‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 126 sur 343 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ne les voyait point s'éclairer avec des bougies et ( se chauffer à un petit feu ; la cire était pour l'autel | et pour le Louvre, lis ne sortaient point d'un ! mauvais dîner pour monter dans leur carrosse ; ils se persuadaient que l'homme avait des jambes pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il faisait sec, et dans un temps humide ils gâtaient leur chaussure, aussi peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours, que le chasseur de traverser un guéret, ou le soldat de se mouiller dans une tranchée : on n'avait pas encore imaginé d'atteler deux hommes à une litière ; il y avait même plusieurs magistrats qui allaient à pied à la chambre, ou aux enquêtes, d'aussi bonne grâce qu'Auguste autrefois allait de son pied au Capitole. L'étain dans ce temps brillait sur les tables et sur les buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers ; l'argent et l'or étaient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes; on mettait cellesci jusqu'à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs et de gouvernantes n'étaient pas inconnus à nos pères ; ils savaient à qui l'on confiait les enfants des rois et des plus grands princes ; mais ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants, contents de veiller euxmêmes immédiatement à leur éducation. Ils comptaient en toutes choses avec eux-mêmes : leur dépense était proportionnée à leur recette ; leurs livrées, leurs équipages, leurs meubles, leur table, leurs maisons de la ville et de la campagne, tout était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu'on ne prit la femme du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur patrimoine qu'à le maintenir, ils le laissaient entier à leurs héritiers, et passaient ainsi d'une vie modérée à une mort tranquille. Ils ne disaient point ; Le siècle est dur, la misère est grande, C argent est rare ; ils en avaient moins que nous, et en avaient assez , plus riches par leur économie et par leur modestie, que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin l'on était alors pénétré de cette maxime, que ce qui est dans les grands splendeur, somptuosité, magnificence, est dissipation , folie, ineptie, dans le particulier.

De la cour.

Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire à un homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour : il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot.

Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux, et de son visage ; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle , agit contre ses sentiments. Tout ce grand rafihiement n'est qu'un vice que l'on appelle fausseté; quelquefois aussi inutile au courtisan, pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu.

Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon' les divers jours dont on les regarde? de même, qui peut définir la cour ?

Se dérober à la cour un seul moment , c'est y renoncer : le courtisan qui l'a vue le matin la voit le soir, pour la reconnaître le lendemain, ou afin que lui-même y soit connu.

L'on est petit à la cour; et, quelque vanité que l'on ait, on s'y trouve tel : mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits.

La province est l'endroit d'où la cour, comme dans son point de vue, paraît une chose admirable : si Fon s'en approche, ses agréments diminuent comme ceux d'une perspective que l'on voit de trop près.

L'on s'accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier.

La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.

Il faut qu'un honnête homme ait tâté de la cour : il découvre, en y entrant, comme un nouveau monde qui lui était inconnu , où il voit régner également le vice et la politesse, et où tout lui est utile, le bon et le mauvais.

La cour est comme un édifice bâti de marbre ; je veux dire qu'elle est composée d'hommes fort durs, mais fort polis.

L'on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là respecter du noble de sa province, ou de son diocésain.

Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu'une montre inutile, si l'on était modeste et sobre: les cours seraient désertes,

DE LA COim.

et les rois presque seuls, si l'on était guéri de la vanité et de l'intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers de la cour l'air de hauteur, de fierté, et de commandement , afin qu'ils le distribuent en détail dans les provinces ' : ils font précisément comme on leur fait, vrais singes de la royauté.

Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince : à peine les puis-je reconnaître à leurs visages ; leurs traits sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes sont les plus défaits, car ils perdent plus du^jeur; celui qui est honnête et modeste s'y soutient mieux : il n'a rien à réformer.

L'air de cour est contagieux : il se prend à V * * % comme l'accent normand à Rouen ou à Falaise ; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits contrôleurs , et en des chefs de fruiterie ; l'on peut avec une portée d'esprit fort médiocre y faire de grands progrès. Un homme d'un génie élevé et d'un mérite solide ne fait pas assez de cas de cette espèce de talent pour faire son capital de l'étudier et selerendre ^opre ; il l'acquiert sans réflexion , et il ne pense point à s'en défaire.

