‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 146 sur 343 · AVANT THÉOPHRASTE · texte numérisé non relu

AVANT THÉOPHRASTE

Malgré les germes de civilisation que des colonies orientales avaient portés dans la Grèce à une époque très-reculée, nous trouvons dans l'histoire de ce pays une première période où la vengeance suspendue sur la tête du criminel, le pouvoir arbitraire d'un chef, et l'indignation publique, tenaient lieu de justice et de morale.

Dans ce premier âge de la société, au lieu de philosophes moralistes, des guerriers généreux parcourent la Grèce pour atteindre et punir les coupables; des oracles et des devins attachent au crime une flétrissure qui nécessite des expiations religieuses, au défaut desquelles le criminel est menacé de la colère des dieux et proscrit parmi les hommes.

Bientôt des poètes recueillent les faits héroïques et les événements remarquables, et les chantent en mêlant à leurs récits des réflexions et des sentences qui deviennent des proverbes et des maximes. Ayant conçu l'idée de donner des formes humaines à ces divinités que les peuples de l'Asie représentaient par des allégories souvent bizarres , ils furent obligés de chercher dans la nature humaine ce qu'elle avait de plus élevé, pour composer leurs tableaux des traits qui commandaient la plus grande admiration. Leurs brillantes fictions se ressentent des mœurs d'un siècle à demi barbare; mais elles traçaient du moins à leurs contemporains des modèles de grandeur, et même de vertus, plus parfaits que la réalité.

Les idées que la tradition avait fournies à ces chantres révérés , ou que leur vive imagination leur avait fait découvrir, furent méditées, réunies, augmentées par des hommes supérieurs, en même temps que tous les membres de la société sentirent le besoin de sortir de cet état d'instabilité , de troubles et de malheurs.

Alors les héros furent remplacés par des législateurs, et les idées religieuses se fixèrent; elles furent enseignées surtout dans ces célèbres mystères fondés par Eumolpc , quelques générations avant la guerre de Troie , auxquels Cicéron' attribue la civilisation de l'Europe, et

' De ti'ffibvs, II, 14.

que la Grèce a regardés pendant une si longue suite de siècles comme la plus sacrée de ses institutions. Dans les initiations solennelles d'Eleusis, la morale était présentée avec la sanction imposante de peines et de récompenses dans une vie à venir, dont les notions, d'abord grossières, et même immorales , s'épurèrent peu à peu.

Dans cette période, les hommes éclairés jouirent d'une vénération d'autant plus grande, que les lumières étaient plus rares; et les talents extraordinaires plaçaient presque toujours celui qui les possédait à la tête du gouvernement. L'orateur philosophe que je viens de citer ' observe que parmi les sept sages de la Grèce il n'y eut que Thaïes qui ne fut pas le chef de sa république; et cette exception provint de ce que ce philosophe se livra presque exclusivement aux sciences physiques.

Pythagore seul se fraya une carrière différente. Exilé de sa patrie par la tyrannie de Polycrate, il demeura sans fonctions civiles, mais il fut l'ami et le conseil des chefs des républiques de la grande Grèce. En même temps, pour se créer une sphère d'activité plus vaste et plus indépendante, il fonda une école qui embrassait à la fois les sciences physiques et les sciences morales, et une association secrète qui devait réformer peu à peu tous les États de la Grèce , et substituer aux institutions qu'avaient fait naître la violence et les circonstances, des constitutions fondées sur les véritables bases du contrat sociaP. Mais cette association n'acquit jamais une influence prépondérante dans la Grèce proprement dite, et n'y laissa guère d'autres traces que quelques traités de morale qui préparèrent la forme qu'Aristote donna par la suite à cette science.

Tant que les républiques de la Grèce étaient florissantes, leur histoire nous offre des actions et des sentiments sublimes ; la morale servait de base à la législation, elle présidait aux séances de l'aréopage , elle dictait des oracles, et conduisait la plume des historiens; ses préceptes étaient gravés sur les hermès , prêches publiquement par les poètes dans les chœurs de leurs tragédies, et souvent vengés par les satires politiques de la comédie de ce temps. Mais, excepté le petit nombre d'écrits pythagoriciens dont je viens de parler, et quelques paraboles qui nous ont été conservées par des auteurs postérieurs, nous ne voyons paraître dans cette période aucun ou-

' J)e Oratorc, 111,34.

