette morale est incompatible avec le kantisme.

Elle repose, en effet, dans tous les cas, sur l'idée de Dieu, représenté comme un être personnel transcendant ou immanent, existant indépendamment de la raison et de la volonté des hommes. La loi morale n'est jamais conçue comme se suffisant à elle-même, comme une forme a priori, un fait premier de la raison humaine ; elle est subordonnée, elle est le commandement d'un dieu, d'une

personne à regard de personnes sur lesquelles la divinité a autorité. Dans la morale chrétienne, Dieu est d'ailleurs un pouvoir cosmique et non pas seulement un pouvoir moral. Ce n'est pas l'existence du fait moral dans l'homme qui prouve l'existence de Dieu. Le fait moral n'est au contraire qu'un ordre conçu et imposé par Dieu comme partie intégrante de l'univers créé par lui. La morale n'est donc pas seulement subordonnée à Dieu, elle est un élément du grand univers dont elle est solidaire.

Enfin la loi morale chrétienne consiste par excellence dans l'amour de la créature pour son créateur : « Un seul Dieu tu aimeras et honoreras parfaitement », « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toute ta force* », tel est le premier commandement de Dieu, celui de Jésus ; c'est le premier article du Décalocjiie promulgué par Moïse sur le mont Sinaï ' et que Jésus est venu tout exprès rappeler aux liommes dans son entière pureté. Cet amour vient du cœur, c'est un sentiment, une inclination. Aucun chrétien ne peut admettre que l'amour, même le plus spontané, soit exclu de la morale et n'appartienne qu'à la nature sensible et animale de l'homme ainsi qu'au monde rigoureusement déterminé des phénomènes.

Il existe bien d'autres contradictions et oppositions entre la doctrine de Kant et la doctrine de la théologie chrétienne. Que le système de Kant, malgré ses origines piétistes, ne soit pas chrétien, c'est de toute évidence ^ Je n'y aurais pas insisté, s'il ne s'était pas trouvé des admirateurs chrétiens du philosophe pour soutenir que sa doctrine n'est, au point de vue de l'église catholique romaine, « ni plus ni moins dangereuse que celle de saint Thomas^ ». Mais ce qui est plus intéressant, c'est de montrer combien en réalité, d'un point de vue purement rationnel et naturel, la doctrine morale de TÉghse est plus naturelle et plus rationnelle, plus claire et plus franche, que celle de Kant, et que, si la doctrine de Kant

Page 1