DE L4 CHAIRE
L'évêque de Meaux et le P. Boubdaloue me rappellent Démosthène et Cicéron. Tous deux, maîtres dans l'éloquence de la chaire , ont eu le destin des grands modèles : l\in a fait de mauvais censeurs , l'autre de mauvais copistes.
L'éloquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de l'orateur, est cachée, connue de peu de personnes, et d'une difficile exécution : quel art en ce genre pour plaire en persuadant ! Il faut marcher par des chemins battus, dire ce qui a été dit. , et ce que l'on prévoit que vous allez dire : les matières sont grandes , mais usées et triviales , les principes sûrs , mais dont les auditeurs pénètrent les conclusions d'une seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes : mais qui peut traiter le sublime? Il y a des mystères que l'on doit expliquer, et qui s'expliquent mieux par une leçon de l'école que par un discours oratoire. La morale même de la chaire , qui comprend une matière aussi vaste et aussi diversifiée que le sont les mœurs des hommes, roule sur les mêmes pivots , retrace les mêmes images , et se prescrit des bornes bien plus étroites que la satire. Après l'invective commune contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus à l'orateur qu'à courir à la fin de son discours et à congédier l'assemblée. Si quelquefois on pleure , si on est ému , après avoir fait attention au génie et au caractère de ceux qui font pleurer, peut-être conviendra-t-on que c'est la matière qui se prêche elle-même , et notre intérêt le plus capital qui se fait sentir; que c'est moins une véritable éloquence que la ferme poitrine du missionnaire qui nous ébranle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le prédicateur n'est point soutenu, comme l'avocat par des faits toujours nouveaux, par de différents événements , par des aventures inouïes; il ne s'exerce point sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes conjectures et les présomptions; toutes choses néanmoins qui élèvent le génie, lui donnent de la force et de l'étendue , et qui contraignent bien moins l'éloquence qu'elles ne la fixent et ne la dirigent : il doit au contraire tirer son discours d'une source commune, et où tout le monde puise ; et s'il s'écarte de ces lieux communs , il n'est plus populaire , il est abstrait ou déclamateur, il ne prêche plus l'Évangile. Il n'a besoin que d'une noble simplicité , mais il faut l'atteindre ; talent rare , et qui passe les forces du commun des hommes : ce qu'ils ont de génie , d'imagination , d'érudition et de mémoire ne leur sert souvent qu'à s'en éloigner.
La fonction de l'avocat est pénible , laborieuse , et suppose, dans celui qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas seulement chargé, comme le prédicateur, d'un certain nombre d'oraisons composées avec loisir, récitées de mémoire, avec autorité , sans contradicteurs , et qui avec de médiocres changements lui font honneur plus d'une fois : il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui peuvent lui imposer silence , et contre des adversaires qui l'interrompent ; il doit être prêt sur la réplique ; il parle en un même jour, dans divers tribunaux , de différentes affaires. Sa maison n'est pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les plaideurs : elle est ouverte à tous ceux qui viennent l'accabler de leurs questions et de leurs doutes ; il ne se met pas au lit , on ne l'essuie point , on ne lui prépare point des rafraîchissements ; il ne se fait point dans sa chambre un concours de monde de tous les états et de tous les sexes , pour le féliciter sur l'agrément et sur la politesse de son langage , lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaidé moins vivement qu'à l'ordinaire. Il se délasse d'un long discours par de plus longs écrits ; il ne fait que changer de travaux et de fatigues : j'ose dire qu'il est, dans son genre, ce qu'étaient dans le leur les premiers hommes apostoliques.
Quand on a ainsi distingué l'éloquence du barreau de la fonction de l'avocat , et l'éloquence de la chaire du ministère du prédicateur, on croit voir qu'il est plus aisé de prêcher que de plaider, et plus difficile de bien prêcher que de bien plaider.
