XV. — 1. DONNÉES SOCIOLOGIQUES
et tirait de là une valeur rendant impossible qu'on lui laissât une complète liberté. On ne saurait démontrer que toutes les autres formes du mariage soient issues d'un hétairisme primitif, encore que l'on trouve partout sur la terre de notables approximations d'un pareil état*. Comme la monogamie se rencontre même chez les animaux, il ne nous est pas interdit de penser qu'elle puisse aussi se rencontrer chez les hommes à une étape purement primitive, et c'est d'ailleurs le cas. Malgré rintérèt que cela aurait pu présenter, il est cependant impossible de découvrir aucune évolution continue menant de l'hétairisme comme degré inférieur, (à travers la polygamie sous ses diverses formes, polygynie, polyandrie ou mariage de groupe, où plusieurs hommes auraient plusieurs femmes en commun), jusqu'à la monogamie. Il est certain que l'évolution a eu un caraclère très différent suivant les diverses races. L'organisation du mariage tient partout à tant d'autres circonstances sociales qu'il est bien difficile de découvrir une évolution à marche absolument nette et simple. Du moins peut-on montrer qu'il y a une circonstance ayant exercé une influence essentielle et nécessaire, savoir le degré où le droit de la personnalité individuelle a été senti et reconnu. A ce droit a dû céder aussi bien l'appétit sensuel que le désir de la domination. Grâce à lui, la monogamie a été de plus en plus, au cours de l'évolution, reconnue pour la forme vraie et supérieure de l'union entre l'homme et la femme.
Quand même on découvrirait des époques et des lieux dans lesquels la horde ou la tribu aurait possédé en commun les femmes et les enfants, comme toute autre espèce de propriété, cette communauté a dû progressivement cesser, une fois que l'individu a commencé à sentir son indépendance. Le besoin de posséder quelque chose en propre a dû se manifester également dans ce domaine. A Torigine, c'est là un besoin purement égoïste, qui arrive seulement à se manifester ou tout au moins à se faire accepter du coté des plus forts c'est-à-dire des hommes.
* Que les preuves en faveur d'un hétairisme ou d'une promiscuité originelle n'aient aucune consistance, cela a été montré de plusieurs côtés notamment par G. N. Starcke : La famille 'primitive. Paris, Alcan. et Kdward Westermarck : The History of Iluman Marriage I. Helsingsfors, 1889. — II. Londres. 1891. — Voir mon compte rendu de l'ouvrage de Starcke dans « Tilskueren » 1888.
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• Leist. AU.ari.ches Jus civile. I, léna, 1892, p, 154, 166. La cilé antique, 4^ éd., p. 109.' ^" ''^'^- "~ ^'''"'^^ '^^ Goulanges.
XV — 2. DONNÉES SOCIOLOGIQUES
rorganisation du mariage. Il leur semble que ce soit le règne du hasard et qu'une forme pourrait être aussi bonne qu^une autre : en tous cas, ce qui a été une fois réalisé semble acquérir déjà par là même une certaine autorité. Si par exemple l'hétairisme ou tout au moins un hétairisme approximatif a été général, ne pourrait-on pas concevoir que nous y revenions? A cela nous répondrons que les spécimens d'organisation du mariage que nous présente la sociologie sont sans doute très variés, mais qu'on peut néanmoins, comme nous l'avons déjà indiqué, découvrir un lien évident entre le développement de la nionoo-amie libre et la reconnaissance de la valeur de la personnalité fudividuelle. Nous montrerons ce lien avec plus de détails au chapitre suivant. La sociologie peut fournir à la morale des indications précieuses, mais elle ne sufïit pas à la déterminer absolument. Môme si l'on pouvait faire voir qu'il existe une évolution partant de l'hétairisme pour aboutir à la monogamie libre, il resterait à la morale à montrer la valeur de cette monogamie, en vertu du principe du bien. Il se pourrait très bien •que l'évolution historique se soit opérée dans une mauvaise direction et que la morale doive exiger une .modification, si dilïicile d'ailleurs qu'elle puisse être à poursuivre. Tout ce qui est réel n'est pas rationnel pour cela.
D'ailleurs la réalité vraie, c'est que la monogamie libre est sans doute reconnue ofïiciellement dans les pays les plus civilisés comme la seule forme légitime du mariage, mais que les autres formes n'ont pas complètement disparu. L'hétairisme s'étend autour de nous, même lorsqu'il est contraint de rester dans l'obscurité. Et chez une grande partie de la population, il ne reste même pas dans l'obscurité, mais se développe librement et spontanément. Les formes inférieures de l'union sexuelle se manifestent continuellement à nouveau, de même que les formes animales inférieures peuvent subsister, même après que les types supérieurs se sont depuis longtemps développés. Ce que l'on décrit comme un « relâchement des mœurs » ^ ce sont bien souvent d'anciennes formes de vie pas encore disparues. Cependant la nature et l'extrême civilisation se rencontrent ici d'une manière surprenante. L'hétairisme toujours florissant
' IIafstrôm. Om Sâdelighedsforholdene i det danske Folk (Les mœurs du peuple danois). Copenhague, 1888, p. 67.