N** arrive avec grand bruit; il écarte le monde, se fait faire place; il gratte, il heurte presque; il se nomme : on respire, et il n'entre qu'avec la foule.

Il y a dans les cours des apparitions de gens aventuriers et hardis, d'un caractère libre et familier , qui se produisent eux-mêmes , protestent qu'ils ont dans leur art toute l'habileté qui manque aux autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de l'erreur publique, ou de l'amour qu'ont les hommes pour la nouveauté : ils percent la foule , et parviennent jusqu'à l'oreille du prince, à qui le courtisan les voit parler, pendant qu'il se trouve heureux d'en être vu. Ils ont cela de commode pour les grands , qu'ils ensont^soijiiferts sans conséquence, et congédiés de même : alors ifs disparaissent tout à la fois riches et décrédités ; et le monde qu'ils viennent de tromper est encore près d'être trompé par d'autres.

* C'est ainsi que Voltaire a dit des courtisans : Ils Vont en poste à Versaille essuyer des mépris, Qu'ils reviennent soudain rendre en poste à Paris.

^ C'est Versailles que la Bruyère désigne par cette lettre initiale. Dans la première édition de ces Caractères, il n'avait pas même employé cette lettre; le nom tout entier était eu blanc.

Vous voyez deà gens qui entrent sans saluer que légèrement, qui marchentdes épaules , et qui se rengorgent comme une femme : ils vous interrogenTlans vous regarder; ils parlent d'un ton élevé, et qui marque qu'ils se sentent audessus de ceux qui se trouvent présents. Ils s'arrêtent, et on les entoure : ils ont la parole, président au cercle, et persistent dans cette hauteur ridicule et contrefaite , jusqu'à ce qu'il survienne un grand qui , la faisant tomber tout d'un coup par sa présence, les réduise à leur naturel, qui est moins mauvais.

Les cours ne sauraient se passer d'une certaine espèce de courtisans, hommes flatteurs, complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, dont ils ménagent les plaisirs, étudient les faibles, et flat* tent toutes les passions ; ils leur soufflent à l'oreille des grossièretés, leur parlent de leurs maris et de leurs amants dans les termes convenables, devinent leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches ; ils font les modes , raffinent sur le luxe et sur la dépense , et apprennent à ce sexe de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles, et en équipages ; ils ont eux-mêmes des habits où brillent l'invention et la richesse, et ils n'habitent d'anciens palais qu'après les avoir renouvelés et embellis. Ils mangent délicatement et avec réflexion ; il n'y a sorte de volupté qu'ils n'essaient, et dont ils ne puissent rendre compte. Ils doivent à eux-mêmes leur fortune, et ils la soutiennent avec la même adresse qu'ils l'ont élevée : dédaigneux et fiers, ils n'abordent plus leurs pareils, ils ne les saluent plus; ils parlent où tous les autres se taisent; entrent, pénètrent en des endroits et à des heures où les grands n'osent se faire voir : ceux-ci , avec de longs services, bien des plaies sur le corps, de beaux emplois, ou de grandes dignités, ne montrent pas un visage si assuré, ni une contenance si libre. Ces gens ont l'oreille des plus grands princes, sont de tou"§^Tein-s plaisirs et de toutes leurs fêtes, ne sortent pas du Louvre ou du château , où ils marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se multiplier en mille endroits, et sont toujours les premiers visages qui frappent les nouveaux venus à une cour : ils embrasvsent, ils sont embrassés; ils rient, ils éclatent, ils sont plaisants, ils font des contes : personnes commodes, agréables, riches, qui prêtent, et qui sont sans conséquence.

Ne croirait-on pas de Cimon et de CJilandre qu'ils sont seuls chargés des détails de tout l'État, et que seuls aussi ils en doivent répondre? L'un