' F'oyez M<îin«Ts, flis/nirc des sciences dans lu Grèce, liv. lïl; vi ]r f^oymjf du jcnnc .4nncharsis,^\ni>. 75.

LES CARAC'IÈRES DE THÉOPHRASTE.

vrage qui truite expressément de la morale. Les esprits actifs se livraient à la carrière politique , où les appelait la forme démocratique des gouvernements sous lesquels ils vivaient, ou aux arts qui promettaient aussi des récompenses publiques. Les esprits spéculatifs s'occupaient des sciences physiques, premier objet des besoins et de la curiosité de l'homme.

La morale faisait, à la vérité, une partie essentielle de l'éducation qu'on donnait à la jeunesse ; mais , dans les écoles , l'étude de cette science était presque entièrement subordonnée à celle de l'éloquence; et cette circonstance contribua beaucoup à en corrompre les principes. On n'y cherchait ordinairement que ce qui pouvait servir à émouvoir les passions et à faire obtenir les suffrages d'une assemblée tumultueuse. Cette perversité fut même érigée en science par ces vains et subtils déclamateurs appelés sophistes.

En même temps les guerres extérieures et civiles, l'inégaUté des fortunes, la tyrannie exercée par les républiques puissantes sur les républiques faibles, et, dans l'intérieur des États, la facilité d'abuser d'un pouvoir populaire et mal déterminé, corrompaient sensiblement les mœurs; et les républiques se ressentirent bientôt, par l'altération des anciennes institutions , du changement qui s'était opéré dans les esprits. Mais, à côté des vices et de la corruption, les lumières que donne l'expérience , et l'indignation même qu'inspire le crime, forment souvent des hommes que leurs vertus élèvent non-seulement au-dessus de leur siècle, mais encore au-dessus de la vertu moins éclairée des siècles qui les ont précédés. Cependant la carrière politique est alors fermée à de tels hommes par la distance même où ils se trouvent du vulgaire , et par la répugnance que leur inspirent l'intrigue et les vils moyens qu'il faudrait employer pour s'élever aux places et pour s'y maintenir. S'ils sont portés , par cet instinct sublime qui attache notre bonheur à celui de nos semblables, vers une activité généreuse , ils ne peuvent s'y livrer qu'en signalant les méchants, en distinguant ce qui reste de citoyens vertueux , en s'entourant de l'espoir de la génération future, et en combattant ses corrupteurs.

Tels furent la situation et les sentiments de Socrate, lorsqu'il résolut de faire descendre, selon le beau mot de Cicéron , la philosophie du ciel sur la terre, et qu'il s'érigea, pour ainsi dire , en c^eur public de ses copcitoyens , as-

servis à la fois par la mollesse et par la tyrannie

Il combattit les pervers par les armes du ridicule , et s'attacha les vertueux en enflammant dans leur sein le sentiment de la moralité. Mais il chercha vainement à ramener sa patrie à un ordre de choses dont les bases avaient été détruites , et il périt victime de sa noble entreprise.

Bientôt Philippe et Alexandre reléguèrent presque entièrement dans les écoles et dans lés livres les sentiments qui autrefois avaient formé des citoyens et des héros. Le philosophe qui voulait suivre les traces de Socrate était condamné au rôle de Diogène; Platon et Aristote enseignèrent dans l'intérieur de l'Académie et du Lycée; Zenon trouva peu de disciples parmi ses contemporains; et la morale d'Épicure , fondée sur la seule sensibilité physique, fut le résultat naturel de cette révolution, et l'expression fidèle de l'esprit du siècle qui la suivit.

Le temps des vertus privées et celui des observations fines et délicates , des systèmes et des fictions morales, avaient succédé aux siècles des vertus publiques, des grands hommes et des actions sublimes.

Les différents degrés du passage à ce nouvel ordre de choses sont marqués par les aimables ouvrages de Xénophon, qui écrivit comme Socrate avait parlé; par les dialogues spirituels de Platon, qui plaça les beautés morales dans des espaces imaginaires et dans des pays fictifs; par la doctrine lumineuse d'Aristote , entre les mains duquel la morale devint une science d'observation; et par les élégantes satires de Théophraste, dont l'entreprise a pu être renouvelée du temps de Louis XIV.

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