‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 60 sur 312 · LA MORALE PRATIQUE DE KaNT · texte numérisé non relu

LA MORALE PRATIQUE DE KaNT

Rant ne s'est pas contenté de poser dans ses deux ouvrages de morale théorique, les Fondements de la métaphysique des mœurs et la Critique de la raison pratique, les principes premiers de la moralité, comme, dans la Critique de la raison pure et les Prolégomènes à toute métaphysique future, les principes premiers de la

connaissance.

Ces ouvrages avaient pour objet de « déblayer et d'aplanir le terrain' », sur lequel il se proposait d'édifier une métaphysique de toutes les connaissances et de toute la vie, c'est-à-dire, comme il nous le dit lui-même, « un système de connaissances entièrement a priori^ fondées sur de purs concepts" », au moyen des principes qu'il a « découverts » et qui « dérivent également de simples concepts purs, sans que rien d'expérimental, pas même une intuition particulière, propre à conduire à une expérience déterminée,

I. Préface de la première édition de la Critique de la raison pure. 1781, trad. citée, p. 12.

a. Introduction delà Métaphysique du droit, trad. Barni, Paris, i855, p. 22.

'*rff"^«*

■LU i1»ll "* ■

rra:

12G LA MORALt: DE KANT. EXPOSÉ CRITIQUE

puisse avoir sur eux quelque influence pour les étendre et les aug-

menter ^ w .

C'est formidable ! Cela semble aujourd'hui, après l'immense développement des sciences expérimentales, une sorte de folie de l'absolu, d'aberration de l'esprit géométrique, une espèce de macl.me

colossale, qui tournerait ù vide et qui, sans qu'on y ait rien mis, fabriquerait toulc la connaissance et tous les principes de la vie". Celte reconstrnclion du monde et de la vie morale, cette Arcliiteclonique, suivant l'expression de Kant, devait se diviser en deux grandes séries : la Métaphysique de la nature, comportant quatre parties, ontologie, physiologie, cosmologie et théologie rationnelles, et la Métaphysique des mœurs, qui se scinde en deux parties seulement : la Métaphysique du droit et la Métaphysique de la

vertu '

Kant n'a fait qu'ébaucher le premier de ces édifices. Les Premiers principes métaphysiques de la science de la nature, publiés en 1786, n'en sont que l'antichambre, l'introduction. La suite de sa pensée est inlcrrompue d'abord par la Critique de la raison pratique (1788), puis par l'établissement de deux „u[vcs critiques. que l'ai déjà mentionnées : le fondement de la métaphysique duyoïU, annoncé en 1787 et publié en 1700 sous le litre de Criliquc du jugement, et le fondement de la religion : La religion dans les limites de la simple raison (1793). Pendant cette dernière période de sa vie, les préoccupations morales, je l'ai dit, sont au premier plan • il abandonne provisoirement la métaphysique de la nature, pour se consacrer à la métaphysique des mœurs, qu'il achève en 1797. Mais il s'inquiète toujours de terminer son œuvre incomplète et laisse interrompu sur sa table, le jour de sa mort (i8o/i), à quatre-vingts ans, un manuscrit de cent cinquante feuillets: Passage des premiers principes métaphysiques de la science de la nature à la physique, où il cherche à établir, par son système de développements de concepts a priori, les notions de l étlier, de la matière pondérable, des corps simples et composés, des trois états,

f Profacc de la nrcmi.'rc édition de la Critique de la raison pure. p. 12.

l n y aîiou leCor nue la tendance à présenter les fa.ls sous «ne forme

ni Voltaire, ni les encyclopédistes ne veulent éliminer les faits d expérience.

solide, liquide, gazeux, de la cohésion, de l'élasticité, du frottement, de la capillarité, de l'attraction et de la répulsion, qui lui ont été fournis par la science de Newton. Il se proposait, dans une seconde partie de ce Passage... à la physique, de reconstruire, de la même manière, la genèse du système planétaire. C'est alors que la mort a arrêté son labeur.

Nous n'avons pas à le regretter. Cette construction abstraite, qui n'a que l'apparence de la logique et de la rigueur, n'est au fond, autant qu'on peut en juger par ce qu'il en existe, qu'une simple traduction, dans le langage de la métaphysique kantienne, des idées et des faits découverts par les grands savants de la Renaissance, des xvu^ et xviii** siècles, et n'apporte aucun éclaircissement sur le mode de formation de ces connaissances, ni sur leur validité; œuvre stérile et vaine, de l'aveu de tous, sénile même disent quelques ims, travail d'écolier ou de vieillard.

Il n'en est guère autrement de la Métaphysique des mœurs. Mais nous sommes ici en présence d'un ouvrage achevé, complété même par certains opuscules, comme le Traité sur la paix perpétuelle (1796), qui forme dans le monde de la morale un pendant à la Métaphysique de la nature dans le monde matériel.

La pensée de Kant suit infatigablement son développement parallèle et dichotomique. La métliode est la même : ce sont toujours des séries de raisonnements pseudo-logiques, très laborieux, qui ne consistent en rien autre qu'à habiller dans une langue pénible, hérissée de termes abstraits empruntés aux deux premières critiques et entremêlée d'interminables incidentes et de parenthèses, les idées morales et politiques que la morale chrétienne, les philosophes anglais et français, les grands politiques, les grands juristes du xvm*' siècle avaient dégagées. Cette matière pue le rôle de la physique de Newton dans la Métaphysique de la nature. Les deux édifices se correspondent symétriquement, forme et matière, comme la Critique de la raison pratique à la Critique de la raison pure, comme les Fondements de la métaphysique des mœurs aux Prolégomènes à toute métaphysique future.

Les deux rouages de l'horloge kœnigsbergeoise, le piétisme et le rationalisme, ont été enveloppés, de 1781 à 1788, par les grandes mécaniques des deux critiques. Celles-ci à leur tour, comme les dessins géométriques que les enfants se plaisent à

SMW'^w-^-v-i ■

'^WrfV^V--.-- , M

entourer de réseaux de lignes symétriques et toujours plus nombreuses, s'augmentent de mécanismes nouveaux plus vastes, rnais construits sur le même type, avec la môme méthode, la même monotonie. L'horloge ne fait que croître automatiquement en proportions ; elle devient colossale; mais ses aiguilles, figées à jamais dans l'absolu marquent toujours minuit pour l'éternité, parce que l'horloger n'a oublié dans sa construction qu'un petit élément, qui en est le moteur : la vie, l'individualité.

La Métaphysique des mœurs se compose de deux parties, la Métaphysiquedu droit et la Métaphysique de la vertu' . Pour établir, en les déterminant par les principes de la Critique de la raison pratique, toutes les règles de la vie morale, Kant procède dès l'abord suivant sa pratique dualiste : il dislingue la loi elle-même et l'intention de se conlormcr à la loi.

Les actes qui sont accomplis simplement en conformité avec la loi, indépendamment de l'intention qui les anime, appartiennent à ce qu'il appelle la léfjalité; c'est le domaine du droit, qui ne concerne que les rapports extérieurs des personnes, abstraction faite de la volonté de se conformer ou non à la loi. Ce domame est régi par la législation juridique, défini et traité par la Métaphysique du droit (1797)- Les actes, accomplis en vertu même de la loi et avec l'intention de s'y conformer, sont les actes moraux proprement dits et constituent l'éthique ou la vertu, que Kant étudie dans la Métaphysique de hi vertu publiée la même année.

Je commence par la seconde, dont les rai)ports sont plus étroits avec la morale théorique de Kant.

Page 1