LES CAKACTEKKS DE LA BRUYEKE,

a du moins les affaires de terre , et l'autre les maritimes. Qui pourrait les représenter exprimerait l'empressement, l'inquiétude, la curiosité, l'activité , saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais vus assis , jamais fixes et arrêtés : qui même les a vus marciier ? On les voit courir, parler en courant , et vous interroger sans attendre de réponse. Ils ne viennent d'aucun endroit , ils ne vont nulle part ; ils passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course précipitée , vous démonteriez leur machine : ne leur faites pas de questions , ou donnez-leur du moins le temps de respirer, et de se ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire , qu'ils peuvent demeurer avec vous et longtemps , vous suivre même où il vous plaira de les emmener. Ils ne sont pas les satelliles de Jupiter, je -veux dire ceux qui pressent et qui entourent le prince ; mais ils l'annoncent et le précèdent ; ils se lancent impétueusement dans la foule des courtisans ; tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril : leur profession est d'être vus et revus ; et ils ne se couchent jamais sans s'être acquittés d'un emploi si sérieux , et si utile à la république. Ils sont au reste instruits à fond de toutes les nouvelles indifférentes , et ils savent à la cour tout ce que l'on peut y ignorer : il ne leur manque aucun des talents nécessaires pour s'avancer médiocrement. Gens néanmoins éveillés et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu entreprenants, légers et précipités : le dirai-je ? ils portent au vent , attelés tous deux au char de la fortune , et tous deux fort éloignés de s'y voir assis.

Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous un meilleur; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter, il doit alors insinuer qu'il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de toutes les- maisons la plus ancienne : il doit tenir aux princes Lobrains , aux RoHANS , aux Chatillons , aux Montmorencys, et, s'il se peut, aux princes du sang; ne parler que de ducs , de cardinaux , et de ministres ; faire entrer dans toutes les conversations ses aïeux paternels et maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades; avoir des salles parées d'arbres généalogiques , d'écussons chargés de seize quartiers , et de tableaux de ses ancêtres et des alliés de ses ancêtres ; se piquer d'avoir un ancien château à tourelles , à créneaux et à mâchecoulis ; dire en toute rencontre ma race, ma branche, mon nmn, et mes armes; dire de celui-ci qu'il n'est pas homme de qualité , de celle-là qu'elle n'est

pas demoiselle ; ou , si on lui dit qu'Hyacinthe a eu lji-gJC9!5 lot , demander s'il est gentilhomme. Quelques-uns riront de ces contre-temps ; mais il les laissera rire : d'autres en feront des contes , et il leur permettra de conter ; il dira toujours qu'il marche après la maison régnante; et, à force de le dire, il sera cru.

(C'est une grande simplicité que d'apporter à la cour la moindre rature, et de n'y être pas gentilhomme.

L'on se couche à la cour, et l'on se lève sur l'intérêt : c'est ce que l'on digère le matin et le soir , le jour et la nuit ; c'est ce qui fait que l'on pense , que l'on parle , que l'on se tait , que l'on agit ; c'est dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on néglige les autres , que l'on monte et que l'on descend ; c'est sur cette règle que l'on mesure ses soins, ses complaisances, son estime, son indifférence, son mépris. Quelques pas que quelques-ims fassent par vertu vers la modération et la sagesse, un premieiMnobile d]am^^ les emmène avec les plus avares , les plus violents dans leurs désirs, et les plus ambitieux : quel moyen de demeurer immobile où tout marche , où tout se remue , et de ne pas courir où les autres courent ? On croit même être responsable à soi-même de son élévation et de sa fortune : celui qui ne l'a point faite à la cour est^ censé n^'avoirpasdû faire; on n'en appelle pas. Cependant s'en éloignera-t-onli?ant'cren avoir tiré le moindre fruit , ou persistera-t-on à y demeurer sans grâces et sans récompenses ? question si épineuse, si embarrassée, et d'une si pénible décision , qu'un nombre infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non , et meurent dans le doute.

Il n'y a rien à la cour de si méprisable et de si indigne qu'un homme qui ne peut contribuer en rien à notre fortune : je m'étonne qu'il ose se montrer.

Celui qui voit loin derrière soi un homme de son temps et de sa condition, avec qui il est venu à la cour la première fois , s'il croit avoir une raison solide d'être pi;éyjeœii de son propre mérite , et de s'estimer davantage que cet autre qui est demeuré en chemin , ne se souvient plus de c^ qu'avant sa faveur il pensait de soi-même et de ceux qui l'avaient devancé.

. C'est beaucoup tirer de notre ami , si ayant monté à une grande faveur, il est encore un i homme de notre connaissance.

Si celui qui est en faveur ose s'en prévaloir avant qu'elle lui échappe , s'il se seTTd'îmÎJDn

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