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NÉCESSITÉ DE LA SOLIDARITÉ MORALE

Le principal objet do la morale, ce sont les autres sujets : ils forment ce |)etit monde, plus important que le monde matériel, qui est la société des êtres pensants. De là ce problème : — Y a-t-il dans Tidéal moral des fins, objets de pensée, qui ne soient pas des états de la société humaine ou, plus largement, de la société universelle ? — Non, répondent les moralistes de l'école sociologique et socialiste. — D'autre part, y a-t-il dans ridéal moral des lins, objets de désir, qui ne soient, en aucun sens, des états ou actes de notre personnalité ou

des élémenls de celle personnalité ? — Non, répondent les Individualistes. La philosophie des idées-forces fournira la synthèse des deux points de vue en cherchant la vérité tolale au-dessus des vérités partielles.

La société n'est pas seulement nécessaire à l'individu sous le rapi)orl de la canaalilè pour vivre malcricllcmcnl et inlellecliiellement dans un milieu donné, <|ui ne peut être que social ; elle est aussi nécessaire à l'individu sous le rapport de la finalité, notamment de la linalité morale, pour pouvoir bien rirrc selon ses vraies fins. Sans la société, l'homme ne peut réaliser la plus haute idée-force de vie humaine. C'est ce que nous allons i)rouver en détail.

D'abord, même au point de vue nliUlaii-c, lindiviilu ne peut atteindre les fins qui constituent son intérêt et son bien-être sans la coopération des autres et de la sociélc' entière ; mais, «luelque vérité qu'il y ait dans cette doctrine, elle est encore incomplète. Ce n'est pas seulement une aide du deJwrs qui doit nous venir de nos semblables, comme quand plusieurs hommes s'unissent pour soulever un fardeau trop lourd. Un tel point de vue reste extérieur : la solidarité qu'il t'Iablil n'est (pi'une conspiration d'intérêts dont chacun subsiste à part et en soi, tout en se combinant avec les intérêts d'aulrui. La [)ur(M'Conomi(|ue ne d('passe ;,Mn"'re ce jiniid de vue ; elle fait des hommes de simides coojn'ratenrs, qui, au point de vue <le leurs relations mutuelles, deviennent des érhani/isles. Ce sont surtout les lins morales (ju'il faut considérer, i)Oin' chei'cher jus(|u"à cpud point elhîs peuvent être atteintes par l'individu sans la soci»''té ; or, la coopc'ration est encore plus nécessaire au poinldevue moral (pi'au point de vue utilitaire. Soit (jiril s'agisse de découvrir le véritable idéal de la vie, soit qu'il s'agisse de le réaliser, est-ce trop de l'œuvre de tous, y compris ceux 4|ui nous ont précédés et lirenl dans le domaine moral les premières découvertes? Si la science en giMn-ral est un produit social.

que (lire de la science morale en particulier? Que dire surtout de la pratique morale, où nous sommes tous solidaires dans le mal comme dans le bien, entraînés <à dévier de la voie droite par les conditions de guerre plus ou moins latente où nous vivons (1)? Ainsi, contrairement à Tindividualisme exclusif, la réalisation de la vie morale est impossible pour l'individu sans la coopération morale des autres.

Mais ce point de vue n'est encore lui-même qu'une vérité préliminaire : il n'indique qu'un rapport extérieur de concours et d'utilité réciproque entre des volontés morales tendant vers un même objet en dehors d'elles. Nous avons un second pas à faire pour nous rapprocher de la vraie fin morale : c'est de placer parmi nos objets mêmes le bien ou la perfection d'autrui. La réalisation de la plus haute vie pour l'individu renferme, au nombre de ses conditions internes, la réalisation des autres vies morales. Dès lors, la perfection d'autrui n'a plus seulement pour moi une nécessité de moyen ; je dois la vouloir non seulement comme une aide, mais comme une de mes fins. Le lien de solidarité et de réciprocité que l'on doit opposer aux purs individualistes i)asse ainsi des objets aux sujets ; par là, il acquiert une valeur et une solidité nouvelles.

L IDENTIFICATION UE L INDIVIDU ET DE LA SOCIETE LNIVEUSELI.K EST LA IIN MORALE

Avons-nous atteint le plus haut idéal? — Pas encore. La réalisation des autres vies morales n'est point seulement un des éléments principaux dans la réalisation de ma propre vie ; elle en est l'élément essentiel. C'est en réalisant le vrai bien d'autrui que je

(1) C'est un fait que Renouvier a excellemment mis en lumière.

puis réaliser mon vrai bien. Le bien du tout et de tous n'est plus simplement une de mes fins, comme nous le disions tout à l'heure, il est ma fin même; et, par conséquent, il est mon bien, l'as plus que je ne puis penser à vide, je ne puis vouloir à vide et sans objet quelconque ; or, la volonté consciente a son véritable objet dans un monde de volontés conscientes et de snjelfi, non pas d'êtres bruts et morts ; le caractère d'un monde vraiment moral est donc bien (jue les autres volontés entrent dans la mienne, non plus à litre d'instruments, mais à titre de buts.

