‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 14 sur 343 · PREMIERE PARTIE, ART. VïlI · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE, ART. VïlI

Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur plutôt que par les qualités intérieures! Qui passera de nous deux? qui cédera la place à l'autre? le moins habile? Mais je suis aussi habile que lui. Il faudra se battre sur cela, n a quatre laquais, et je n'en ai qu'un : cela est visible; il n'y a qu'à compter; c'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen : ce qui est le plus grand des biens.

La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers, et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur , parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite, qu'on y voit d'ordinaire jointe. Le monde , qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle : et de là ces mots : Le caractère de la Divinité est empreint sur son visage , etc,

La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et la plus importante chose du monde a pour fondement la faiblesse : et ce fondement-là est admirablement sûr; car il n'y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera faible; ce qui est fondé sur la seule raison est bien mal fondé , comme l'estime de la sagesse.

ÏX.

Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés , les palais où ils jugent , les fleurs de lis ; tout cet appareil auguste était nécessaire : et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules, et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés , et des robes trop amples de quatre parties , jamais ils n'auraient dupé le monde, qui ne peut résister à cette montre authentique. Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte, parce qu'en effet leur part est plus essentielle. Ils s'établissent par la force, les autres par grimaces.

C'est ainsi que nos rois n'ont pas recherché ces déguisements, ils ne se sont pas masqués

d'habits extraordinaires pour paraître tels ; mais ils se font accompagner de gardes et de hallebardes, ces trognes armées, qui n'ont de mains et de force que pour eux : les trompettes et les tambours qui marchent au-devant , et ces légions qui les environnent , font trembler les plus fermes. Ils n'ont pas l'habit seulement, ils ont la force. Il faudrait avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le grandseigneur, environné dans son superbe sérail de quarante mille janissaires.

Si les magistrats avaient la véritable justice , si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n'auraient que faire de bonnets carrés. La majesté de ces sciences serait assez vénérable d'ellemême. Mais , n'ayant que des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains ornements qui frappent l'imagination, à laquelle ils ont affaire ; et par là en effet ils s'attirent le respect.

Nous ne pouvons pas voir seulement un avocat en soutane et le bonnet en tête, sans une opinion avantageuse de sa suffisance.

Les Suisses s'offensent d'être dits gentils hommes, et prouvent la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.

On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison.

Tout le monde voit qu'on travaille pour l'incertain , sur mer , en bataille , etc. ; mais tout le monde ne voit pas la règle des partis qui démontre qu'on le doit. Montaigne a vu qu'on s'offense d'un esprit boiteux , et que la coutume fait tout ; mais il n'a pas vu la raison de cet effet. Ceux qui ne voient que les effets, et qui ne voient pas les causes, sont, à l'égard de ceux qui découvrent les causes, comme ceux qui n'ont que des yeux à l'égard de ceux qui ont de l'esprit. Car les effets sont comme sensibles , et les raisons sont visibles seulement à l'esprit. Et quoique ce soit par l'esprit que ces effets-là se voient, cet esprit est, à l'égard de l'esprit qui voit les causes , comme les sens corporels sont à l'égard de l'esprit.

D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas, et qu'un es[)rit boiteux nous irrite? C'est à cause (ju'un boiteux reconnaît que nous allons

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PENSÉES DE PASCAL

droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous | différence il y a, d'admirer qu'on y en trouve, et qui boitons; sans cela nous en aurions plus de d'en demander la raison, pitié que de colère.

Épictète demande aussi pourquoi nous ne nous fâchons point si on dit que nous avons mai à la tête , et que nous nous fâchons de ce qu'on dit que nous raisonnons mal, ou que nous choisissons mal? Ce qui cause cela, c'est que nous sommes bien certains que nous n'avons pas mal à la tète, et que nous ne sommes pas

boiteux ; mais nous ne sommes pas aussi assurés que nous choisissions le vrai. De sorte que, n'en ayant d'assurance qu'à cause que nous le voyons de toute notre vue, quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et nous étonne , et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix ; car il faut préférer nos lumières à celles de tant d'autres, et cela est hardi et difficile. Il n'y a jamais cette contradiction dans les sens , touchant un boiteux.

Le respect est, incommodez- vous : cela est vain en apparence, mais très-juste; car c'est dire : Je m'incommoderais bien , si vous en aviez besoin, puisque je* le fais sans que cela vous serve : outre que le respect est pour distinguer les grands. Or, si le respect était d'être dans un fauteuil, on respecterait tout le monde, et ainsi on ne distinguerait pas; mais étant incommodés, on distingue fort bien.

Être brave ' n'est pas trop vain : c'est montrer qu'un grand nombre de gens travaillent pour soi; c'est montrer, par ses cheveux, qu'on a un valet de chambre, un parfumeur, etc.; par son rabat , le fil et le passement , etc.

Or , ce n'est pas une simple superficie , ni un simple harnois, d'avoir plusieurs bras à son service.

Cela est admirable : on ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept à huit laquais! Eh quoi! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval bien enharnaché à l'égard d'un autre.

Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle

^ ^<fia mis.

Le peuple a des opinions très-saines, par exemple, d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie : les demi-savants s'en moquent , et triomphent à montrer là-dessus sa folie ; mais, par une raison qu'ils ne pénètrent pas, il a raison. Il fait bien aussi de distinguer les hommes par le dehors , comme par la naissance ou le bien : le monde triomphe encore à montrer combien cela est déraisonnable; mais cela est très-raisonnable.

C'est un grand avantage que la qualité, qui , dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe , connu et respecté , comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans : ce sont trente ans gagnés sans peine.

xvn.

Il y a de certaines gens qui, pour faire voir qu'on a tort de ne pas les estimer, ne manquent jamais d'alléguer l'exemple de personnes de qualité qui font cas d'eux. Je voudrais leur répondre : Montrez-nous le mérite par où vous avez attiré l'estime de ces personnes-là, et nous vous estimerons de même.

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants; si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir? Non; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime une personne à cause de sa beauté, l'aime- t-il? Non ; car la petite vérole , qui ôtera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera plus : et si on m'aime pour mon jugement, ou pour ma mémoire, m'aime-t-on, moi? Non; car je puis perdre ces qualités sans cesser d'être. Où est donc ce moi, s'il n'est ni dans le corps, ni dans l'âme? Et comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait ce moi , puisqu'elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement , et quelques qualités qui y fussent? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais la personne , mais seulemeni les qualités; ou, si on aime la personne, il feut

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