Quel avantage n'a pas un discours prononce sur un ouvrage qui est écrit ! Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole , comme de tout l'appareil de l'auditoire : pour peu de prévention qu'ils aient en faveur de celui qui parle, ils l'admirent , et cherchent ensuite à le comprendre : avant qu'il ait commencé , ils s'écrient qu'il va bien faire; ils s'endorment bientôt, et le discours fini, ils se réveillent pour dire qu'il a bien fait. On se passionne moins pour un auteur : son ouvrage est lu dans le loisir de la campagne ou dans le silen(;e du cabinet : il n'y a point de rendez - vous publics pour lui applaudir, encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour l'élever à la prélature. On lit son livre , quelque excellent qu'il soit dans l'esprit de le trouver médiocre : on
LKS C\R4CTEl\ES DE LA BRUYERE,
le feuillette, on le discute, on le confronte; ce ne sont pas des sons qui se perdent en Talr, et qui s'oublient; ce qui est imprimé demeure imprimé. On l'attend quelquefois plusieurs jours avant l'impression pour le décrier ; et le plaisir le plus délicat que Ton en tire vient de la critique qu'on en fait : on est piqué d'y trouver à chaque page des traits qui doivent plaire , on va même souvent jusqu'à appréhender d'en être diverti, et on ne quitte ce livre que parce qu'il est bon.
Tout le monde ne se donne pas pour orateur ; les phrases , les figures , le don de la mémoire , la robe ou l'engagement de celui prêche ne sont pas des choses qu'on ose ou qu'on veuille toujours s'approprier : chacun , au contraire , croit penser bien , et écrire encore mieux ce qu'il a pensé ; il en est moins favorable à celui qui pense et qui écrit aussi bien que lui. En un mot , le sermonneur est plus tôt évêque que le plus solide écrivain n'est revêtu d'un prieuré simple; et dans la distribution des grâces, de nouvelles sont accordées à celui-là , pendant que l'auteur grave se tient heureux d'avoir ses restes.
S'il arrive que les méchants vous haïssent et vous persécutent, les gens de bien vous conseillent de vous humilier devant Dieu , pour vous mettre en garde contre la vanité qui pourrait vous venir de déplaire à des gens de ce caractère : de même, si certains hommes sujets à se récrier sur le médiocre désapprouvent un ouvrage que vous aurez écrit , ou un discours que vous venez de prononcer en public , soit au barreau , soit dans la chaire , ou ailleurs , humiliez-vous ; on ne peut guère être exposé à une tentation d'orgueil plus délicate et plus prochaine.
Il me semble qu'un prédicateur' devrait faire choix dans chaque discours d'une vérité unique, mais capitale, terrible ou instructive, la manier à fond et l'épuiser ; abandomier toutes ces divisions si recherchées , si retournées, si remaniées, et si différenciées; ne point supposer ce qui est faux , je veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion ou ses devoirs, et ne pas appréhender de faire , ou à ces bonnes têtes , ou à ces «sprits si raffinés , des catéchismes ; ce temps si long que l'on use à composer un long ouvrage , l'employer à se rendre si maître de sa matière, que le tour et les expressions naissent dans l'action , et coulent de source ; se livrer, après une certaine préparation , à son génie et aux mouvement qu'un grand sujet peut inspirer : qu'il pour-
' Le P. (le la Rue.
rait enfin s'épargner ces prodigieux efforts de mémoire qui ressemblent mieux à une gageure qu'à une affaire sérieuse, qui corrompent le geste et défigurent le visage ; jeter au contraire, par un bel enthousiasme, la persuasion dans les esprits, et l'alarme dans le cœur, et toucher ses auditeurs d'une tout autre crainte que de celle de le voir demeurer court.
Que celui qui n'est pas encore assez parfait pour s'oublier soi-raême dans le ministère de la parole sainte ne se décourage point par les règles austères qu'on lui prescrit, comme si elles lui étaient les moyens de faire montre de son esprit, et de monter aux dignités où il aspire : quel plus beau talent que celui de prêcher apostoliquement? et quel autre mérite mieux un évêché? FÉNÉLON en était-il indigne? aurait-il pu échapper au choix du prince que par un autre choix ?