C'est ce qui fait que la vraie société est, non mécanique ni même organique, mais « hyperorganique », en un sens 1res supérieur à celui où Spencer prend ce mol. Dans Toi'dre m('cani(/iu% il y a mutuelle crdiision enirc les parties d'un même système : roues, bielles, volant, piston, etc. De même, t(Mit individu pour (|ui la sociélé reste un mécanisme extérieur u"a j>as encore complètement réalisé en soi le vrai lien social, le lien (|ui unit par le dedans. Cet individu est encore im[)licitement en guerre avec la société ; il constitue même à ce titre, selon l'expression d'un Anglais, un « danger public >'. Dans l'ordre orij(init/iic, bien sup<''rieur au précédent, il va mutuelle inclusion. (;e(|ue la partie gagne, cœur, estomac, membres, elle le '^w^wa par le moijen du tout et pour le tout : ce «pie le tout gagne, il le gagne par le moyen des parties et |)Our les parties. Si le co'ur et Testomac sont en bonne sanl('', c'est par l'action et au profit de tout l'organisme ; si l'organisme est en bonne santé, c'est par l'action et au profit du cœiu', de restomac, du cerveau, etc. Il y a longtemps (pu» les anciens ont compris cette vérité scientifique. Dans l'ordre social, elle ('date aux esprits bien plus encore que dans l'ordre purement vital. Chez l'êlre vivant, en efVet, un notable conflit des parties subsiste à côté de Paccord ; dans l'ordre social, la fusion des biens est beaucoup plus compli'fe. Les acquisitions collectives, par exemple, ijrovorpicnt les grandes richesses

SYNTHESE Dl BIEN SOCIAL ET DU BIEN INDIVIDUEL 218

individuelles ; les aC([;iisitions individuelles produisent les richesses collectives. Pourtant, une foule de conflits subsistent. Même quand ils disparaissent, un tout qui n'est qu'un ensemble naturel et organi((ue n'est pas encore la vraie société morale. Dans le simple organisme, nous avons vu que le bien de telle partie enveloppe/*«/'/??/ ses élémenls, SQSconrli/ions, ses moi/cns et même sqs fins le bien du tout, mais on ne peut pas dire : le bien de chaque partie est essentiellement le bien du tout. Si ce dernier est cansalenienl et finalcnicnl nécessaire au bien de chaque partie, il ne lui est nullement identique. Chaque organe, tout en servant à lensemble et même en servant l'ensemble, continue de tirer quelque chose à soi comme exclusivement propre. 11 y a bien coopération, réciprocité, solidarité, tout co .pie les sociologues et solidaristes d'aujourd'hui mettent en avant ; il n'y a pas unité. Or, la sociéti' j)leincment morale est quelque chose de plus. Ici, c'est \'essence même dnbien individuel que d'être universel, c'est l'essence même du bien universel que d'être individuel. L'organisme vivant et même social ne fait que préfigurer ['unité morale ; il ne la réalise pas. Si la société n'avait d'autre but qued'assurerma liberté, mapr<»priété, mon intérêt en tant que compatible avec l'intérêt d'au- Irui, ou même ma moralité purement personnelle en tant que respectant la moralité personnelle d'aulrui, il en résulterait que les intérêts matériels ou moraux des individus comme tels seraient, en définitive, le but ultime de l'union sociale. Dans ce cas, la participation à l'union sociale pcnirrait, à la rigueuf, être laissée au choix de l'individu. Celte union se trouvât-elle nécessaire en fait, l'individu la subirait ou Taccepterait comme une iM'cessité bienfaisante, mais non essentielle, eninme un simple moyen oHerf par la nature pour la réalisation de ses propres buts. La société ne ferait pas elle-même partie de sa lin ; encore moins serait-elle sa fin. Tout change si l'on admet cjuc, l'individu ayant pour lin de vivre une vie universelle, runion avec autrui, comme

lolle, se trouve être son Iml. Dès lors, l'individu ne poiil plus avoir sa « vérité », eoinme dit HegeKsa « réalité s sa « moralité » ([ue dans l'union avec tous (1 . Dos lors aussi la société est autre chose (|u'un simple moyen, arbitraire ou nécessaire, pour atteindre des buts individuels, tels que la liberté, la i»ropriété, ou même la sagesse, la tempérance, le courage, biens propres d(»nt l'individu aurait ensuite à faire le meilleur usage social. Non. c est Videnlilé voloidairc de Vindividn et de la .s-o<'/V/f' universelle qui est la lin suprême. La société proprement /îMmr///2e n'est enc»»re ipiun premier nmijen pour cette société universelle, dont elle fournit une visible réalisation et à laquelle elle emprunte sa valeur. C'est pourquoi nous accorderons à Ficlite, à Hegel et à Comte que l'individu, ne pouvant travailler directement qu'au profit de la sociét»' /2//m«//ïc, doit, dans la pratique, la prendre couune fin; mais c'est seulement, ajouteronsnous, en tanl que sa /in morale propre el la fin de la soeiêlé humaine où il ril coïncident <uh'c la /in de la sociélé universelle.

Kn résimic', il faut que l'idée-force suprême et ultimeréconcilie toutes les oppositions, soit la synthèse de tous les biens possibles ; dès lors, elle ne doit contenir rien moins que Viinilè de la /in indiriduelle cl de la /in universelle. C'Qsi ce qui a lieu si la lin universelle est conçue, selon le vrai solidarisme moral, comnu' universellement sociale, connue luie sociélé de tous les individus inlclli;ferds cl aimanls. C'(»st ce qui a lieu encore si l;i lin de chacun est conçue, sehuï le vrai individualisme moral, comme raelièvenu'Ut de la personnalité individiM'lle, de l'iidelligenee, du sentinu'ut, de la volonté ; car cet achèvement même impli(|ue l'identification de l'individu avec la soci(''f('' universelle.

(1) Voir, sur re jioinl. I>lii(if «le \I. Ili miv .Ium-, (l.iii»- 7'/ie .\eu' WorlJ, i8y8, p. ^:C>.

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