‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 119 sur 343 · DU COEUR · texte numérisé non relu

DU COEUR

tout d'un coup et sans autre préparation dans une affaire importante , et qui serait capitale à lui ou aux siens ; il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on veut prendre sur son esprit , et il secouerait le joug par honte ou par caprice. Il faut tenter auprès de lui les petites choses , et de là le progrès jusqu'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvait au plus , dans les commencements , qu'entreprendre de le faire partir pour la campagne ou retourner à la ville, qui finit par lui dicter un testament où il réduit son fils à la légitime.

Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument , il faut avoir la main légère , et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa dépendance.

Tels se laissent gouverner jusqu'à un certain point, qui au delà sont intraitables, et ne se'gouvernent plus ; on perd tout à coup la route de leur cœur et de leur esprit ; ni hauteur , ni souplesse, ni force, ni industrie , ne les peuvent dompter, avec cette différence que quelques-uns sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par tempérament et par humeur.

Il se trouve des hommes qui n'écoutent ni la raison ni les bons conseils , et qui s'égarent volontairement par la crainte qu'ils ont d'être gouvernés.

D'autres consentent d'être gouvernés par leurs amis en des choses presque indifférentes , et s'en font un droit de les gouverner à leur tour en des choses graves et de conséquence.

Drance veut passer pour gouverner son maître, qui n'en croit rien, non plus que le public : parler sans cesse à un grand que l'on sert, en des lieux et en des temps où il convient le moins; lui parler à l'oreille ou en des termes mystérieux , rire jusqu'à éclater en sa présence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui parlent, dédaigner ceux qui viennent faire leur cour, ou attendre impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture trop libre, figurer avec lui le dos appuyé à une cheminée , le tirer par son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des libertés, marquent mieux un fat qu'un favori.

Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner les autres ; il veut que la raison gouverne seule , et toujours.

Je ne haïrais pas d'être livré par la confiance à une personne raisonnable, et d'en être gouverné en toutes choses, et absolument, et toujours : je serais sûr de bien faire sans avoir le soin de déli-

bérer ; je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison.

Toutes les passions sont menteuses : elles se déguisent autant qu'elles le peuvent aux yeux des autres ; elles se cachent à elles-mêmes ; il n'y a point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu , et qui ne s'en aide.

On ouvre un livre de dévotion , et il touche ; on en ouvre un autre qui est galant , et il fait son impression. Oserai-je dire que le cœur seul concilie les choses contraires , et admet les incompatibles?

Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et de leur vanité : tel est ouvertement injuste, violent, perfide, calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de la cacher.

Le cas n'arrive guère où l'on puisse dire : J'étais ambitieux ; ou on ne l'est point , ou on l'est toujours ; mais le temps vient où l'on avoue que l'on a aimé.

Les hommes commencent par l'amour , finissent par l'ambition , et ne se trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils meurent.

Rien ne coûte moins à la passion que dese mettre au-dessus de la raison : son grand triomphe est de l'emporter sur l'intérêt.

L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le cœur que par l'esprit.

Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et élevées , que nous devons moins à la force de notre esprit qu'à la bonté de notre naturel.

Il n'y a guère au monde un plus bel excès que celui de la reconnaissance.

Il faut être bien dénué d'esprit, si l'amour, la malignité, la nécessité, n'en font pas trouver.

Il y a des lieux que l'on admire ; il y en a d'autres qui touchent, et où l'on aimerait à vivre.

Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit , l'humeur, la passion, le goût, et les sentiments.

Ceux qui font bien mériteraient seuls d'être enviés, s'il n'y avait encore un meilleur parti à prendre, qui est de faire mieux : c'est une douce vengeance contre ceux qui nous donnent cette jalousie.

Quelques-uns se défendent d'aimer et de fairc des vers, comme de deux faibles qu'ils n'osent avou(!r, l'un du cœur, l'autre de l'esprit.

Il y a (|uelquef()is dans le cours de la vie de si ehcrs plaisirs et de si tendres engagements qwe

LES CARACTÈRES DE LA BRUYERE

l'on nous défend , qu'il est naturel de désirer du moins qy'ils fussent permis : de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y renoncer par vertu.

Page 1